CHAPITRE XIII
Madame Rarat. — Commencements de la Société de? Dames du Sacré-Cœur.
Quelque temps avant Taffaire de la machine infernale, le P.Varin avait admis dans la Société le P. Louis Baral% jeune prêtre d'une éminente vertu et d'un mérite distingué, dont l'entrée détermina la création en France d'une œuvre du plus haut intérêt; je parle de la Société des Dames du Sacré-Cœur dont le P. de ToniMiely avait conçu l'idée en Allemagne et qu'il avait inutilement tenté d'établir. Le P. Tournely, en effet, en fondant la Société des Pères du Sacré-Cœur pour former l'esprit et le cœur des jeunes gens, se proposait de réparer, autant que possible, les pertes causées à l'Église par la destruction des ordres religieux, où la jeunesse allait puiser, avec les éléments des sciences, lamour de la religion et la pratique des vertus qu'elle inspire. 3Iais il était persuadé en même temps qu il ne remédierait qu'à une partie du mal, s'il n'établissait aussi une autre Société, dévouée comme la première au Sacré-Cœur de Jésus, et qui, sans négliger l'instruction des pauvres, se consacrerait surtout à l'éducation des jeunes personnes que leur naissance ou leur fortune appelle à jouer un rôle brillant dans le monde. Il avait eu d'abord la pensée que la princesse Louise de Condé, réfugiée à Fribourg en
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Suisse, était destinée à être la pierre roiulanicntale de cette seconde congrégation. Dans ce dessein, la princesse, suivie de quatre dames, s'était rendue à Passau, où se trouvait alors le P. de Tournely. Elle l'accompagna même jusqu'à Vienne. Mais celui-ci s'aperçut bientôt que l'attrait dominant de la princesse la portait vers une solitude plus paifaite, et vers le vie 'purement contemplative. Xe voulant pas contrarier une aussi sainte vocation, il cessa ses rapports avec elle. Aflligé et non décourage de voir échouer ce premier essai, il n'abandonna pas néanmoins un projet qui lui semblait avoir Dieu pour auteur. « Un jour, racontait le P. Varin, traversant avec lui le glacis qui se trouve entre la ville et le faubourg que nous habitions, il se tourna vers moi et me dit : Cher ami, je croyais que c'était l'œuvre de Dieu , et si cela n est pas, j'avoue que je ne saurai plus reconnaître l'esprit de mensonge de l'esprit de vérité. Puis il baissa la tète comme pour se recueillir et s'humilier, et garda le silence. Un moment après, il se retoui'ua de nouveau, et avec le ton animé du prophète, l'accent d'une convicton profonde, le visage enHammé d'un feu tout divin : Mais non, dit-il, c'est Dieu qui le veut: je puis m'ctrc trompé sur le temps et sur les moyens; tnais tôt ou tard cette Société existera. II prononça ces dernières paroles avec tant de force et d'énergie qu'il fit passer sa conviction dans mon àme, et même longtemps après la mort de ce digne supérieur, lorsque je repétai ces paroles à mes frères réunis, elles produisirent sur eux le même effet, et opé-
rèreiit la même conviclion. Effectivement, continuait le P. Varin, Dieu n'a pas agrée, pour commencer son œuvre, des instruments grands selon le monde ; mais, afin que ia gloire en revînt à lui seul, il a voulu que la base de l'édifice fut posée sur la simplicité, la petitesse, le rien. »
Confident intime des plans du P. de Tournely, le P. Yarin avait cru pendant quelque temps, ainsi que le P. Paccanari, que Dieu voulait se servir pour cette œuvre de l'archiduchessse Marie- Anne. Elle entra en effet avec empressement dans ce projet, et avec elle les deux demoiselles Naudet^ De Passau, où un commencement d'exécution avait eu lieu, elles se rendirent à Vienne, puis à Home au palais Corsini, où, sous le nom de Dilette^ elles formèrent une communauté. En ^ peu de temps elles réunirent une vingtaine de compagnes ; et tout semblait annoncer une prospéiité croissante, lorsque les revers de ia Société de la Foi à Rome", et surtout le retour de l'archiduchesse en Allemagne, étouffèrent celte Congrégation dans son berceau. Madame Léopoldine, l'une des deux sœurs JN'audet, alla se fixer à Venise, où elle établit une maison de Dilette qui , dit-on , subsiste encore aujourd'hui. Mais une œuvre circonscrite dans des limites aussi étroites ne pouvait être envisagée comme l'accomplissement des vœux et de la prédiction du P. de Touinelv.
^ Chap. IX, p. ; ^Notice n" IG.
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Celte prédiclioli avait fait une trop forte impression sur le P. Varin, et elle elait trop conforme à ses désirs pour qu'il pût l'oublier. A son ariivée à Paris eu ISOO, il profita de la première occasion favorable pour mettre à exécution un pi'ojet médité depuis si longtemps.
Nous laissons ici parler le P. Varin : <( Xous habitions à celte époque une maison située dans la rue de"*. Une seule chambre composait notre logement : elle nous servait de dortoir, de réfectoire, de cuisine et de salle d'étude. Chacun faisait la cuisine à sou tour, et l'on prétendait que c'était moi qui m'en tirais le mieux : je n'étais pas cependant bien habile. Une vieille table, quelques chaises et de pauvres grabats faisaient tout notre ameublement, de sorte que, si nous voulions recevoir plusieurs personnes, il fallait (ju'uiie partie de la société s'assît sur les lits. Un jour que j'étais avec le P. Barat dans ce que nous ai)pelions aussi notre salon, assis tous les deux sur une modeste couchette, je le questionnai sur sa famille. Il me dit qu'il avait une petite sœur. Ces paroles me firent une vive impression. Je lui demandai son âge et de quoi elle pouvait cire capable. Il me répondit qu'elle ava't dix-huit à dix-neuf ans, qu'elle apprenait le latin et le grec et traduisait facilement Virgile cl Ilomère, qu'elle pourrait faire une bonne rhétoricienne ; mais que pour le momeiit elle était allée passer quelque temps dans sa famille. Au bout d'un mois, mademoiselle Madeleine-Sophie Barat revint à Paris. Je fus la voir, et je trouvai une jeune personne très-délicate de tempe-
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rament, extrêmement modeste et d'une grande timidité. Quelle pierre fondamentale ! me dis-je à moimême, répondant au sentiment intérieur que j'avais éprouvé, lorsque son fière m'avait parlé d'elle pour la première fois ; et cependant c'était sur elle que Dieu voulait élever l'édifice de la Société de son divin Cœur; c'était ce petit grain de sénevé qui devait produire un arbre dont les rameauK s'étendent déjà si loin ! ))
C'est ainsi que le P. Tarin aimait à raconter cette première entrevue qui eut pour résultat la fondation de la Société des Dames du Sacré-Cœur.
Les fondements en furent jetés chez mademoiselle Duval , à Paris, rue de ïouraine, où demeurait mademoiselle Barat. Depuis la première conversation que le P. Tarin avait eue avec elle des rapports mutuels s'établirent. Une autre jeune personne , amie intime de celle-ci , partageait son désir d'une vie parfaite , et on pensa qu'elle pourrait être sa première compagne. Octavie Bailly, c'était son nom, avait toutes les qualités qu'on pouvait désirer, et entrait complètement dans les vues du P. Tarin. Il prépi'.rait encore un autre sujet qu'il avait le projet de leur adjoindre plus tard: c'était mademoiseli',' Loquet, généralement estimée pour sa vertu.
Nos trois postulantes se réunirent à Paris avec une bonne fille, nommée Marguerite, qui les servait. El'es vivaient dans une grande solitude, s'exerçant à la pratique des devoirs conformes à l'esprit du nouvel institut. Le P. Tarin, voyant ces âmes si bien disposées, et
conduit par l'esprit de Dieu qu'il cousullail dans Toi*aison, décida que, le 21 novembre de la même année 1800, mesdames Sophie et Octavie feraient une première consécration d'elles-mêmes au Cœur de Jésus, sous la protection de la très-sainte Vierge. C'est à ce moment que commença véritablement la Société des Dames du Sacré-Cœur, et le P. de Tournely put se réjouir du haut du ciel de voir enfin accompli son vœu le plus cher.
Dire les soins que le P. Varin prodigua à sa petite communauté, serait chose difiicile. On ne peut se figurer jusq'où il portait sa sollicitude et combien dé fois, surtout à Amiens', où la petite communauté avait été transférée, il vint au secours de toutes les nécessités qu'éprouvent ordinairement les nouvelles fondations. Il continuait à les former par ses exhortations à l'esprit religieux, selon le but de leur vocation. Absent comme présent, il s'en occupait sans cesse, et soutenait le courage de chacune soit par ses paroles pleines de force et d'onction, soit, pendant ses absences, par des lettres paternelles et toutes pleines de la charité qui débordait de son cœur.
En décembre 1802, mademoiselle Loquet, qu'on avait mise à la tète de la communauté , n'ayant pas été jugée propre à l'institut, le P. Varin, après avoir pris l'avis de toutes les religieuses dont le nom-
» La pieniière maison qu'elles habitèrent à Amiens était située rue Martin-Iileudieu ; elle? se lîxèrent ensuite rue Neuve, et enfin dans la maison qu'elles occupent aujourd'hui rue de l'Oratoire.
ï3G vu: DU n. p. VARIN.
brc s'était accru peu à peu, se décida à nommer supérieure madame Sophie Barat, vers laquelle tous les yeux et tous les cœurs s'étaient tournés. Quoique jeune encore, elle n'était âgée que de vingt et un ans, madame Barat se distinguait par une maturité bien au-dessus de son âge. A un esprit très-cultivé et déjà enrichi de connaissances étendues, elle joignait d'autres qualités plus précieuses pour le gouvernement d'un ordre religieux : un jugement solide, une rare prudence, un tact exquis, une piété exemplaire. Son élection fut un sujet de joie pour toute la maison, et y apporta un redoublement de ferveur et de charité. Madame Barat seule était inconsolable. La charge de supérieure paraissait à son humilité un fardeau audessus de ses forces : i( Ce n'est pas vous qui vous êtes mise dans la position où vous êtes, lui écrivait à ce snjet le P. Tarin; soyez donc tranquille, et abandonnez-vous entre les mains de votre époux, etc. » Et plus tard : « Eh bien , voire sacrifice est-il fait? Ditesvous encore : Oh! qtfel fardeau! Du moius vous dites encore : Passe, si je le portais bien et sans faiblir. Mais avez-vous oublié que Notre-Seigneur est tombé sous le poids de la croix sans dire une fois qu'elle était trop pesante? Il est tombé, il est vrai, mais sans se séparer de sa croix : il est arrivé au terme ; il est heureux : Et ejiis rcf))ii non erlt finis. Il est votre roi, votre époux, votre modèle. »
C'est ainsi que le P. Tarin fortifiait et encourageait celle que Dieu avait destinée non-seulement à être supérieure de la maison d'Amiens, berceau de la So-
cicté, mais à porter bientôt seule le poids du gouvernement d'une Congrégation ([ui devait prendre un si rapide accroissement, et rendre quelques années plus tard de si grands services à l'Eglise dans les quatre parties du monde. Des fondations demandées à Grenoble, à Niort, etc., forcèrent madame r)arat à s'éloigner d'Amiens ; elle y laissa pour supérieure madame Beaudemont, et fut, en 1806, nommée supérieure générale.