‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 105 sur 195 · COUVENT DE STRICTE OBSERVANCE · texte numérisé non relu

COUVENT DE STRICTE OBSERVANCE

dividuel se donna carrière dans le grand Ordre. Le P. Danzas, Maître des novices, s'était fait aimer ; le P. Danzas, Provincial, n'en fut pas moins discuté dans chacun des actes de son gouvernement. Les moyens qu'il prit pour triompher de cette disposition des esprits ne furent point heureux. Son autorité morale, non comme religieux, mais comme chef de la Province, en reçut une atteinte irrémédiable. C'est ainsi, paraît- il, que le P. Danzas, débordé, si je puis ainsi parler, sur toute la ligne, fut amené à chercher un refuge, pour lui et pour les religieux qui partageaient ses idées, dans un couvent de plus étroite observance.

Il y avait depuis longtemps dans la Province de vagues aspirations de ce genre ; mais elles étaient loin d'être générales. Une requête formelle en ce sens, émanée d'un novice de la maison d'études (Ghalais), avait été présentée au l\ Lacordaire dès le mois d'avril 1852. Cette démarche , désavouée par le Maître général , n'avait eu aucvme suite. Ce ne fut qu'en 1850 que la chose prit un commencement de réalité. Au mois de septembre, le P. Jandel se trouvait à Flavigny. Un jeune catholique de Lyon vint lui offrir un terrain pour la fondation d'un couvent dans cette ville. Le Général accepta ses avances et, jugeant l'occasion favorable, il fit part à quatre religieux ^ du dessein qu'il mûrissait, dit-il, depuis plusieurs annJes, de fonder en France une province animée d'un nouvel esprit et devant pour cela pratiquer

> Le V. rjanzas, Provincial, lo P. Pierson, Maître des novice.s, le P. Ronssot, Prieur de Flavi|,'ny, et le P. Souaillard, qui se trouvait là pour les affaires du couvent de Bordeaux, qu'il venait de fonder.

CIRCULAIRE Dr 28 FEVRIER 1857. 340

plus complètement les observances de l'Ordre. Lyon serait la tête de cette province nouvelle, dont Ghalais et Toulouse devaient faire partie. On grouperait en conséquence à Lyon quelques religieux préparés à l'œuvre par le besoin qu'ils éprouvaient de vivre d'une vie plus observante ; mais l'observance du P. Lacordaire y serait maintenue pendant deux ans, c'est-à-dire jusqu'au jour de la séparation, le Général ne voulant pas de distinction^ avant ce moment, entre les couvents de la même, province. Peut-être était-ce beaucoup se hâter de prononcer ce triste mot de séparation et de proclamer ainsi sans remède les imperfections de l'état de choses qui existait alors. Mais enfin la question était ainsi posée.

On fit donc à Lyon l'essai immédiat de ce que les réformateurs appelaient la complète observance. Tout le monde est d'accord que l'on commença par dépasser le but. Le Maître général témoigna hautement son improbation en changeant le président du couvent nouveau.

Mais, dans l'intervalle, un fait grave s'était produit : le P. Jandel avait lancé de Rome, le 18 février 1857, une circulaire qui était tout un acte d'accusation contre la province de France. L'émotion fut plus vive qu'on ne saurait le dire. On se plaignait que la religion du Général eût été surprise par des rapports d'une grande exagération. Après cinq ans passés, loin de la Province, le P. Jandel reconnaissait ne l'avoir traversée qu'à la hâte : l'opinion qu'il s'en était faite ne pouvait donc être le fruit de son observation personnelle ; cette opinion lui venait d'ailleurs, et l'on en rendait responsable le P. Danzas. Et pourtant, disait-on, la plus grande partie des reproches

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du Maître général auraient pu s'adresser à ce dernier et à lui seul. N'était-ce pas le P. Danzas, qui avait formé et admis à la profession le plus grand nombre de ceux que la circulaire accusait ? N'était-ce pas lui qui, en sa qualité de Provincial, avait, à son tour, donné les mains à ce manque de proportion dont parlait le Révérendissime PèrCj entre le repos et l'action, entre les séjours au couvent et les excursions au dehors, entre les besoins des âmes des religieux et les entraînements de la vie extérieure ? Pourquoi donc le Général s'en prenait-il à d'autres ? Pourquoi, surtout, exaltait-il prématurément l'œuvre de Lyon, qui n'avait pas fait ses preuves? Les cœurs furent blessés profondément. Le temps, en s'écoulant, ne fit qu'aviver la plaie. On essaya d'un moyen terme. Le P. Danzas resta nominalement en charge, mais il se confina dans le couvent de Lyon, qui demeura seul sous son gouvernement immédiat : l'administration des autres couvents fut confiée à un Vicaire provincial K

Mais bientôt Tinsuffisance de co palliatif devint évidente. En cifet, lo moyen terme adopté ne pouvait être aisément compris au dehors ; il ne sauvait donc pas la Province de la déconsidération publique. Ebranlée comme elle l'était, tiraillée en des sens divers, ayant à porter le poids du blàrae de ses Supérieurs majeurs, elle ne pouvait trouver le repos dans les enchevêtrements administratifs au milieu desquels il lui fallait vivre. C'est alors que, de toutes parts, l(;s regards se tournèrent vers le. P. Lacordaire.

' Le V. Roussi. l.

Les mécontents étaient allés à lui les premiers. Des regrets ardents l'avaient suivi, et l'écho lui en parvenait de loin en loin à Sorèze. Il répondait atiéctueusement, mais avec une juste réserve^ à ces témoignages de piété filiale, qui pouvaient si aisément dégénérer en marques d'opposition contre son successeur. C'est ainsi qu'il écrivait le 12 janvier 1855 :

« Il est impossible qu'une province religieuse, détruite de fond en comble depuis cinquante ans, se réorganise sans obstacle et sans difficulté. Le passage de l'état de première formation à l'état adulte est principalement laborieux. Dans l'état de première formation, l'on vit sur la confiance qu'inspire le fondateur ou le restaurateur. Une sorte (T attachement personnel est le lien des âmes, encore que ce soient Dieu et sa grâce qui donnent le branle à tout. Dans l'état adulte, le pouvoir se régularise : il perd de sa concentration, il se divise sur plusieurs têtes ; il occasionne des rivalités, des brigues, des murmures ; il semble que l'unité et l'atféction vont disparaître. Mais ce n'est là qu'un nuage et une épreuA'e. »

Deux ans après, son langage n'avait point cliangé. Plusieurs des innovations introduites dans le couvent de Lyon lui semldaient contraires à la fin de l'Ordre de Saint-Dominique. Mais il respectait la liberté de ceux qui s'y étaient assujettis, « Pour ma part, écrivait-il, je ne voudrais pas contraindre à x'wva comme nu »i des iiommes qui n'ont ni ma pensée, ni mes goûts, ni ma vocation. » Le Père écartait comme tout à fait invraisemblable la

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pensée de voir imposer ces innovations aux religieux qui ne voudraient rien changer à l'observance de fondation de la province de France. Mais puisqu'il y avait deux esprits parmi les Dominicains français, il lui semblait naturel qu'il y eut deux provinces. Sans doute, en ce cas, disait-il à ses fidèles, « vous aurez à lutter par vos vertus et votre sérieux apostolat pour vous maintenir dans l'estime de Dieu et des hommes. Mais le temps sera toujours pour ce qui est vrai, juste, tempéré et représenté par une vertu solide ^ »

Quand la circulaire du 18 février fut connue de lui, son attitude demeura la même.

« La voie à suivre est toute tracée pour vous et pour ceux de nos Pères qui n'approuvent pas la division de la Province et le changement de l'observance. Quand l'époque de la réunion des Prieurs sera fixée, ils devront exprimer de vive voix et même par écrit leurs sentiments à leurs Prieurs respectifs. Jusque-là tout serait hasardé et sans force. Si l'on écrivait à Rome, le Révérendissime n'aurait qu'à présenter sa circulaire et à dire : « De quoi se plaint-on ? Je me dispose à consulter la Province, je la laisse libre ; c'est elle qui décidera. » Il ne faut jamais d'ailleurs, dans des affaires aussi graves, franchir les degrés, mais les parcom^r tous un à un avec mesure et lenteur... Pour ce qui m'est personnel, je ne tiens pas à me défendre ni à me justifier. Opéra eorum sequuntuv illos : c'est là

« 8 mars 1857. avant qiip Ip IVrt' oiM connaissance de la fameuse circulaii'p.

ATTITLDI-: DU 1'. L A Go RD A I R K. 34'J

une parole qui console des injustices, et, quoi qu'il arrive, il est probable que je m'y tiendrai. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'Ordre de Saint-Dominique, et j'y travaille encore dans la mesure où il m'est permis de le faire : c'est à Dieu de méjuger \ »

Un an après, le mal avait empiré à ce point (|ue le 1\ Danzas et le Général ne voyaient eux-mêmes de remède que dans la réélection du P. Lacordaireau Pnn-incialat. Autorisé par eux, le P. Souaillard se rendit à Sorèze, où il obtint du Père qu'il consentirait à reprendre le gouvernail : l'observance de Lyon devait être maintenue dans ce couvent seul, à titre d'exception; tous les autres couvents demeuraient sous la règle lïiitigée. Mais, quelques jours après, soit spontanément, soit sous quelque influence du dehors, le Père revint sur ce dont le P. Souaillard l'avait entretenu. Il rappela, non sans quelque amertume, que, depuis quatre ans, non-seulement le Maître général et le P. Danzas ne lui avaient montré aucune confiance, mais qu'en outre ils s'étaient exprimés sur l'esprit de son œuvre d'une manière défavorable, ne travaillant qu'tà ruiner ce qu'il avait fait.

«Gomment, s'écriait-il, comment irais-je de gaieté de cœur mejeter de nouveau dans une œuvre ainsi compromise? Ce serait un sacrifice, le plus grand de ma vie. Ce sacrifice, je suis disposé à le faire si on me le demande, c'està-dire si la Province, légitimement représentée, me postule

' ■>'() mars 18Ô7.

poui' Provincial. Mais, en ce cas même, jen'accepterai qu'liypotliétiquenient, c'est-à-dire qu'en supposant de la part du Général, auquel j'écrirai, l'accomplissement des conditions suivantes : 1" que le Général m'agréerait ; 2" qu'il m'écrirait une lettre ostensible pour me témoigner sa satisfaction de me voir rentrer dans le gou^ernement de la Province et l'assurance que je trouverai de sa part une bienveillante coopération ; 3" qu'il déclarer;iit, dans cette lettre, reconnaître comme légitime et honorable l'observance de fondation de la Province ; -1" que ma résidence demeurerait établie à Sorùze, sauf les visites et les voyages nécessaires. En dehors de ces (juatre conditions, jamais je n'accepterai le Provincialat'. »

Cette lettre fut ti-ansmise fidèlement à Rome, où les C(jnditions posées par le Père furent jugées inacceptables.

La conciliation ayant échoué, les choses suivirent leur cours. Le 7 juillet 1858, le Conseil de la Province adressa au Saint-Père et à la Congrégation des Réguliers une supplique en faveur de l'unité d'observance. Tous les Prédicateurs de la Province, à une seule exception j)rès, se prononçaient contre les vues du P. Danzas. Le Conseil concluait à ce que le couvent de Lyon reçût ordre de revenir à l'observance mitigée, qui serait placée sous la sauvegarde du Saint-Siège, afin que cett(^ observance revêtît un caractère plus auguste et plus du-

1 Au R. 1'. Souaillard. 2r> avril 1858.

LK P. IJKSSO.N ENVUYÉ ES rRANCE. 351

rable et qu'elle se trouvât moins exposée à des atteintes périlleuses. Le P. Lacordaire signa ce Mémoire i^our ne pas se séparer du Conseil de la Province; mais au fond, écrivait-il le 26 août 1858, « personnellement je no me suis pas arrêté à ce point de vue d'une manière définitive ; car, dès l'origine du dissentiment, j'avais envisagé la séparation des deux provinces comme le seul moyen de rétablir la paix, sourdement troublée par le double esprit qni régnait danslo Province. »

Le Mémoire en question fut porté à Kome par le P. Ghocarne, l'un des signataires. Il ne reçut pas du Saint-Père uu accueil favorable. A cette nouvelle, une anxiété inexprimable se répandit dans la Province. « Pour moi, écrivait le P. Lacordaire, je suis prêt à tout, même à périr complètement. J'ai travaillé vingt années à rétablir notre Ordre en France : il y est rentré, il y iîorissait. L'attaque est venue du point où Ton ne l'attendait pas; la volonté de Dieu soit laite ! Il prononcera ; il ne nous demande que de faire notre devoir. » Mais Rome ne précipita point ses résolutions. Avant de prendre définitivement parti, le Souverain Pontife jugea convenable d'envoyer en France le P. Besson. Voici on quels termes la mission de ce dernier fut annoncée aux couvents de France dans une cii'culaire du Maître général en date du 20 juillet 1858 :

« Afin d'agir a^ec cette sage lumière et cette bont<"' paternelle qiii caractérisent les actes du Saint-Siège, le Souverain Pontife a daigné charger le très-rèvérend P. Besson, dont il connaît et ap[)récie la modération et

:VyZ CHAPITRE DE 18 5. S.

la piLidoiice, de se rendre immédiatement en France pour y visiter nos couvents, travailler à adoucir les froissements, à amener les esprits à la conciliation et à la concorde, en leur en faisant comprendre le besoin et en concertant avec eux l'union et la paix. Il devra étudier en même temps l'observance de Lyon, voir s'il y aurait lieu de la modifier ou do l'adoucir en quelques points, et venir ensuite au plus tôt ici pour rendre compte au Saint- Père du résultat de sa visite, de l'état de la Province et des moyens les plus propres à procurer le bien des deux œuvres. »

Le P. Besson n'était pas suspect de relâchement. Dès 1841, il s'était toujours prononcé pour la plus entière observance. En dernier lieu, quand le P. Lacordaire avait tenté d'établir le lever de quatre heures, c'était le P. Besson qui avait décidé le P. Jandel, découragé, à rester ferme sur la brèche. Le commissaire apostolique vint en France au mois d'août 1858. « 11 ne négligea, dit à bon droit son consciencieux biographe, aucun moyen de connaître la vérité : il visita tous les couvents, interrogea tous les religieux, et, après avoir examiné avec la plus scrupuleuse attention, il inclina pour l'unité d'observance. La séparation en deux provinces lui parut pi'ématuréc, et la diversité d'observances lui sembla présenter plus d'inconvénients que d'avantages. » Il réunit à Flavigny, au mois de septembre, les Prieurs et les délégués des couvents. Le P. Danzas déposa ses pouvoirs ; mais il refusa d'assister au chapitre, (|ui lui semblait irrégulièrement constitué. On passa outre , sur l'avis du P. Spada , le meilleur canonisle

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