I.ACOHDAIUi;. II. î
300 I)1;rnii;r mot si;r la m en nais.
viuce, jusi{u'au jour où je le (juitlai sous les bois de la Chênaie et au dernier mot que je lui ai adressé sur les bancs de l'Assemblée Constituante. Je ne crois pas avoir rien à me reprocher à son éj^ard. Je lui résistai le premier, j"entrevis sa chute de bonne heure ; mais ma plume ni ma bouche n'ont jamais laissé rien échappei- que des accents de douleur et de respect à son égard. 11 m'avait nui beaucoup en dirigeant mal, lui mon aîné de vingt ans par l'âge et mon aïeul par le génie et par la gloii-e, nn dirigeant mal le premier téu de ma jeunesse et en m'enveloppant dans le désastre de sa séparation. Cette pensée m'a soutenu contre lui quand j'ai dû le quitter, nicds je ne crois pas qu'elle m'ait porté jamais à rien d'amer contre sa personne. C'était à mes yeux une grande victime d'une éducation théologique mal faite, d'une gloire trop rapidement obtenue et d"un esprit à qui manquait, parmi tant d'heureux éléments, le don suprême de la tlexibilité. C'est à ce défaut de souplesse dans la pensée qu'il a dû l'étonnante stérilité de son schisme. Des hommes trèsmédiocres, en se séparant de l'Eglise, se sont fait des disciples et une secte qui leur a survécu ; lui, en vingt ans d'un génie (pii n'était pas éteint, il n'a pu se créer ime seule âme qui l'appelât son maître. Il restera ilans l'histoire comme un monolithe brisé, ou comme cette statue de Memnon ensevelie dans le désert et dont on no s'explique ni l'origine, ni les rchilions ;iv<r aucun monument '. »
Madame Swetchine niouiiil à soixanloquinze ans, le
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MoKT DK MADAME S W ET Cil IN E. ;jy7
10 septembre 1857, un mois après la fête séculaire! de Sorèze. Le Père lui écrivait le 24 août : « J'espère vous revoir encore ici-bas. » Elle lui avait toujours caché la .uravité de son état. Dès qu'il en fut inlormépar une m;iin amie, il accourut précipitamment le 30 août, laissant à Sorèze de graves intérêts en suspens. 11 eut la consolation de célébrer plusieurs fois le saint sacritice devant elle et pour elle. Quoi de plus émouvant que cette entrevue suprême! Rien n'échappa aux questions de madame Swetchine. et jamais, de son coté, le Père ne se manifesta avec plus d'abandon, de charme et de piété filiale. Ils sentaient tous les deux qu'ils épuisaient uner des dernières laveurs de la Providence ici-bas, et ils ne cessaient de se le témoigner sans se le dire. Rappelé à Sorèze d'une façon pressante, le Père repartit le 2 septembre, sur la loi d'une amélioration trompeuse, avec la résolution ibrmelle de revenir â bref délai : huit jours après, son amie était allée à Dieu ' .
C'est alors qu'il écrivait à l'abbé Perreyve : « C'est la personne qui m'a fait le plus de bien par ses conseils depuis vingt-cinq ans. Elle et M. de Quélen ont été ma Providence dans h^s moments si «lifHciles où s'inaugurait ma carrière. Madame Swetchiue avait un coup d'œil admirable, une lucidité de vues surprenante i.'t en même It.nnps une indépendance de caractère et de jugement que je n*ai connue qu'à elle. Elh* était connue moi hors de Ions les partis, mais avec des principes élevés qui la guidaient en tout d'une manière puissante et sûre. Combien
1 J'i'nijiniiile fi's (leliiils ;i l'iiistorien ilf M'"' Swelchiiie , à riiériHei- ■i>: ^l's |>ai>ier!s l'I de sa pensée, M. le cuiute de Kalloux.
:m l'oRTUAlT I)K iMAUAMK ^W JJ TCII 1 NK.
je regrette de n'avoir pas assisté à sa iiii ! Du moins j'ni roru ses derniers conseils et sa dernière bénédiction! Quelle paix! Quel regard serein ! Quellepossession d'ellemême au milieu des souffrances ! »
Je n'ajouterai que peu de mots.
Madame Swetcliine était russe et il lui était resté quel- (|ue chose de la subtilité grecque. C'a été l'unique défaut d'esprit de cette femme si supérieure et si complète : à la fois si forte et si tendre, si solide et si spirituelle, d'une pénétration et d'une finesse d'appréciation infinies, pn^sque infaillible dans le conseil, profondément éprise du beau dans Fàme humaine, dans la nature, dans l'art, écrivain éminent, conversa frice de premier ordre (le mot a été créé pour elle par Lacordaire), capable de tout lire, de tout comprendre, de tout retenir, mais en même temps si vigilante à préserver son salon de ce qui eût pu lui donner l'air d'un bureau d'esprit. Par-dessus tout, une sainte, mais la sainte la plus gaie, la plus sensée, la plus aimante, la plus aimable qui ait été depuis sainte Thél'èse. Dans sa dernière maladie, ses souli'rances de toute nature étaient inexprimables. Quelqu'un lui dil : Jcpriei-ai pour vous, « Merci, bonne amie, merci, répondit madame SMetchine; mais, je vous en prie, nedemand<>z à Dieu i>oui' moi ni un jour de plus, ni une souffrance de moins. »
Dans i'honnnage qu'il a rendu à sa méuioire, le Pèiv a dignement caractérisé l'ascendant qu'elle a exercé, « l'ascendant d'une âme où la vertu sert le génie. » Il n'avait connu madame Swetchhie que dans les vingt-cinq dcrnièics années de la vie de celle-ci ; mais ces vingl-
l'iii'. II'. \ I r iti: >[\itA\ii: ^wiitciiim: ufj
cinq aiiiiéos furent l'apogée de sa puissance. « M. deMaistre n'était plus. Une école différente de la sienne se formait. Madame Swetchine en vit poindre les premiers germes, et elle entoura de conseils et d'affection les jeunes représentants d'une idée que ses souvenirs eussent repoussée peut-être, mais que la liberté de sou esprit In rendit capable de juger ; car c'était là le caractère et comme la trempe de son génie. » L'élève de M, de Maistre, l'amie de M. de Bonald et de M. de Quélen, devint Tainie de M. de Montalembert et de l'abbé Lacordaire. L'ancienne demoiselle d'honneur de l'impératrice Marie, de la mère des tsars Alexandre et Nicolas , sut accepter les inexorables nécessités des temps nouveaux et les seules conditions oîi le bien soit resté possible on France depuis la Révolution. Elle accepta même le gouvernement parlementaire, et elle en saisit le jeu avec une incroyable sagacité. « Dans un temps de dépendance intellectuello où les partis entraînaient tout à leur suite, madame Swetchine ne subissait point d'entraînement ; elle élevait chaque question au-dessus du bruit qui se faisait autour d'elle et la plaçait dans le silence de l'étei-nité. Aussi était-on sûr, après avoir entendu tout ce qui se disait, de rencontrei- à son seuil quelque chose (jui n'avait pas et»' dit, une face originale de la vérité, et, même quand elhse trompait, une preuve que sa pensée n'appartenait qu'à elle seule, parce qu'elle ne cherchait la vérité qu'en Dieu. Au lieu que, partout ailleurs, je savais d'avance ce ([ii'on allait me dire, là je l'ignorais presque toujours. Ce charme d'en haut ne s'épanchait pas sur moi seul : d'autres esprits, mes anciens ou mes contemporains, en ressentaient
310 r.RÎSE DOMINICAINE.
l'action, et il est impossible de dire de combien d'àmes cette à me unique était le flambeau. Une simplicité constante dans une élévation égale, une bonté qui tombait du Christ, donnait cà ses doctrines, outre leur mérite dans la vérité, un empire qui venait de la personne. Heureuse bouche qui, pendant quarante années, n'a pas fait un ennemi à Dieu, et qui a versé dans une multitude de cœurs l>lessés on lang-uissants le prerme de In résurrection ou l'élan delà vie ' ! »
Les conseils de madame Swetchine allaient manquer au Père dans les conjonctures les pins délicates. Il lui écrivait le i4 avril 1857 :
« Notre province du Grand Ordre est travaillée, sous l'influence de quelques esprits, de projets de réforme exap^érés. C'est l'effet de la jeunesse, et j'ai la confiance que le temps amènera tout au point exact mais difficile du^mssihlp et du vrai. On a presque toujours vu ces divergences dans les œuvres de restauration, l'antiquité leurrant quelques-uns d'une imitation étroite et puérile, tandis que d'autres S('nt(Mit mieux les différences des temps et des situations. »
Cette question d'observance a tenu une place considérable et douloureuse dans les dernières années du Père. On nous pardonnera donc de l'exposer avec détail et de la reprendre d'assez haut. Ceux (jui méprisent les questions de cet ordre p(Mivent s'éparpncr In lecture du présent clinititre.
1 I,\(:()nn\ini: f'orr'-i/iniiiln)iL nouvi-lle série. I VI. |>|i. '.?0.'<--<;(i."..
ANTKCKDKXTS ])]■] LA f.RISK. .-{11
Quand le dessein d'embnisser lu vie monastique eut pris racine dans IVàme de Tabbé Lacordaire, au mois de mai 1837, il lui parut que le plus grand service et le plus presse qu'il put rendre à l'Eglise, c'était de faire revivre dans son pays l'un des ordres religieux que nos pères avaient connu et qui avaient disparu dans la tempête Or la France du dix-neuvième siècle avait recouvré deux instituts « consacrés, dans l'ombre des cloîtres, à la perfection ?'??/«!^/v>«>v du religieux lui-même ; » elle avait les Gliartreux et les Trappistes. A côté de ces instituts de prière et de pénitence elle en possédait un autre, celui des Jésuites, « voué au salut commun par l'action extérieure, par la science, par la parole et par des vertus qui, nées dans la retraite, en sortent, comme Jésus- Christ, pour le Calvaire ou pr>ur le Thabor. » Mais saint Ignace avait atfranchi le corps des prescriptions qui peuvent l'atiaiblii' et le rendre moins propre > au ministère actif de l'enseignement et de la prédication. Il restait à doter notre pays d'un ordre voué tout ensem})le à la pénitence et à l'apostolat. Ces deux choses se prèt<'nt un mutuel concours; car la pénitence aussi jn'èche à sa m: nière, puisqu'elle édifie ; elle communique d'ailleurs à l'àme une vertu cachée, une onction intérieure qui rayonna* siu' le front et dans la parole de Forateur sacré. C'est co qui décida Lacordaire à embrasser l'Ordre de Saint-Dominique. Aussitôt il eut à se demander si les austérités matérielles de cet Ordre étaient désormais |)raticables avec nos corps énervés, si surtout elles pouvaient se concilier avec les travaux de l'apostolat, démesurément accrus, au dix-neuvième siècle, p.-ir la rareté' des mission-
ni-> ANTKCKDF.NTS Itl'. LA CRlSi:.
naires et des prédicateurs. « Je mvais par expérience, dit-il, dans quelle iwostration des forces jette un seul discours sorti de Vàme devant une nombreuse assemblée, et je me demandais comment V abstinence et le jeûne étaient compatibles avec de tels efforts de la nature et un si profond épuisement. En étudiant néanmoins les constitutions de l'Ordre, je vis qu'elles présentaient des ressources contre elles-mêmes ; ou plutôt que l'austérité générale y était sagement tempérée par le pouvoir qu'ont les supérieurs d'accorder des dispenses, non-seulement pour cause d'infirmité, mais pour cause de faiblesse, et même par le seul motif du salut des âmes. Cette latitude me fit comprendre que. là comme ailleurs, la lettre tue et l'esprit vivifie '. »
Voilà donc sous quel aspect s'est présenté à l'esprit de Lacordaire, dès le début de sa vocation, l'observance dominicaine. Il la voulait austère, mais d'une austérité compatible avec l'exercice habituel du ministère apostolique. L'exercice de l'apostolat, c'était là pour lui l'idée mère ; il était disposé à subordonner les moyens au but, et non le but aux moyens. Plus tard, quand il soumit au Maître général ses vues pour le rétablissement de l'Ordre, il obtint, sans contestation, au delà de font ce fju' il pouvait désirer y avec une bonne grâce, une joio, un sentiment /jui le ravirent '. Au point où en était l'observance alors en Italie, le Conseil de l'Ordre ne
' XoTUlK.
* A M" Swftoliiiii'. 27 nofti 18.18.
OlîSI'R VANt'.l': DK LA i,> C i: HC I A. Mi
pouvait se montr<'r exigeant hwv les roiiditions do la restauration dominicaine en France.
Entré comme novice au couvent do la ()uercia, dont tout le monde parlait à Home « comme d'une maison très-sainte et où rohservance dominicaine était entière •, » Lacordairey avait trouvé les habitudes d'une vie grave, spirituelle, mortifiée même, utile, mais où l'on sentait un pays calme, du moins à la surface ; il y avait regretté l'absence d'une sève et d'une sévérité qui nous sont nécessaires à nous autres Français ~. Les moines de la Quercia faisaient maigre toute l'année ; ils accomplissaient les jeûnes prescrits par la règle dominicaine ; mais c'était, alors, une communauté sans vie commune, sans silence, sans l'office de nuit, sans le chapitre de lacoulpe. Voilà, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, voilà le point de départ delà restauration française. Cette observance plus que mitigée ne pouvait suffire à Lacordaire. Nous autres Français, disait-il, quand nous nous faisons moines, c'est avec l'intention de l'être jusqu'au cou^. » Mais qu'y avait-il à faire pour devenir un vrai moine sans se rendre iidiabile à l'apostolat ? L'expérience pouvait seule l'apprendre. C'était là un bien délicat problème. Le corps n'est point un ennemi qu'il faille anéantir à tout prix, mais un instrument qu'il convient d'assouplir ; c'est un serviteur qui doit obéir, mais aussi un compagnon dont il est sage de ménager les services. Tel est l'enseignement des Pères de l'Eglise '*) c'était aussi la pensée do
« A M'"' SwelchiiiP, G avril 1830.
2 A r)zanum, 2 octobre 1839.
•'' A O/anam, 2 octol)re 1839.
* V. le remarquable muidement de M-jr I.aniiriol. alors évêqiie de la
ru DISPOSITIONS l'RRMIKRKS DT 1>. .lANDKI,.
T>ocorclaire. Il sentait le ))esoiii d'une réCorme au sein de l'Ordre de Saint-Dominique ; il la voulait, et il était résolu à pousser l'austérité jusqu'aux limites du possible. Mois quelles étaient ces limites ? Où commençait l'impossible ? C'est de l'expérience, je le répète, que Lacordaire attendait sur ce point des indications catégoriques.
Il s'en ex[)liqua ainsi, dès le premier jour, avec l'abbé .landel quand celui-ci vint le trouver, simple novice encore, à la Quercia, à la tin dos vacances de 1839, pour lui faire jiart de sa vocation dominicaine. Il en existe un témoignage irrécusable : c'est une lettre écrite à cette époque même par M. Jandel et où il rend compte de son entrevue avec Lacordaire ^ Plus tard, quand fut tenté' à Sainte-Sabine, au mois de mai 1S40, un premier essai dévie dominicaine à la française, \o P. Jandel approuvait encore les adoucissements que le P. Lacordaire pensait pouvoir apporter à la règle, La faiblesse de la constitution du premier lui faisait craindre de ne pouvoiisupporter les rigueurs de la stricte observance, et il s'effrayait de l'ardeur du Frère Piel, qui repoussait toute transaction avec les défaillances de notre époque -. (^es détails ont liistoiiqucment leur importance.
Os dispositions premières du P. Jandel se modifièrent parclegrés durant son aniu'edo noviciat àla(}uerria.(îetle
Hoclicllc, i>iiiii- Ir ciiivmi' (le ISÔT, el les |)iissa;i<'.s de siiinl Aiiunistin, de s.iinl l.lirysosldiue, ilc siiiiit riiv^'oiio ilt* N;i7.iî\ii/p. do snini Oré/oire le (»riuid, de Miint Benianl, cités par If Trelat à lappui de sa dciclrinfi. On peul (roiivei- dans les Pei-es d'autres lextns moins ravor:il)ies; mais force est liien de les concilii-r avec ceux qu'a rasseml)lés Mtri' Landriol.
< x?2 noveml.rc 18S!».
2 Caiitiku. l'ir fil' I'. y/c.v.so//, I. I", p. .I!)" (d'api-e- un Mémoire in"- (lil ilii I'. .liridi'l liii-nii'-mc".
SKS DISPOSITIONS N OT V KM.KS. .^ITi
année se passa dans des conditions toutes particulières. Les cinq Français qui avaient été dirif^és de Saint-Clément sur Viterbe, entendaient médiocrement l'italien ; des instructions faites dans cette langue à quatre à cinq novices de seize à dix-neuf ans, convenaient évidemment peu à des hommes déjà formés, appelés d'ailleurs ultérieurement, en France, à une vie si dilférente de celle des Dominicains d'Italie. Il fut donc réglé qu'en dehors du chœur et des exercices j-énéraux de la communauté, les Français feraient en leur particulier tous leurs autres exercices sous la direction du P. Jandel, qui seul parmi eux avait l'honneur et l'expérience du sacerdoce et qui leur fut donné pour confesseur ; il devint ainsi leur véri table maître des novices. En cette qualité, il dut faire une étude sérieuse des constitulions dominicaines pour les enseigner et les expliquer aux îiutrcs. Frappé de l'opposition qui existait, mémo à la Quercia, entre la loi et la pratique, il ne vit d'autre préservatif que de s'attacher fortement pour toujours à l'esprit primitif et aux lois originelles do l'Ordre de Saint-Dominique, en faisant table rase de toutes les coutumes, qui, d.insces derniers temps, l'avaient défiguré. Ses compagnons de noviciat, Hernsheim surtout, entrèrent vivement dans cette façon de voir, si en harmonie avec la premièi'e fervcui' d'une vocation l'écente. Ils se rappelèrent alors avec inquiétu(l(^ les incertitudes d'esprit de Lacordaire sur le degré précis d'observance qui devait inaugiir<'r le rétablissement des Frères Prêcheurs eu l<'ranc(\ Sous rem})ire d(^ cette in • quiétude, ils lui adressèrent un Mémoire sur la n<Vessi(.'' (](' (loiiiuM- ]iou!- l»as(» à la ri'stanrntioii (loiniiiicaiiic la
i^hi l'R i:mii:i'. m a i,i:n ri'.xhr.
stricte observance des lois originelles de l'Ordi'c, de n'en écartera jrr«o;'î aucune, et d'attendre que l'expérience eût pleinement démontré l'impossibilité ou les inconvénients de quelqu'une d(3 ces lois, pour en demander, seulement alors, une légitime dispense. Ce Mémoire, rédigé à la Quercia par les PP. Hernsheim et Jandel, lut transmis aux novices français de Bosco et souscrit par eux avec un unanime empressement. Les signataires déclaraient au P. Lacordaire que, s'ils n'obtenaient pas de lui l'assurance de voir leurs vœux réalisés, ils se croiraient obligés de ne point aller plus avant, se faisant un devoir d<^ conscience de ne devenir religieux profès qu'avec cette garantie ^ .
Il y eut là un premier malentendu. Le Père ne vit dans cette déclaration qu'une exagération de ferveur accidentelle et passagère, suffisamment expliquée par les ardeurs naturelles du noviciat ; il ne donna point la garantie qui lui était demandée: il répondit en des termes manifestement évasifs, se bornant à protester que la vie des Dominicains français ne ressemblerait assurément pas à celle des Dominicains d'Italie; après quoi il exhorta les novices français à se préparer à la profession, (pii devait leur permettre de se réunir tous ensemble à Bosco.
Cet acte solennel s'accomplit. Les novices n'insistèrent point pour obtenir du 1 Vre des assurances ])lus catégoriques. Le malentendu se perpétuait donc. Toutefois le P. Jandel, pour plus de sûreté, s'engagea personnel-
* Kii tout ceci, je suis littérale me ni un Mérooin^ inédit du 1*. Jandel. qui s'accorde nvec ce qnc m'a dit de ces commencements Laconlaire, à
son lit de mort.
ESSAIS DE MITIGATIUN 1)K I.A RKtW.K. 317
lemciit, p£tr un vœu spécial, à ne jamais coopérer activement à aucune modification arbitraire de la législation dominicaine, se réservant ainsi une entière liberté délaisser faire et d'obéir '. Le P. Aussant et le P. Besson. auxquels il s'en ouvrit plus tard, contractèrent le môme engagement envers Dieu. La divergence des vues entre le P. Lacordaire et ses premiers disciples s'accentuait ainsi de plus en plus. Mais, à ce début de la restauration dominicaine, l'autorité morale du ibndateur était trop prépondérante pour que son action en fût entravée. Le vœu dont il s'agit lut commué d'abord, puis mis à néant par l'autorité compétente. La chose ne souffrit pas la moindre difficulté du côté de Rome.
Devenu ainsi parfaitement le maître de tenir compte de tous les besoins, responsable de la santé de ceux qui s'étaient dévoués à son œuvre et justement préoccupé du désir de leur ménager le plus de temps possible pour l'étude ou pour le service des âmes, Lacordaire multiplia les essais en vue de satisfaire à toutes les exigences, à celles de la règle, à celles de l'hygiène, à celles du ministère apostolique. Il consultait des prêtres éclairés, des évêques, des médecins chrétiens -, persuadé, comme il l'avait tant entendu répéter par les religieux les plus recommandables de son Ordre en Italie, que les tempéraments ne sont plus ce qu'ils étaient au ti'oizième sièc-le : que bien des choses qui étaient excellentes il y a six cents ans sont devenues impossil)les ; (|ue, si saint Domi-
1 Mémoire iin'ilil di 1'. .liimlcl.
- M. (".,\UTii;i'.. Vf lin /'. Hi-ssiiii.
;jlj> iCSSAIS I)K MlTKiATlMN.
iiiijuc (Hit vécu de nos jours, il eût fait état de ces impossibilités ; que ce <|ui importe, c'est de maintenir les grandes lignes de la vie dominicaine, les choses essentielles ' {le cose sostanziali, c'était l'expression du P. Buttaoni, maître du Sacré Palais, l'expression reçue, j'ai presque dit consacrée, à la Minerve) ; que d'ailleurs, la lettre même des Constitutions est conçue dans des termes qui comportent une certaine latitude dans l'application, \ui mcu-imum et un ntinimum d'observance, que les supérieurs peuvent déterminer, comme les juges au criminel le font pour la peine en ayant égard aux circonstances. Je ne fais que raconter ici ce que j'ai lu dans des lettres du V. Buttaoni, ou ce que j'ai entendu delà bouche du P. Lacordaire. 11 ne nrajtpartient pas de prononcer en ces matières; je n'entends être en tout ceci qu'historien, je ne suis pas juge. Je ne ferai qu'une observation. L'un a dit que, dans les (luestions d'observance, le P. Lacordaire manquait d'autorité, faute d'une suftisante connaissance de la législation dominicaine ; qu'en effet, n'ayant reçu pendant son noviciat à la Quercia aucun enseignement sur les constitutions, sur l'esprit et sûr les traditions de l'Ordre, il avait été réduit à s'en insti'uire par un travail solitaire : travail épineux, parce que toute législation se surcharge, en traversant les siècles, de prescrii)tions coniplicjuées, pcufoi^ contradictoires; travail non-seulement épineux, mais nécessairement incomplet, puisque Lacordaire ne pouvait avoir connaissance des décisions des chapitres généraux tenus depuis deux cents ans, dont les actes (inédits, si je ne me trompe, et gardés aux archives de la MiiiriNc) ii(^ pouvaif.Mit èli'e entre s<'S mains, (l'est vivii ;
lioNNK FOI DES DKIX l'AKTS. 3iy
mais il n'en saurait être de même du 1^. Buttaoai, dont k) science et l'esprit de régularité ne l'ont pas question : Ton pouvait le récuser comme Italien, m;ds non connue ignorant le droit canonique et les lois de son Ordre. Du reste, dans ses expérimentations prolongées sur le degré d'observance aujourd'hui possible, h W Lacordaire agissait avec une sécurité de conscience d'autant plus grande qu'il se sentait plus complètement exempt de tout entêtement personnel, n'ayant pas de système arrêté, pas de plan préconçu, admettant même parfois l'avis des autres avec une telle facilité, dans les cas douteux, (]ue ses amis, dit M. Cartier, craignaient souvent de fonnuler devant lui leur opinion, pour ne pas lui voir abandonnei' trop brusquement la sienne. 11 pouvait d'ailleurs se rendre ce témoignage que la pente au relâchement n'était pas dans sa nature ; on sait aujourd'hui combien, en fait de pénitence, il marchandait avec lui-même moins que personne.
Ce n'en a pas moins été une bien grave épreuve pour la restauration dominicaine en France que cette divergence de vues, (jui se produisit dès l'origine, entre le P. Lacordaire et le P. Jandel. Ni l'un ni l'autre pourtant n'est à blâmer. Tous les deiix, comme l'a dit excellemment M. Cartier, désiraient avec un zèle égal la perfection de la vie religieuse. Mais le P. Lacoi-daire voulait interroger d'abord l'expérience et monter peu à peu au degré d'observance possible en France sans Jamais reculer. Le P. Jandel voulait commencer par \uie complète observance ; il ne fallait pas, selon lui, se hâter de désespérer de son temps et croire aux iiiq»ossibilités sans
320 lioNNK Fol DES DKUX PARTS.
preuve : rexpéii(Mice sans doute devait décider ; mais, en attendant, on devait maintenir l(^s constitutions dans leur iutégiité et ne s'en éloigner que par des dispenses individuelles. De là un antagonisme bien regrettabl».' assurément, mais bien conceval)le, que ne pouvait manquer de perpétuer la sincérité des convictions, des deux parts.
Le P. Lacordaire n'eut pas le moindre soupçon du danger de cette situation. L'abnégation avec laquelle le P. Jandel et tous les signataires du Mémoire en faveur de la stricte observance s'étaient soumis a leur Supérieur, sans que rien transpirât, parait-il, même dans leurs épanchements les plus secrets, de la violence qu'ils s'étaient laite à cet égard, lit une telle illusion au Père, qu'il les crut dès lors pleinement ralliés à son point d<^ vue. Il en était si intimement persuadé, qu'en 1845 il donna sadémission de Vicaire général de l'Oi'dre de Saint- Dominique en France, pour y vivre en simjJe religieux désormais, et qu'il n'hésita pas à demander pour successeur le P. Jandel. On sait ce qu'il écrivait le 27 mai 1842 à madame de la Tour du Pin : « Le P. Jandel est admirable ; c'est l'homme qu'il me fallait ; /c serai r/ioy/ime du. dehors et lui Vliomnic du dedans. » Celui-ci , contidemment informé de In démission de Lacordaire par le P. Lamarche, donna aussitôt l'alarme aux religieux l'rançais les })lus anciens et, sans délai, ils siq)pliérent en omnnui le Maitre Généi-al de conservei" à leur tète « riiomme (pic la Providence avait visiblement suscité « pour Ibiider une u'uvre aussi diflicil«', et cpii pouvait « seul en assurer le succès '. » La démission fut refusée;
' M'iih-ir.' III. '.lil -lu 1', .liiiul.'l. 1N>!.
LK r. JANDHI. MAITRK GENERAI.. -m
mais le titit do cette dëinissioii n'eu subsiste pas moins connue acte d'humilité du Père et comme un témoignage non équivoque de sa contiance entière, à cette date, dans le P. Jandel.
Les choses en étaient là lorsqu'au mois de juillet 1850, ce dernier, alors à Paris, fut mandé chez le Nonce (]ui, sous la condition du secret le plus exact, lui fit connaître, par ordre de Sa Sainteté, qu'il eût à se rendre immédiatement à Rome, où il serait mis à la tète de l'Ordre des Frères-Prêcheurs. Le Souverain Pontife voulait réformer cet Ordre comme tous les autres, et il sentait la nécessité d'employer à cette i^é forme une main française. L'extrême notoriété du libéralisme du P. Lacordaire le rendait impossible à Rome. Le P. Buttaoni, maître du Sacré Palais, qui avait la confiance du Pape et celle du cardinal Orioli, préfet de la Congrégation des Réguliers, fut. dit-on, celui qui, sur le témoignage du P. Paln\egiani, maître des novices de la Quercia en 1841 ', indiqua le P. Jandel.
A cette nouvelle, le premier mouvement du P. Lacordaire fut ce qu'il devait être. Le 19 juillet, il écrivait ii madame Swetchine: « C'est un grand honneur poumons, qui avons à peine quelques années d'existence, que le Vicaire de Jésus -Christ, par un choix extraordinaire, nous proclame hautement le rejeton le plus vivant de l'Ordre de Saint-Dominique. C'est pour moi la récomi)ense la plus précieuse de tous mes travaux. On verra pout-èti'e autre chose dans la prétermission (pii a été faite de ma
1 1S41 csl raïuiee de iiuvi' ial du 1'. Jaiulel.
LA'cnnAii'.r. H. 21
■.i.i2 .Tuii': DU 1'. lacordairl;.
peisoimc : mais , eu supposant même qu'il y ait uu uiauvais vouloir à mon é^ard en tant que personne, on n'en a pas moins reconnu l'œuvre de ma vie. Nonseulement elle est reconnue pour la France comme une sainte réforme, mais on nous donne le moyen de l'étendre à l'Ordre entier, dans l'univers catholique. Nous voici désormais la souche dominicaine pour l'avenir : quelle gloire, que nous n'eussions osé espérer ! Et dans quelles circonstances! Pour ce qui est de moi, (juels qu'aient été les motifs de préférence, je ne puis voir là qu'une admirable miséricorde de Dieu, qui n'a pas voulu m'arrachera mon ministère apostolique et me jeter, pour le reste de ma vie, dans une administration qui ne m'eût laissé ni le temps d'écrire ni celui de prononcer une parole. Le P. Jancicl, c'est nioi-mênte satis les inconvénients de iiioi-inème. Aussi puis-je vous assurer que je n'éprouve (pi'un sentiment, celui d'une profonde reconnaissance. »
Et madame Swetcliine répondait : « J'ai été la plus touchée de ce succès, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à une de ces bénédictions solennelles par lesquelles la Providence proclame ses adoptions. Voilà le succès comme je l'aime, solide, fécond en conséquences, passant dans les faits, et renfermant cmi puissance une réponse à toutes les incertitudes et à tous les doutes. Jamais faveur n'a été [)lus sif^niticativo. La France intervient là comme (■'IfMiient réformateur. i>ràces à vous, et vraiment ce n'est pas mal embrasser de choses que servir à la fois la gloiic de son Ordre, de son pays, et la science par-dessus le mardié. De (els coups de filet se rencoiilieiit dans la vi<'
Al'PEL A LA STRICTE OBSERVANCE. 323
(le biou peu d'hommes. Je puis vous dire très-consciencieusement i[ue l'honneur lait au P. Jandel est surtout rapporté à vous. Rien n'a paru pkis simple qu'ayant recours à la source française, on ne se soit pas exposé à la laisser tarir en vous en ùtant. Le P. Jandel téra presque tout ce que vous auriez fait à Rome ; mais comment vous aurait-il remplacé en France ? »
Tout cela était la vérité même.
Toutefois, le P. I.acordaire ignorait une chose (jui avait sa gravité : les dispositions intérieures des plus anciens religieux français en faveur de la stricte observance n'étaient point changées. Le P. J.indel s'était vu relevé de son vœu, malgré lui ; il ne Tétait pas de sa façon de concevoir la restauration dominicaine. Le jour donc où un appel direct de la Providence le plaçait contre toute attente au gouvernail , n'était-il pas autorisé à voir là comme un encouragement d'en haut à faii-e immédiatement l'application de ses idées pour la réforme de son Ordre? Aussi mit-il vaillamment la main à l'œuvre : le 2 octobre 1850, il prenait possession de sa charge : le 24 octobre, cherchant naturellement son point d'appui parmi ses frères de la Province de France, il leur adressait un chaleureux appel à la stricte observance. « Respectons, leur disait-il, aimons et observons nos règles ; mais observons-les toutes, sans distinction ni réserve. Une seule déror/atwn sf/stématique serait un principe de mort, imrce qu'elle introthurait rarhitraire et le principe protestant ou rationaliste de l'autorité privée, avec toutes ses conséquences. En etFet, si Wm met en (luestion, de sa propre autorité, lobscrvation d'un seul