‹ Vie du r.p. Joseph VarinChapitre 9 sur 23 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Voyage du P.Varinen Normandie. — Accroissement de la Société de la Foi. — Préventions du ministre de la police Fouché contre les Pères. — Commencement de persécution. — Le P. liruson et le préfetde la Somme.

Dans un voyage en Normandie que fit le P. Varin , au mois de décembre 1800, il eut la consolation de recevoir dans la Société un jeune prêtre fort habile, l'abbé Bruson% et de ramener à Dieu trois condamnés, un vieillard, une femme et un jeune homme, qui, jusque-là, avaient repoussé opiniâtrement les secours de la religion. Ces malheureux, dont les paroles, le ton de voix, le regard et tout l'extérieur

' Xotice n°12.

décelaient des âmes profondément perverties et tombées dans le dernier degré d'abrutissement , vaincus par la grâce et par l'ascendant de la vertu du Père, lui firent l'aveu de leurs crimes en fondant en larmes, et quelques jours après , témoignèrent sur Téchafaud le plus vif repentir.

De retour à Paris, le P. Varin reçut encore de nouveaux renforts. Des ecclésiastiques du plus grand mérite, entre autres MM. Loriquet% Cahier -, Béquet%

^ Vie dit Ji. P. Loriquet de la Compagnie de Jésus. 1 vol. in-12, chez roussielgue-Rusand, 1845.

' ^'é à Soissons le 25 octobre 1773, le P. Louis-Edmond -Crépin Cahier achevait ses humanités au collège Louis-le-Grand à Paris, et dès lors se destinait à l'état ecclésiastique, quand la révolution vint interrompre le cours régulier de ses études. Appelé sous les drapeaux par la levée en masse qui enrôla toute la jeunesse française, il servit pendant quatre ans dans l'artillerie. Il consacra ensuite quatre autres années à l'éducation de plusieurs enfants de familles distinguées de Bordeaux, et entra, en ISOI, dans la Société des Pères de la Foi, où il enseigna la grammaire et les belles-lettres. Après la suppression de cette Société, il fut promu au sacerdoce dans son diocèse, et y remplit successivement et avec zèle les fonctions de vicaire et de curé. En 1814, il s'empressa de solliciter son admission dans la Compagnie de Jésus, et il exerça avec fruit les fonctions de professeur, de missionnaire et de prédicateur. 11 mourut à Laval d'une attaque d'apoplexie et de paralysie, le 13 octobre 1838, à l'âge de soixante-cinq ans; il en avait passé vingt-quatre dans la Compagnie de Jésus. Le P. Cahier était un religieux fervent, instruit dans les choses de Dieu, missionnaire zélé, prédicateur véhément, directeur expérimenté, bien qu'un peu. rude.

^ Le P. Pierre Béquet, né à Paris le 9 janvier 1771, commença ses études théologiques au séminaire de Saint-Sulpice. Forcé par la révolution de changer de carrière, il s'engagea en qualité de médecin pour se rendre utile auprès des soldats. La tourmente étant apaisée, il reprit sa première vocation, reçut l'ordre de prêtrise, entra dans la Société des Pères de la Foi, et enseigna la grammaire

VIE DU R. P. VARLX. 130

Debrosse^j Dcniouchel'-, Ronsin% Vaiiet% se prcsenlèrcnt pour entrer dans la Soeiélc et y furent admis. Ces préeieuses recrues permirent de former plu-

ct la littérature dans les collo'p:?.'; de Lyon et de Relley. La Société de la Foi ayant été dissoute, il se retira d'abord à Tarare, près de Lyon, et ensuite à Paris, où les supérieurs ecclésiastiques lui confièrent les fonctions de vicaire dans la paroisse de Saint-Snlpice. Dès que la Compagnie de Jésus fut rétablie en France, le P. Réquet se hâta d'y entrer, et fut reçu par le P. de Clorivière, le 20 juillet iSl i. 11 exerça pendant plusieurs années la charge de recteur dans les collèges de Montmorillon et de Forcalquier^ et sut toujours allier avec un si sage tempérament la fermeté et la douceur qu'il se fit aimer et respecter de ses inférieurs.

Après les ordonnances du IG juin 1S28, qui supprimèrent les collèges de la Compagnie de Jésus en France, le P. l)é([uet fut appliqué pendant quelque temps à l'enseignement littéraire des jeunes religieux de son ordre, et ensuite au saint ministère. Il prêcha des stations dans ditlérentes villes de la Provence, et donna avec fruit les exercices spirituels à des prêtres réunis ou à des communautés religieuses. Enlin on le fixa dans la résidence de Toulouse, où il s'occupa du ministère de la confession , jusqu'à sa mort, arrivée le 26 janvier 18Î9. Le P. Béquet était remarquable par la politesse exquise de ses manières, par son amabilité, par l'eliusion cordiale et par l'expansive charité avec lesquelles il accueillait ses confrères et les étrangers.

^ Notice n° 13.

^ Notice H" li. ^

^ Notice n° 15.

* Jean- Pierre Varlet, né à Reims le 13 mars 17G9, fit son cours complet d'humanités et de philosophie au collège de cette ville, et y prit le grade de maître es arts : après quoi il entra au séminaire pour y étudier la théologie. Mais au bout de dix-huit mois, la révolution le força de quitter la France et de se retirer à Louvain, où il continua d'étudier seul. La paix ayant été rendue à l'Église, il rentra dans sa patrie, et fut reçu en 1800 par le P. Varin dans la Société des Pères de la Foi.

Lue école secondaire avant été établie à iVmiens dans l'ancienne

1>0 VIE DU R. P- YARIN.

sieurs établisscmoiils dans les villes où la Sûclété était appelée.

La première de ces villes fut celle de Lyon. Le P. Variii y envoya en ISOi les PP. lloger et Barat. Ils

maison des Pères de l'Oratoire, le P. Varlet fut clioisi pour y enseigner la truisième, et il occupa cette chaire en 1803 et 1804. De là on l'envoya au collège de Belley, où il fut chargé de la classe de rhétorique, et ensuite de la direction des jeunes religieux de celte maison.

Après la suppression des établissements de la Société de la Foi on 1808, il fut nommé vicaire à I^îonthrison et à Meaux ; et curé dans le diocèse de Reims. Il remplissait à Meaux depuis trois mois les modestes fonctions de vicaire, lorsqu'il fut appelé dans la famille de M. le comte de Daulny, pour y diriger l'éducation des deux lils de ce respectable gentilhomme. Pendant sept années qu'il passa au sein de cette famille, il ne cessa de l'édiiier par le spectacle de ses vertus, et il y a laissé une mémoire bénie et la réputation d'un saint.

Dès que la Compagnie de Jésus eut été rétablie en 1814, le P. Varlet, comme la plupart des anciens Pères de la Fol, s'empressa de solliciter son admission, et y fut reçu par le P. de Clorivière le l<''"aoùt de cette année. Mais la famille de Baulny, qui appréciait le rare mérite du P. Varlet, et qui l'aurait vu s'éloigner à regret avant qu'il eût terminé l'éducation des deux jeunes gens, obtint du P. de Clorivière que, par une faveur tout exceptionnelle, il pût continuer ses soins à ses élèves. 11 ne fut donc réuni à ses frères en religion qu'au mois d'octobre 1831. Dans cet intervalle, il avait été admis néanmoins à prononcer ses premiers vœux au mois de mai 1817.

Pendant le cours de sa carrière religieuse, le P. Varlet mérita toujours l'estime et la confiance de ses supérieurs. 11 fut recteur du petit séminaire de Bordeaux et du collège du Passage près Saint-Sébastien en Espagne , Père spirituel et supérieur de plusieurs résidences, et fondateur de celles de Nantes et de Poitiers. C'est dans cette ville qu'il passa les douze dernières années de sa vie.

On admira toujours dans le P. Varlet une piété éminente et une rare humilité qui le porta même à renoncer au grade de profès ; sa modestie, sa fidélité aux moindres règles, son respect pour les su-

opérèrent des conversions nombreuses, cl après quatre mois de séjour, ils y établirent un pensionnat.

Dans le même temps à peu près, le P. Tarin quitta le logement qu'il avait occupé jusqu'alors dans la rue du Pot-de-l'er à Paris, et alla se fixer au Gros-Caillou, dans une maison appartenant à madame la marcpiisede

périeur? ; mai? surtout raménité de son caractère, sa politos.sc exquise, et une charité sans l»ornes, lui concilièrent constaniinent la vénération et l'amour de ses frères et des étrangers. On se ferait dinicilement une idée de la délicatesse de sa conscience en ce qui regarde la charité envers le prochain. 11 ne parlait des autres que pour les louer ou pour les excuser ; et parfois s'il arrivait que , par inadvertance, on se permît quelques paroles de blâme, le bon Père se bouchait aussitôt les oreilles pour témoigner sa désapprobation.

Deux ans avant sa mort, le P. Varict perdit entièrement l'usage de la vue, et fut privé ainsi du bonheur d'ofiïir le saint sacrifice. 11 supporta cette épreuve avec une patience invincible, et ne chercha de consolation (jue dans la réception journalière de la sainte communion. Le visage toujours joyeux, il charmait par l'agrément de sa conversation ceux de ses frères qui venaient le visiter, s'informant avec intérêt de tout ce qui concernait les autres, ne cessant de les louer , mais ne parlant de lui que rarement et en peu de mots. 11 avait cependant rempli avec talent et succès pendant plusieurs années les fonctions de prédicateur dans les premières églises de la capitale, et nous avons vu plus haut que la confiance des supérieurs l'avait placé plus d'une fois à la tête de ses frères.

Une épreuve plus pénible encore l'attendit aux derniers jours de sa vie : le bon Père tomba dans l'enfance. Mais même en cet état d'infirmité, il conserva l'aménité de son caractère ; et tout son extérieur respirait le calme et l'innocence d'une âme agréable à Dieu. ]1 mourut à Poitiers dans la paix du Seigneur, le 20 avril 1854. Chacun des Pères, en le voyant sur son lit de mort, ne pouvait s'empêcher de répéter cette parole de l'Écriture: Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur (Aroc:.,xii, 3) ; et cette autre : Que mon âme meure de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la leur (Num., xxi.'i, 10'.

Trans. Cette respectable dame se montra toujours à l'égard des Pères de la Foi, et plus tard du noviciat de Montrouge, une protectrice zélée et une généreuse bienfaitrice.La nouvelle babitation offrait plus de facilité pour observer les règles et l'ordre des exercices prescrits aux novices. Ceux-ci, après quatre ou cinq mois de noviciat, étaient ordinairement lancés dans le ministère. C'était là sans doute un temps d'épreuve bien court, trop court. On pourrait même peut-être accuser le supérieur de s'être trop hâté dans l'acceptation de certains établissements, et de n'avoir pas laissé aux sujets nouvellement entrés le temps suffisant pour se former à l'esprit religieux. Mais il était difficile de résister à l'entraînement des circonstances et aux demandes nombreuses qui arrivaient de toutes parts.

On ne doit point oublier non plus que tous les sujets admis en France dans les premières années étaient des prêtres éi>i^ouvés par la persécution révolutionnaire et exercés à la pratique des plus solides vertus. La plupart d'entre eux sont entrés plus tard dans la Compagnie de Jésus et ne se sont jamais démentis.

Un an environ après la fondation du collège de Lyon, un second établissement fut formé à Amiens, dans la maison occupée avant ia révolution par les Pères de l'Oratoire*.

^ Cette maison,' ainsi que nous l'avons dit plus haut, p. 1-35, a élé habitée plus tard par les Dames du Sacré-Cœur qui l'occupent encore en ce moment.

VIE DU R. P. VARIN. Ii3

La direction de ce collège fut confiée d'abord au P. Jcnnesseaux, et ensuite au P. Bruson.

Le P. Ycirin, ayant achevé l'organisation du collège d'Amiens, revint à Paris où i! fut atteint d'une longue et dangereuse maladie. A peine r('tabli, ilvils'éleverun orage qui ne tendait à rien moins qu'à la ruine entière de la Société de la Foi en France. Les établissements de Lyon et d'xVmions, les relations multipliées avec les nombreux candidats qui se présentaient, et plus encore les rapports indispensables avec le supérieur général de Rome, avaient rendu nécessaire une correspondance active et étendue. Cette multitude de lettres fixa l'attention de la police. On commença par ouvrir celles qui venaient de Rome ou qui y étaient envoyées; les autres eurent ensuite le même sort : on en prenait copie, on les refermait, et elles étaient expédiées à leur adresse, sans que le P. Varin ni aucun des siens pussent concevoir le plus léger soupçon. La police crut enfin qu'il était temps d'arrêter cette prétendue conspiration qui lui semblait pouvoir éclater à chaque instant. Le ministre Fouché fit comparaître devant lui le P. Varin. Il lui mit sous les yeux la plupart des lettres copiées, celles surtout qui paraissaient devoir le compromettre davantage et le convaincre de irames contre l'État; puis d'un ton grave et imposant, il lui demande : Pourquoi ce style énigmatique? Pourquoi ces expressions équivoques, figurées ? Que signifie ce commerce qui prospère? Que veulent dire ces lettres initiales... et ces points... et ces réticences.... etc., etc. ?Lc P. Varin, qui ne s'attendait à

rien moins qu'à un semblable interrogatoire, étonné de voir toute sa correspondance entre les mains de la police, hésita un instant} mais s'étant recommandé à Dieu , sans s'émouvoir, il résolut de déclarer toute la vérité, franchement, clairement, simplement. Il exposa au ministre le plan et les projets de la Société de la Foi ; il donna les raisons qui l'avaient engagé lui et ses correspondants à se servir d'expressions voilées, il expliqua la nature et le but de sa correspondance avec le P. Paccanari, eic. Ses réponses ne dissipant pas les soupçons, il indiqua des personnes non suspecies, dont il était connu, et nomma entre autres Mgr Spina, archevêque de Corinthe, et nonce du saint-siége en France. Ce prélat s'empressa de rassurer le ministre de la police ; et ses explications ayant été trouvées conformes à celles du prétendu conspirateur, on le lai^sa aller en liberté. La vérité avait été mise dans tout son jour; le ministre n'avait rien découvert qui put infirmer le moins du monde les déclarations du P. Yarin. Cette affaire néanmoins laissa dans l'esprit de Fouché une impression défavorable, qui, jointe à ses dispositions hostiles à la religion , produisit plus tard de fâcheux résultats. Quant au P. Varin , ce fut pour lui un avertissement de ne rien écrire désormais, et d'engager les autres à n'éci'ire que de la manière la plus simple, la plus c!aire sur tout ce qui avait trait au gouvernement de la Société de la Foi, et de s'abstenir avec 1(; p'us grand soin des sujets qui pouvaient paraître avoir rapport à la politique.

V1I-: 1)1 R. p. VAI\!N. lis

Un orage du même genre éclala à Amiens presqne dans le même temps. La réputation du pensionnat de rOratoire commençait à se répandre. Le piéfet de la Somme, M. Quinette, s'en alarma. Les uns disaient que les directeurs de cet établissement éiaient des jésuites déguisés ; d'autres, qu'ils api)artenaient à une nouvelle Congrégation ; ceux-ci (ju'ils étaient favorables, ceux-là qu'ils étaient contraiies au gouvernement. Quinette voulut s'assurer de la vérité par luimême ; il fit appeler à la préfecture le P. Hruson, supérieur de l'établissement. Le préfet passait pour un homme lin et habile. Le P. Bruson, qui avait prévu cette espèce d'interrogatoire, prépara ses réponses de manière à ne point donner prise. En vain Quinette multiplia les questions et se retourna dans tous les sens pour savoir positivement ce qu'étaieut les diieeteui's delà maison de l'OraloIre, il ne put jamais tirer du Père que des r(''ponses (hasives , vagues ou équivofjues. Le résultat de cet entretien fut tout différent de celui auquel s'attendait le P. Biuson. Le préfet, regardant les Pères ^e la Foi comme des hommes faux, dissimulés, et par là même dangereux à l'État, se prononça hautement contre eux; et cette affaire eût infailliblement amené une nouvelle tempête, si le P. Varin , instruit de tout à temps, ne fût accouru sur-le-champ à Amiens pour la prévejiir. 11 alla trouver Quinette; il lui répéta avec simplicité tout ce (ju'il avait dit à Fouché sur l'origine, l'esprit et le but de la Société de la Foi. Le préfet fut ravi de la fianchise et de la candeur du Père : « Pourquoi,

liO VIE DU n. p. VAllLN.

Jiii dil-il, voire confrère ne m'a-i-ii pas parlé de la sorte? Il a fait tout ce qu'il fallait pour exciter en moi de justes soupçons contre vous. ^Maintenant que je vois ce que vous êtes, mon intcniion n'est pas de gêner votre ministère; continuez à vous en occuper; ne vous mêlez pas de politique, et soyez sans inquiétude. ))

Quinctte tint parole, et si deux ans plus tard les Pères durent transporter leur pensionnat hors de la ville, on a lieu de croire que le préfet fut étranger à cette mesure.

Page 1