‹ Vie du r.p. Joseph VarinChapitre 4 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Départ des Pères du Sacré-Cœur pour la Davlère. Mort de madame de Varin.

Le jour nicnic de rentréc'du P. Varin, les membres de la pieuse association se mirent en route pour la Bavière. Leur voyage fut long et pénible. Ils marchaient habituellement en silence, le sac sur le dos et demandant l'aumonc. Ils se levaient de grand malin, faisaient en chemin leur méditation, et récitaient ensemble différentes prières. Ils s'arrétaientàsept heures pour célébrer ou entendre la mcss", et après une légère réfection, ils continuaient leur marche, priant devant toutes les croix, et dans toutes les églises. S'ils rompaient le silence, ce n'était que pour s'entretenir de discours pieux et pour s'exciter à l'amour et à Timilation de Notre-Seigneur. Leurs entretiens les plus ordinaires avaient pour objet la dévotion au Sacré-Cceur et les vertus de charité, d'obéissance et d'humilité qui en sont le fruit.

Après cinq semaines démarche, ï)OS fervents voyageurs arrivèrent à Aughbouig. Ln entr.mt dans cette ville avec ses compagnons, le P. Varin trouva une lettre de son frère, où il eut la douleur de lire ces paroles : « ^lon ami, nous n'avons plus de mère : » et le premier journal qu'il ouvrit vint lui confirmer cette triste nouvelli; : sa respectable mèie avait péri sur

récliafaudic 19 juillet 1794,pi'éclséiiiciU le lend nuiii du jour où il avait abandonné la milice du siècle, pour s'engager dans celle de Jésus-Christ \ Le rapprochement de ces deux dates ne pouvait échapper au P. Varin ; il conserva toute sa vie riutime conviction qu'il et lit redevable de la giàce-de sa vocal ion aux prières et aux mérites de sa mère. Son aftliclion l'ut profonde ; mais la vue du bonheur éternel, obtenu par la praticpie de tant de vertus, adoucit ramertume de ses larmes. Le généreux sacrifice qu'il venait de faire

* Madame Varin n'avait point quitté la France, clic était restée à Hejançon aprè? l'émigration de ?e> enfants. Cette vertueuse mère n'avait va qu'avec peine son fils .loseph abandonner l'état ecclésiastique pour embrasser la profession des armes. Elfrajée des dangers au\(iueis il était exposé pour le corps et surtout pour l'àme, elle ne cessait de prier le Seigneur de le ramener à sa première vocation. Quelquefois, s'entretenant avec des dames à qui elle avait fait la contidence de ses craintes, elle s'interrompait tout à coup et disait avec émotion : « Mettons-nous à genoux, et récitons un Pater et un Ave pour Solmon; il n'est pas dans sa vocation, et il se perdra dans l'état où il est aujourd'hui. » Nous avons vu plus haut comment ses vœux maternels furent exaucés. Mais en attendant les moments de la grâce, madame Varin joignait à ses prières les plus tendres exhortations. Elle tâchait d'entretenir dans son tils l'amour de la vertu , par des lettres qu'elle lui adressait en lui faisant passer les fonds nécessaires à sa subsistance. Cette correspondance éveilla des soupçons que venait fortifier encore son attacliement aux pratiques de la religion.

Un voisin, qui l'avait vue cacher son argenterie dans le jardin de sa maison, la dénonça. Elle fut arrêtée en 1793, et renfermée comme noble et comme fanatique, dans une maison de détention à Besançon. Madame Varin était d'un caractère très-énergique. Elle ne cachait pas ses sentiments opposés aux idées dominantes, et les dissimulait peut-être trop peu, même en présence de ses gardiens.

Après avoir passé une année entière dans la prison de Besançon, elle fut transférée à Paris avec d'autres prévenus, pour être livrée

en leiionrant au monde l'avait préparé à celui que Dieu allait lui demander. Ces sentiments d'abandon aux dispositions de l'aimable Providence sont consignés dans une lettre écrite à Madame de Clievroz, sa sœur, quelque temps après ce douloureux événement. Cette lettre, qui exhale un parfum de piété filiale et fraternelle, est une preuve, entre tant d'autres, que la sainteté ne consiste pas dans une insensibilité stoïque, mais dans un humble et paisible acquiescement au bon plaisir de Dieu.

au tribunal révolulionnaire. La charrette qui les portait, s'étant arrêtée à Charenton , des personnes sensibles qui les virent, leur donnèrent qnelques témoiirnages de compassion et d'intérêt. « Ne nous plaignez pas, leur dit madame Varin, nous savons où nous allons ; d'abord à Féchafaud et de là au ciel. Mais vous êtes bien plus à plaindre, vous condamnés à rester au milieu de tant de périls et de sujets de douleurs, sur une terre souillée de tant de crimes. » Ce discours fut brusquement interrompu par les gendarmes qui gardaient les victimes : ils demandèrent avec menace ce que venait de dire cette aristocrate. Sa réponse lui attira des outrages et de mauvais traitements de la part de ces impitoyables satellites ; et comme pour la punir de sa généreuse liberté, ils la conduisirent droit au Palais de justice, au lieu de l'enfermer à la Conciergerie avec les autres prisonniers qu'ils avaient amenés à Paris et parmi lesquels se trouvait un frère de madame Yarin.

Le tribunal criminel tenait alors séance. La salle était remplie ; la chaleur excessive. En perçant la foule pour se rendre au lieu où étaient placés les prévenus, madame Varin rencontra par hasard une personne de sa connaissance ; celle ci, craignant que la courageuse veuve ne fût suffoquée par la chaleur, lui olfrit un flacon d'eau parfumée. Cette femme héroïque, se sentant suirisamment fortifiée par la vivacité de sa foi et de son amour pour Dieu, se contenta de verser dans le creux de sa main quelques gouttes de cette eau ; et au lieu de les porter à son visage, elle tint sa main ferme et droite vers sa poitrine sans l'y appuyer : puis l'étendant vers la personne amie, elle prononça ces paroles avec un sourire iilein de douceur

18 octobre l"'J'i.

<> Oui, ma l)onnc amie, Ui as bien raison d'être <'lonnée du silence de Ion elier Solmon. Tn avajs besoin de consolations, et cetail pour lui un devoir de l'en donner. Qu'il ne dise pas qu'il en éiait incai)able : il le devait, ne l'ùl-ce qu'en ouvrant ses plaies el en les faisant saigner avec la tienne, je veux dire en plcniant avec toi ; car tu lésais, c'est une consolation

(t (!o ro^iunation : «Vous direz n'nios cnfaiil> que leur vieille mère n'a jiaïi tremblé en montant à l'échafaud, et que dan? ses derniers iMomi uts elle n'a rien perdu de son calnieetde la paix de son âme. »

Comme le président du triliunal n'avait aucune preuve que madame Varin eût correspondu avec son lilsémii;ré,et lui eût envojé lie l'aruent, il lui demanda l'aveu de ce prétendu d('lil : «.rollenserais Dieu, ié[»ondit-elle, si je trahissais la vérité, et je ne veux pas plus la trahir (lue ma toi. » ?^lle tut condamnée et exécutée le jour iiiéiiie lie son arri\ée, le 19 juillet 115)4, sans avoir mislf^ pied à la Conciergerie. Madame Varin, née en 1*3", était âgée alors de cin- •liiante-seiit ans. La sentence de la condamnation portait qu'elle axai! conspiré contre la souveraineté du peuple en entretenant des intelligences et correspondances avec les émigrés, en leur fatigant iiasser des secours en argent, etc.

Après avoir raconté cette mort admirable, l'auteur des Martyrs d'c la foi termine son récit en ces termes : « >otre sainte veuve alla au lieu de l'exécution comme à un festin , et elle moula sur l'échafaud connue sur un trône de gloire. Lorsque sa télé toudja, son fds, t<jut éloigné qu'il était d'elle, se trouva subitement changé dans ses inclinations g¥ierrières ; et les circonstances inopinées qui déterminèrent en lui cette conversion purent être regardées comme un ini racle obtenu par l'intercession de sa mère. » (Les Martyrs de la foi pendant la révolution française, t. 4, p. G88.)

Avec madauieVarin périrent, entreautres victimes, ses deux domestiques, Anne Oiidet, âgée de trente-trofs ans, née à Hochefort en Bui:ey, el Françoise Mare\ , âgée de trente-six ans, née à Voltrechamps.

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que de ne pas pleurer seul. Ton pauvre Solmon ne veut donc pas s'excuser ; il est coupable envers loi. Je reçois à Finslant ta seconde lettre, ou plutôt celle de^ mon frère du 11, et j'y réponds siir-le-cliamp. Je h> joins à une autre cpii depuis deux jours attend une occasion pour Augsbourg. ïlélasl ma bonne amie, je voudrais bien les voir voler, vers loi ces deux lelti'es^ ei apporter ainsi quelque soulagement à ta douleur; mais je ne puis que te montrer du doigt la source oii tu le. trouveras, et m'exciler à y aller puiser avec loi. Cette source, la seule et véritable, est dans la volonté de notre adorable Maître,* de Dieu qui nous aime de toute éternité, cjue nous devons aimer plus que nnusmèmes, et plus que toutes les créatures les plus chères. Son anioui", n'en doute pas, augmente à proportion de ce qu'il nous ravit du côté des créatures. S'il noris enlève une mère, un frère, une sœur, un époux, il veut que nous retrouvions en lui tout ce que nous avons perdu.

« Qui pouvions-nous aimer plus tendiXMr.ent que notre pauvre mère? Et qui nous aimait plus tendrement? Eh bien, ma bonne amie, nous devons lepoiîer tout cet amour vers notre Dieu, et lui demander qu'il soit notre mère, noire père, noire ami, notre époux, qu'il soit tout pour nous. Pauvre sœur, tu pleures et mes larmes sont prêtes à couler ; souvenons-nous cependant que nous ne somnies pas les plus à plaindre. Ceux qui ont fait une perte pareille à la nùti e, et qui, la sentant aussi vivement, n'ont pas un Dieu consolateur, un Dieu tout amour dans les bras duquel

VI K DU R. P. VAIilN. 30

ils puissent se jeter, voilà ceux (|ui sont vrniiiieut à ])Iainili(' ; r:ii' (|ue pcuvenl-ils nllcudri» des Iiouiines? Pour nous, nous r;ivons ce Dieu, nous le connaissons, et nous savons où le trouver; il est dans nolie cceiii'. Oui! ma clière amie, ])Ieuidns ensemble, njais en même temps tournons notre visage vers ce Dieu, vers ce Père si bon, si tendre; (ju'il voie coulei' nos larmes; mais (pie nul aulic ne vienne les essuyer. Est-il donc un ÎMaîtie sans pitié (jui se complaise daiîs nos douleurs? Ali ! s'il nous envtiie des souflrances, c'est encore un effet de son amour ; il sait le graïul profit que nous devons en refirer. Il n'y compatit pas moins cependant, et n'est pas moins prompt à les adoucir, lorsqu'elles vont au delà de nos forces. S'il a pris un corps sujet à toutes les inlirmil(''s, à toutes les douleurs, enfin à la mort même, et à la mort la plus ci'uelle, c'est pour nous apprendi'e que, connaissant par sa propre expérience l'iimertume des souflVances, il sait y compatir. Toutefois, ma bonne amie, adoucir une croix, ce n'est pas en décharger tout à fait : nous devons donc porter la nôtre, la portei' juscpi'à la mort; personne ne peut se soustraire à cette obligation ; mais la grande différence entre nous et les gens du monde, c'est que nous la porterons avec amour, en vue de celle de notre bon Maîire,au lieu que les autres aggraveront la leur par l'impatience et les murmures. Je pensais à toi, ce matin dans mon oraison, et je nie disais : Cette bonne sœur, qui par la douceur de son caractère, sa fidélit'/' au bon Dieu, dès sa plus tendi'c jeunesse, semblait mériter un sort heureux, elle n'a

ÎO VIE DU R. P. VAUIN.

cependant presque jamais connu le bonheur ; elle a été nourrie d'amertume, et constamment éprouvée par des accidents successifs, tous plus douloureux les uns que les autres. Cette idée, ma bonne amie, le cioiraistu? était pour moi une source de consolation, parce que je voyais là un gage de ta prédestination. Ce s choses-là ne peuvent so dii-e qu'entre nous. Je me ferais jeter la pierre par les gens du monde.

« ïu me parles du chagrin que tu éprouves, en pensant aux diverses circonstances où tu t'es trouvée avec notre pauvre mère. J'avais presque deviné que ce souvenir te causerait de la peine ; il m'en a faii à moi pour mon propre compte. Lorsque je me rappelle tous les petits sujets de déplaisir et de tristesse que j'ai causés à cette mère si sensible, le cœur me saigne, d'autant plus que depuis un certain temps mon désir le plus ardent était de lui apporter, s il était possible, quelque consolation dans sa vieillesse. Ces inquiétudes ne viennent pas de Dieu ; il ne faut pas les écouter. Reconnaissons que nous avons peutètre bien des torts à nous reprocher à l'égard de cettj bonne mère, mais ne nous en affligeons pas; et pour cela accoutumons-nous à ne plus l'envisager sur la terre, encore sujette à toutes les sollicitudes d'un cœur ti'op sensible; voyons-la dans le ciel où Dieu récompense son dévouement et ses vertus. Entrons dans sa manière de voir, de penser. Sois-en bien sûre, elle nous a bien pardonné nos petites fautes à son égard. Elle nous regarde maintenant avec plus d'amour que jamais, elle nous tend les bras et nous appelle. Che-

vu: Dr w. v. vaiun. w

iiiiiiuiis dune avec paix et eonliaiic»', même avec joie, puisque nous sommes surs crèlre dans la bonne voie. (c Je l'embrasse de tout mon c(eni", et le répèle encore : Courage et l)on courage 1 nos maux ne sont pas sans j'cmède ni s;ins consolation. Embrasse bien ton mari; surtout n'oul)lie pas mon oncle : qu'il i^nronve en toi tout ce que je voudrais ètie pour lui. Adieu, ma bonne amie, dans le cd'ur de Xotre-Seigneui'. »

ClIAPlIKi: VI.

Si-jour à LcLilcrslicfeii. — rcrNCur des inTiuiors Prvc< du Sacié- Cœur. — Ordination du P. Varin. — Séjour à Ilagrnbiunn.

M. Pey avait donné à nos voyageurs des lettres de recommandation pour l'abbé Beck, son ami, ancien chanoine de Strasbourg, et conseiller aulique du piince Clément AVenceslas\ électeur de Trêves et évèqued'Augsbourg. En remettant leurs lettres à l'abbé Beck, ils lui manifestèrent l'intention d'aller se fixer à ^lunich. L'abbé les en détourna; il leur apprit que le roi de Bavière venait de défendie, sous les peines les plus rigoureuses, de laisser entrer aucun Erançais dans ses Etats. « Pourquoi ne vous fixeriez-vous pas

^ Frère de la vertueuse épouse du Dauphin, fils de Louis XV, Clément-Venceslas était l'oncle maternel de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X.

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ici ? ajouia i abbé Beck. Vius y trouverez autant de sûreté et de tranquillité qu'à Munich. Vous vous proposez de suivre ilustilut de saint Ignace. On aime les jésuites à Augsbourg : ce sont d'anciens jésuites qui dirigent le collège de cette ville. Vous les aurez pour amis et pour modèles. Le prince-électeur vous protégera, je n'en doute pas; et moi-même, si je puis vous être de quelque utilité, comptez sur mon dévouement. ))

Il n'en fallait pas tant pour engager nos pieux voyageurs à se rendre aux bienveillantes invitations de l'abbé Beck. Il les présenta à l'électeur qui les accueillit avec bonté, témoigna une vive satisfaction de les voir s'établir dans son diocèse et leur promit sa protection. Les PP. jésuites les reçurent aussi avec les témoignages de la plus tendre coidialité. ]Mais personne ne leur témoigna plus d'intérêt que M. Bacciocki, riche banquier d'Augsbourg et zélé chrétien. Il s'employa activement à leur procurer un logement à Leutershufen, dans la maison de campagne d'un chanoine, l'abbé de Bender, à deux petites lieues d'Augsbourg, et vers la fin du mois d'août 1794, ils purent aller s'y fixer.

Les fervents amis reprirent alors le genre de vie qu'ils avaient adopté à Louvain. Ils étaient à peine depuis un mois à Leutershofen que trois jeunes prêtres du diocèse de Besançon, MM. deGrivel\ Gloriot- et

^ Plus haut, p. .30.

' Xotice no 2.

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<.u{'iu'l' vimciit se joindre à eux. Ils furent bientôt ^r.ivis d'un (inalrième, M. Paterne de Gonibeau-Kazac, lils d'un pi'ésident au parlement de l'ordeaux. Ce jeune liomme,àgéde trente ans, s'était, avant la révolu lion, laissé séduire par les vanités du monde, et avait négligé le soin de son salut ; mais revenu sineèrement à Dieu depuis quelque temps, il embrassa avee ardeur un genre dévie qui lui faeilitait Texeieiee de lapénitenee, du zèle et de toutes les vertus.

Après avoir éprouvé et reeonuu la vocation de ces <juatre postulants, le P. deToui'nely se prépara à leur donner les exercices spirituels, ainsi qu'à ses premiers <:ompagnons. Mais un giaiid obstacle s'opposait à la liberté d'esprit (^j'exige; une retiaite. Jusque-là ces pieux amis n'avaient ni frères, ni domestiques pour

' Pierre Ciiciiof, originaire île rranehc-Cuinlé et né le 31 août 17G7, fut un relii-'ieiiv exemplaire. Knlré dans la Soeiélé du Sacrc- <!(eur en lliti , il mérila l'estime du P. Tonrnely, puis celle du P. Varin, qui le plaça à la tète d'une nouvelle maison, à Prague. Après la réunion avec les Pères de la Foi , dont il st-ra parlé plus tard, les supérieurs envoyèrent le P. (luënet à Spoletle où il demeura (iuel([ue temps. De retour en France en ISOi, il fut emidoyé a divers genres de ministères. Lors de la dispersion des Pères de la Foi , en 1H(I8, il retourna en Franche-Comté, et fut nommé à la ■cure de Mongesove, près d'Ornans. Cette paroisse, décriée pour le liij(ntinage et l'impiété de ses habitants, était devenue la terreur des prêtres. Aucun de ceux ([u'on y avait placés n'avait pu y demeurer plus de deux mois, et elle élait sans pasteur depuis assez longtemps. Le P. Cuénet fut d'abord accueilli conmie ceux qui l'avaient précédé, c'est-à-dire avec des liuées et des insultes. Mais sa douceur, sa patience, son humilité, son zèle, sa prudence, son -ilésintéressement, finirent par triompher de tous les ol'Stacles, et lui gagnèrent l'estime, la confiance et l'amour de toute la paroisse. En peu de ti.-mps il parvint à la renouveler au point qu'elle était

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vaquer aux emplois temporels. Ils élaieiU oblig('s de remplir les olïices de cuisinier, de portier, de sacristain, d'infirmier. On comprend aisément tout ce cjuune pareille organisation avait de dér(;clueux, et combien elle dut être pénible à nos solitaires. ïleureusemeni cet état de gène ne fut pas de longue durée. La Piovidence leur envoya trois frères ermites de Loriaim> que la révolution avait clîassés dans le Lnxeml)oui'g, et que l'aiiprocbe des armées françaises cuntraignlt de se réfugier près d'Augsbourg. Ces bons IVeres, dont un seul, le F. Martinien' persévéra dans la nouvelle Société, furent d'un grand secours iiux Pères du Sacré-Cœur. Se trouvant donc plus li])res par suite de l'admission de ces trois frères, ils commencèrent le 2 octobre une retraite qui ne fut terminée que le 15 du même mois. Le P. de Touinelv leur avait fait envi-

citée comme modèle pour tous les environs. Les pratiques de piété, les congrégations, la fréquentation des sacrcu'.enls, y étaieiit en honneur. Le P. Cuënct en conserva la direction pendant six ans. Ce fut de là que, au mois d'octobre 1814, il entra dans la Compagnie de Jésus. L'année suiAante, il fut nommé recteur du petit séminaire de Sainte-Anne d'Auray. Sa honte, son alfection pour les élèves, étaient telles qu'on l'appelait communément )a mère Cuënet. Appelé au noviciat de ?tlontrouge en 182G, pour y faire son troisième an de i)roltalion, il remplit en même temps les fonctions de socius du maître des novices, et donna de nouvelles preuves d'humilité, d'obéissance et de simplicité. L'année sui\anle, on l'envoya à Dùle en qualité de recteur du collège, et il gou\eiTia cette maison jusqu'au mois de juillet 1330. 11 passa de là en Suisse, d'où il revint à Paris. Épuisé de forces physiques et morales, il y végéta près de deux ans dans un état d'enfance, et mourut le IS avril I83'i. Le P. Cuënet était un homme intérieur et un directeur hahile et expérimenté.

^ y'oticc n" 3.

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saiicr celte relraile comme le loiulement de leur vie religieuse et le premier acte de leur noviciat. Il est superflu de dire avec quelle ferveur ils s'appliquèrent à ces exercices, et quels fruits ils en recueillirent.

Cependant les cinq premiers compagnons et le P. de Grivel désirèrent profiter de celte occasion pour se consacrer par un vœu spécial au Sacié-Cœur de Jésus et au très-saint Cœur de Marie, et pour s'engager à continuer l'œnivre commencée, à moins qu'au jugement du supérieur, dis dillicultés insurmontables n'ymisscntobstacle. Ilsprononcèrent ces engagements le jour de sainte Thérèse, au tombeau de saint Ulric, dans l'Église des Bénédictins d'Augsbourg, et à l'exemple de saiut Ignace et de ses premiers compagnons, ils y ajoutèrent le va'u d'obéir au Souverain Pontife, et d'aller se jeter à ses pieds tous ensemble ou du moins quelques-uns d'enli'e eux, pour se nietlre à sa disposition, et se consacrer au service de l'Eglise de la manière et dans les lieux que leur indiquerait Sa Sainteté. Ce dernier vœu toutefois ne devait élie accompli que quand le supéiieur les jugerait sulMsamment préparés à l'exercice du saint ministère.

C'est de ce moment que date, à proprement parler, l'établissement de la Société du Sacré-Cœur. Dès lors, la communauté de Leutersliofen présenta l'aspect d'une maison religieuse, et retraça la régularité, les vertus, la ferveur primitive des anciens ordres monastiques.

Le temps des solitaires était partagé entre îa

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prière, la méditation, l'étude de l'Écriture sainte, des exercices d'humilité, de pieuses lectures, et des conférences spirituelles. Le silence était observé dans la maison avec la plus religieuse exactitude. On ne parlait que pour le besoin , le plus brièvement possible et toujours à voix basse. Le règlement ne prescrivait aucune mortification extérieure; mais tous s'adonnaient à la piatique de cette vertu avec un zèle que le supérieur était souvent obligé de modérer. Leur nourriture était non-seulement frugale, mais pauvre, et apprêtée de la manière la plus commune. Encoi'e se privaient-ils la plupart d'une partie de leur chéiif repas. Logement, habillement, nourriture, tout, en un mol, respirait la pauvreté. On changeait même souvent les petits meubles à l'usage de chacun. On couchait sur des paillasses piquées, étendues sur le plancher et entourées de mauvais rideaux qui formaient la séparation d'un lit à l'autre. Il n'y avait de feu que dans un ou deux chauffoirs communs, et il n'était pas rare pendant l'hiver de se réveiller le matin la bouche environnée de la glace qu'avait formée l'haleine congelée sur la couverture.

Un genre de vie aussi austère était loin de flatter la nature : cependiint ils vivaient contents. Les cœurs étaient dilatés par la paix de la conscience, par l'esprit de simplicité et d'amour qui était éminemment celui du r. de Tournely. Tous l'aimaient comme leur père, le vénéraient comme un saint,^et s'abandonnaient à sa conduite avec une pleine confiance. Aussi, lorsque dans la suite^ le P. Varin parlait de ces premiers

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<.'onimenccmcnls de la Socic'lt' du Sacré-Cœur, il s'en ex})i'iiuail toujours avec uu seulimeut de bouhcur (juil faisait partager aux auti'es.

«( Oh ! l'heureux temps que celui-là 1 secriait-il. La ferveur et la charité la plus parfaite réguaieiU paruii nous. Si, par inadvertance, ou s'était dit un petit mot tant soit peu désagréable, sur-le-champ ou était à genoux pour se demander pardon, et on s'embi'assait, n'importe où Ton se ti'ouvait, même au milieu d'une i^rande l'oute.

<( iVoti'c joie ('tait telle (jue, pendant la récréation, nous n'étions pas maîtres d'en contenir l'élan. Cependant nous man(|uions souvent de tout. On parh' fiuel- (juefois de pénitences et d'austérilc'S; noti'c vie était une mortification continuelle, mais nous ne pensions même pas qu'il put y avoir quelque mérite. Nous couchions par terre sur la paille ; un morceau de bois à la telcet aux pieds pour empêcher la paille de glisser. J'ai vu le P. de Tournely venir avec une bonté ravissante nous porter des briques chaudes, la nuit, pour nous réchauffer les pieds. ))

Ainsi les solitaires de Leutei'shofen se disposaientils à la vie apostolique. Leur réputation ne tarda pas à se répandre à Angsboe.rg et dans les environs. Leurs bienfaiteurs, I\LAL ]]eck, Bacciocki et d'autres encore, parmi lesquels ou comptait le curé et le seigneur du lieu, étaient pénétrés pour eux d'une profonde vénération , et leur fournissaient les secours dont ils avaient besoin. Les Pères jésuites du collège d'Augbourg leur donnaient en toute rencontre des

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témoignages du plus efficace inlérct. Un dentic eux, le P. Rauscher, qui partit en 1795 pour aller reprendre à Pololsk l'habit de saint Ignace, leur promit de solliciter leur admission dans la Compagnie de Jésus. Mais le P. Lenkiewicz, alors vicaire général, ne crut pas devoir admettre des étrangers qui ne savaient pas la langue, et leur conseilla de continuer à se sanctifier dans le genre de vie qu'ils avaient embrassé.

Pendant le mois de mai 1795, tous les membres de la Société firent la grande retraite d'un mois. ISe pouvant, à raison des circonstances et de leur ignorance de la langue du pays, subir toutes les autres épreuves prescrites aux novices par le saint fondateur de la Compagnie, ils y suppléèrent par d'autres exercices analogues, et forcés de se borner pour le moment à la grande retraite, il s'y appliquèrent avec d'autant plus de ferveur.

Durant cette retraite, et quelque temps après, leur nombre s'augmenta successivement par l'entrée dans la Société de plusieurs nouveaux membres, entre autres de MM. Roger ^, Jennesseaux% Gury*, Goulon ''.

^ Notice no 4.

^ yotice n° 5.

^ Notice n" G.

* Augustin Coulon,né près de Douai le 18 octoiae 17G5, sortit de France à l'époque de la révolution. 11 terminait ses études théologiques au collège d'AugsLourg , lorsqu'en 1705 il se présenta au P. de Tournely, pour entrer dans la Société des Pères du Sacré- Cœur. Admis d'abord comme simple frère, il remplit pendant quelque temps l'ofllce d'infirmier avec beaucoup d'exactitude et de

VIK Dl' n. p. VAUIN. .',f?

Au iiluis d'août 1795, Tabbc de Lender, (|iii leur avait loué sa maison, étant mort, ses héritieis vondireiit cette maison, et nos jeunes religieux furent obligés de quitter tout à coup Leutersliofeu sur la fin de novembre. Cette contraric'lé leur fut tiès-péiiible. I.a vie dure et mortifiée qu'ils menaient, leur application constante, jointes à la rigueur de la saison, avaient fait conlracler à la plupart d'enii'e eux de nondjreuses infirmités, dont ils ne se rétablirent qu'au priiilemp^ de l'année suivante. Mais Dieu, qui veillait sur euXy ne les abandonna pas dans cette nouvelle épreuve. L'électeur Clément A\^cnceslas les recueillit dans une petite maison de son village de Goggingen, à wm^ lieue et demie d'Augsbourg, et donna ordre à son ministre, le baron de Duminik, de fournir à leur dépense. D'autres bienfaiteurs, et en particulier l'arehiduchesse Marie-Anne d'Autriche, vinrent également à leur aide. Ainsi la Providence se chargeait-elle de pourvoir toujours à leurs besoins, à mesure que leur noujbre s'accroissait. C'est à Goggingen qu'eut lieu , entre-

charité. Bientôt se? vertus déterminèrent ses supérieurs à lui faire reprendre les études et à l'élever au sacerdoce. Il travailla dansles hôpitaux, militaires en 1800, et y contracta une maladie qui le conduisit aux portes du tomheau. Dès qu'il fut rétabli, on rap]>el:i en France, et on l'appliqua à divers emplois. Après la suppression des Pères de la Foi, le P. Coulon se retira à Avesnes, et il y evcr(:a le saint ministère avec un remarquable succès jusqu'en 1814. II vint alors joindre ses anciens confrères à Paris , et fut reçu dans la Compa;^'nie de Jésus le 30 juillet. Après quelques années de séjour dans cette ville, il fut envoyé à Avignon, puis à Aixen Provence, où il mourut le 31 octobre 1831.

50 V1I-: DU n. p. VAUIN.

autres recrues, l'admission du P. Antoine Koldman \ jeune prêtre alsacien, appelé à faire plus tard tant de iVuit dans h s âmes.

Ce fut aussi pendant le séjour des Pères dans cette solitude, que quelques-uns d'entre eux furent promus aux saints ordres à Augsbourg, et se disposèrent plus prochainement à l'exert ice du ministèi'c saci'é. Li; P. Varin fut du nombre; il l'eçut le sacerdoce, le 12 mars 1796, des mains de l'électeur Clément Wencelsas. On a conservé une lettre écrite à sa sœur, peu de jours après son ordination. Cette lettre fera cou naître, mieux que toutes nos paroles, quels étaient dans cette circonstance solennelle les sentimenls du fervent religieux.

« Voilà donc, ma bonne amie, ton cher Solmon li('', attaché, pour toute sa vie, comme une victime à l'autel. Ah I du moins il ne se débat pas dans ses liens; il est bien fermement résolu de ne jamais sunger à les briser, ou plutôt à s'y briser; car pour ses liens rien ne peut plus les rompre. Oui, ma bonne amie, tout indigne que je me reconnais de les porter, ces liens si l'espectables aux anges qui s'en reconnaissent euxmêmes iiidignes, je les baise et les chéris; ils feront toute ma consolation et mon bonheur. Que n'ai-je un autre cœur? Le mien est si pauvre et si misér;ible I Voilà d(''jà neuf fois que je monte au saint autel, et de toute ma vie j'espère qu'il ne se passera pas un jour, à moins d'obstacles insurmontables, que je n'aie

^ ^'oliie n°7.

vu: Dr n. v. varin. 5t

I(i bonheur de lenii' eiili'e mes mains le plus aimable des maîtres, le meilleur des amis, le plus tendre des pères. Si tu savais combien on regrette de n'avoir pas un cœur tout brûlant d'amour, surtout quand, au moment de se communier soi-même , on ti<nt ce bon maître pendant (piebiucs instants entre ses mains, sous ses yeux , qu'on lui paile de si piès, ({u'on a la e(.'rtitude qu'il nous voit, nous enteuil, nous aime et nous invile à Taimt r et à lui demander tout ee ({ue nous voulons 1 Oh î ma bonne amie, être de glace dans ces moments si piécieux qui feraient env.ie aux ang<'S î Du moins jeté le promets, chaque jour je lui demandelai que nous l'aimions tous ; je le j)rierai i)oui' loi en particuliei', mais avec une aiïeclion à laquelle il ne résistera pas. Je lui demanderai que tu l'aimes, que tu l'aimes de telle sorte que ton pauvi'ec<eur se fonde d'amour. Je lui demanderai (pie, puisque lu fais tant la dilïieileet la reb lleà ses tendres invitaiions, il aille hii-mème te chercher, et qu'il te traîne bon gré mal g!'é à la sainte table, et que là il se communique à ton cœur avec l'eftusion de son amour. In verras s'il ne t'amène pas à y aller enfin au moins une fois par scuiaine ; tu dii'as alors : Ah! que j'étais sottement timide de n'oser m'approcher d'un si bon maître î Je t'avoue franchement qu'il me tarde bien de te voir là. Ne serait-ce pas pour nos deux cœurs une satisfaction bien douce tous les dimanches, de pouvoir nous dire que nous son)mes unis au même maître, au même ami, au même père? Pendant qu'il se reposera sur ton cœur, tu lui parleras de moi, et moi de même,

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soit entre mes mains, soit dans mon cœur, je lui parlerai de toi; au reste, je le ferai tous les jours de ma vie, et tu peux être assurée que tous les jours, entre cinq heures et demie et six heui'es , ton pauvre et misérable Solmon parlera de toi à Notre-Seigneur... Adieu, ma bien chère amie; prie Dieu pour ton indigne et bien indigne frère ! »

Cependant un an environ s'était écoulé depuis le vœu qu'avaient fait nos fervents amis d'aller se jeter aux pieds du Pape, pour se mettre à sa disposition. Le temps de remplir cette promesse était venu.

L'abbé Pey, qui se trouvait à Ferrare, fut consulté et se chargea d'obtenir de Rome les passeports que l'on devait trouver à Turin. Les PP. de Tournely, de Brogiie et de Grivel partirent d'Aiigsbourg au mois d'avril 1796; mais arrivés à Fribourg en Suisse, ils apprirent que le Piémont et la Lombardie venaient d'être envahis par les Français et que le passage était impossible. Il fallut se résoudre à retourner à Augsbourg. Dans ce contre-temps. Dieu leur ménagea une consolation inattendue. M. Émery, dont ils avaient été tous les élèves, se trouvait chez son frère, dans le pays de Gex, à une demi-lieue de la Suisse. Sollicité par ses pieux disciples, il vint à Nyon, sur les bords du lac de Genève, non sans danger d'être anété aux frontières. Ils passèrent deux jours ensemble; le respectable supérieur approuva l'esprit qui les dirigeait, et leur donna des conseils dignes de sa sagesse.

A peine les trois Pères étaient-ils de retour à Augsbourg, (ju'il fallut abandonner Goggingen, pour fuir

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les armées de la république qui appruehuient rapideuieut sous la conduite de 3Ioreau et de Jourdaii. L'électeur de Trêves, obligé lui-même de se retirer en Saxe, n'oublia pas ses protégés et leur procura les passeports et les secours d'argent nécessaires jiuui* leur voyage.

La Société conq)tait alors sei/(,' membres, parmi lesquels le P. Varin était déjà un dis plus iulluents. Le P. de Touruely divisa sa petite troupe en quatre ou cinq bandes qui , diiigées par dilVérentes routes, devaient se léunii- à Piatisl)ounc et faire le reste du voyage sur le Danub(î. Arrivés à Passau , ils sollicitèrent et obtinrent facilement l'autorisation d'y demeurer , au moins jusqu'à ce qu'il leur fut permis de retourner à Augsbourg ou de pénétrer en Autriche. Après un séjour de six semaines à Passau, poussés par les troupes fi-ançaises et forcés de quitter cette ville, i!s prirent des passepoits pour la (^.rinit'e, espéi'ant pouvoir passer par Vienne en suivant le cours du Danube, et peut-èire obtenir de séjoui'uer dans cette ville. En effet, tous s'embarquèrent sur le Danube le 9 septembre 1796, et après huit jours de navigation, ils arrivèrent à Xeudorf près Vienne. Le P. de Broglie se rendit sans perdre de temps auprès de ^Igr de La Fare, évêque de Nancy, qui l'accueiliit avec un vif intérêt, mais lui exprima en même temps le regret de ne pouvoir être utile ni à lui ni à ses confrères. Le P. de Broglie, en prenant congé de l'évêque de Passau, avait reçu du grand maréchal de ce prélat une lettre de recommandation pour le comte de San-

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rau ', son noveii, ministre de la police à Vienne. Il se liàla (le porter celte lettre an comte. Celui-ci le reçut ii'abord avec froideur, jeta un coup d'œil l'apide sni' les premières lignes de la lettre, et croyant n"avoir aft'aii'e qu'à un pauvre prêtre français, recommandé par son oncle, il lui offrit de le placer au séminaire ou de lui procurer une chapelle à dessirvir. Uroglie fit observer au comte (pi'étant uni en société avec quinze autres ecclésiastiques français , ii n.c poîivait s'en séparer; mais qu'il osait demander pour lui et pour ses compagnons rantorisaiion de se fixer en Hongrie, au lieu d'aller en Crimée, ainsi q\\\\ était marqué sur leurs passeports. Cette demande augmenta la mauvaise humeur du ministre, qui s'i-chappa en propos tout à iait désobligeants. Le P. de Di'oglie, prenant alors un ton grave et modeste tout à la fois : c Je m étais flatté, dit-il, d'un accueil et d'une réponse plus favorables, moi, princede l'empire etfilsd'un maréchal de France qui a mérité l'estime de Sa ^lajesté fmpéiiale, et qui a été assez heureux pour rendre diinportants services à la maison d'Autiiche. — Quoi! vous prince de lempii'c, vous fils d'un mari''chal de France? et quel est votre nom? — Si Votre l^xcellence veut bien prendie la peine de lire la lettre qu'elle a entre les mains, elle ti'ouvera mon nom. » Honti'ux déjà de son procédé peu gracieux, le comte

'■ Ce même comte de Saiirau, autrefois é.ève des jé.-uilcs au Teresianuin devienne, a contrijjué depuis de tout son pouvoir à faire admettre ses anciens maîtres dans laGalicie en 1820.

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lit la lellro. A peine a-t-il vu le nom du ])riMCC Charles de l^roglie, (jiril se confond en excuses et en repioches aimables de ce qu'il ne s'éiaii pas fait connaître tout d'abord. Dès ce moment les choses changèi'cut de l'ace. 11 ne fut pas même question de la Hongrie : pieuanl l'iniiiative, le comte de Saurau se chai'gea d'obtenir de l'empereur l'autoiisaliou pour les Pères de demeurer à Vienne, et promit de leur procurer uu logement. Il les établit en efl'et d'une maiiière commode et religieuse tout à la fois dans le couvent des Grands-Augustins, au faubourg de Laudsira-se. Ces bons religieux donnèient à leurs nouveaux hôt< s les preuves les plus touchantes de leur bienveillance. Outre le logemeut et les pièces de cominunauh', ils mirent à leur disposition une riche bibliothèque ([ui leur fournit tous les livies dout ils pouvaient avoir besoin. Le cardinal Migazzi, archevêque de Vienue, et élève du collège germanique, et le comte de Artz, son neveu et son sufTraganl, les prireut sous leur protection. Le cardinal voulut même avoir successivement tous les Pères à sa table sans en excepter les novices; il les recevait avec la tendresse d'un père et entrait avec eux dans tous les d(''tails (pii concernaient leur conununauté. Le comte, de Saurau vint aussi les visiter, s'informer lui-même de leurs besoins, et il ne cessa de leur prodiguer les témoignages de son intérêt. De leur coté ils recommencèrent à suivre dans Cet asile leur genre de vie accoutumé. Les plus anciens se livraient à l'étude des sciences ecclésiastiques et aux relations du dehors; ceux qui n'avaient pas

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encore terminé le noviciat étaient appliqués uniquement aux exercices spirituels. La bonne odeur de leurs vertus se répandit bientôt, et leur mérita, vis-àvis des personnes les plus qualifiées de la capitale, la réputation qu'ils s'étaient déjà acfpiise à Augsbourg.

Ce fut un spectacle bien extraoïdinaire de voir, au sein de la ville de Vienne, un nouvel établissement religieux aulorisé par ce même gouvernement qui, tous les jours, manifestait son opposition aux anciennes communautés, ou du moins les retenait dans les entraves où les avaient renfermées les funestes innovations de l'empereur philosophe.

11 y avait six mois que la Société du Sacré-Cœur | goûtait les douceurs de la retraite au Land^trasse, lorsque les négociations pacifiques entamées entre l'Autriclie et la Trance ayant été rompues, la guerre se ralluma. Le général Bonaparte, qui commandait en Italie, parut dans le Tyroî à la tète d'une armée nombreuse, et s'avança rapidement vers la capiiale de l'Autriche. L'alarme fut extrême à Vienne, lorsqu'on apprit que les Français approchaient. Le gouvernement déclara la ville en état de siège, et ordonna à tous les étrangers d'en sortir et de se retirer à quarante lieues. ïoutefuis le comte de Saurau voulut bien tempérer la rigueur de ces ordres en faveur des Pères du Sacré-Cœur. L'empereur lui-même, malgré h s embarras du moment et les immenses détails dont il était écrasé dans ces circonstances, daigna s'intéresser à leur position. Il chargea le comte de Saurau

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de les 1'. cominaildcr à l'abbi' de Closlcr-Xonboui'i;', îiionaslère de chanoines i'(''|4ulieis.

Une reconiniandaiion anssi puissanle ne pouvait être sans n-sullat. Ce prélat otîrit i;iacieiisenient à la pelite Société une de ses maisons siluc-e à llagi^nbrunn, à (rois lieues de Vienne, enlie les r(jules do Moravie et de Bohème.

Les Pères s'y Iranspoi'lèient le mardi de Pàcjues 1797; Is irouvèient la une habitation vaste et agréable; et après (pielques jours d'un dérangement inévitable, ils r(^piii'ent leurs exei'eiees avec nue nouvelle ferveur, et tels (ju'ils les avaient suivis à Leuleishofen ( l à Goggingeu.

Ce Si'jour à llageid»iunn a laissé dans la m»':moii'e des anciens Pères du Saei'é-C(eui' des traces inelFaeal)Ies. La mort de leur pieux iondaieur, Tcleeiion du P. Variu, son successeur, raccroissement de leur nombre, runion qui régnait parmi eux, rorganisadoii de leurs éludes, les prémices de leurs tiavaux apostoli(lues, leurs missions dans les différentes parties de l'Europe, mille traits particuliers de la bonté du Seigneur l(;ur avaient rendu chères les quatre années qu'ils passèrent dans cette heureuse solitude. A l'âge de près de quatre-vingts ans, en mars 18^5, le P. Varin, écrivant à un de ses confrères, membie comme lui de la pelite colonie d'Hagenbrunn, rappelle encore ces délicieux souvenirs avec une expansion louchante , qui prouverait seule comme Dieu sait unir étroitement des cœurs animés par un sentiment commun de zèle et de charité.

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« Dans tout ce que vous iiio dites, je ne puis que reconnaître le cœur de mon bon P. Gury, le cœur qui, depuis cinquante ans, riVest si bien connu ; ce cœur qui, lani de fois, m'a lait sentir que moi aussi j'en avais un. i\Iais qu'il e^t doux de se rappeler ipie c'était l'aimable Jésus, notre bon Maître , qui était l'union de ces deux cœurs! 0 heureux iïagenbrujin, je ne t'oubliei-ai jamais I

u Conibien en reste-t-iî maintenant de ceux qui ont été si îendrenicnt unis dans ce saint asile de la charité? Je n'en vois plus que quatre; les auties nous ont précédés dans la céleste patrie, où, avec notre si excellent P. Tournely , ils contemplent , dans des transports de reconnaissance et d'amoni', les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie; et celui de Joseph P' ut il être séparé? Et nous, nous sommes encore gementes in hac lacrymanim valle, heaîam speni ex,^pecfantcs... ^lais je dis et redis : Courage et confiance, le bon 3Iaître aura pitié de son misérable serviteur 1... »

Il revient encore sur les mêmes pensées dans une lettre éciite en 18/i6 : « Jamais, dit-il, mon cœur ne s'est reporté vers vous d'une manièi'e plus sentie que depuis que ie bon jdaîtie a appelé à lui nos plus anciens et nos plus cheis amis. Ah ! combien de fois je me disais à moi-même : Ego rel ictus sum soins ! iMais non, je ne suis pas seul, mon bon V. Gury me reste ; et par une douce illusion qui me plaît en Xotre- Seigneur,je me vois encore à notre cherllagenbrunn : je me rappelle ces délicieuses promenades où nous

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parlions de nuire bon ^laître, de nolic l)oidi('ur d'vivc SCS serviteurs. Vous lappelcz-vous, en parlienlier, celte promenade où nous nous entretenions avec tar.t de dilatation de cœur, du bonheur d'une ànie qui serait aninn'c d'une loi vive? Le b'uil de cet enlK^lien fut de nous inspirer !a i)ensée de faire une neuvaine pour demander au bon Maître la grâce d'une* foi vive; et vous n'avez pas sûrement oubTu'* ({u'au h rnie de la neuvaine, nous sentions intérieurement (jue nous avions viv exaucés. Uh 1 que Dieu est boni Donc lou- Joui's couiage cl conilance !'»

Quelques années aupaiavanl» rc'pondani au même IV're (jui lui avait écrit poui' lui ^oullaiU'r la bonne lele, nous rcti-ouvoiis eneoi'e des allusions à cet h' ureux temps.

(( Que vous êtes aimable, M. b. ('.. I\, et qn(> vous in'avc/ fait plaisir avec voire chèie petile letlrc ! Oli ! (ju'il l'ait bon de s'aimei' a'nsi dans le SL'ii^iieui- '. Ce ne sont pas d( s paroles en l'air ou de vains compliments ; ce sont des fruits de grâce et de bénédiction, sur lesquels ((il peut compter au jour de sa fête. Si j'i'tais (ideîe, je devrais être un saint, à la suite de tant de prières offrîtes pour moi au Père des mis('iicordes, par tant du saintes âmes ; et cependant je iue vois toujouis obligé de m'écrier : Oh I misère humaine 1 Mais, au milieu de celte grande misère, un sci. liment de la bonté de Dieu, considéré dans celui que \ous et moi axons appris à connaître, il y a bien des années, sous l'aimable nom de Bon Maître ; ce sentiment, dis-je, si justement puisé dans son cœur, me soutient cl me

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console ; de là vicur ma seconde devise : Courage et confiance. Combien, sauf la misère, je me plais à penser à celle heureuse sympalliie de pensées, de sentimcnlset d'inclinations qui unissaient, il y a près de quaranle ans, votre cœur et le mien ; union qui, depuis lors, ayant piis toujours un nouvel accroissement dans le cœur de noli'c bon Maître, recevra dans son royaume la dei-nière perfection. >>

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