LETTRE A M. RENDU
ces traités, est une des causes qui nuisent le plus au développement du Christianisme dans les esprits et dans les mœurs, non-seulement en Italie^ mais dans toute r Europe. Aussi la question italienne, comme on l'appelle aujourd'hui, est-elle à mes yeux la première question des temps modernes, soit qu'on la considère au point de vue politique ou au point de vue religieux.
« Malheureusement les passions révolutionnaires ont pris là un point d'appui considérable, et c'est ce qui explique comment le Saint-Siège, se trouvant entre deux feux depuis 1815, a été constamment dans une voie périlleuse et presque inextricable. C'est ce qui explique aussi pourquoi des catholiques éminents et même libéraux redoutent la guerre italienne à un haut degré, sans paraitre se douter que l'expulsion des Allemands de l'Italie est la vieille politique de la France et du Saint-Siège, comme vous en donnez des preuves ('datantes dans votre brochure. Henri IV, Richelieu, Louis XV, ont, jusque dans les derniers temps de la monarchie, suivi cette ligne de conduite. Elle n'a été interrompue que par le déplorable traité de Campo Formio et par les traités plus déplorables encore de 1815.
« Sortir de là est le bescjin du monde et de rÉglise. son plus pressant besoin. Y i)arvi<Mulra-t-oii cette fois^ I.echel'du Gouvernement français aura-t-il le bonheur de réaliser le rêve généreux de toute la vieille France et des plus grands Papes? C'est le secret de Dieu. Mais, tôt ou tard, j'en ai hi conviction, l'Italie sera libre et rassemblée dans ses divers Étals sous une confédération Hhrralr cl clirrlh'iuic. .lainais avant ce grand éMMie-
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ment (qui se liera peut-être à la cliutc européenne de r islamisme), jamais l'Ej^lise ne reprendra dans le monde le terrain qu'elle y a perdu depuis Luther. L'Italie libre, c'est la Papauté délivrée, quelles que soient aujourd'hui les apparences contraires, et sans la Papauté délivrée de l'étranger et de l'absolutisme autrichien, il n'est pas possible de ramener les peuples au berceau de la foi. »
Certes, on pouvait discuter bien des points de cette lettre : mais il en était de manifestement incontestables. La maison d'Autriche de 1859 n'était plus, il est vrai, celle que Henri IV et Richelieu avaient combattue, celle qui régnait à la fois sur l'Allemagne, l'Esp^igne, les deux Amériques, et sur les États de laquelle le soleil ne se couchait jamais. Mais enfin, telle qu'elle était, sans constituer un vrai danger pour la France, elle demeurait, en Italie et dans toute l'Europe, la cause permanente d'une désolante impopularité pour le Saint- Siège, accusé de faire cause commune avec elle. On pouvait donc faire des vœux contre elle sans vouloir le détrùnement du Pape, et c'était le cas de I.acordaire. C'est là ce qu'il faut savoir comprendre. Le Père croyait, comme tout le monde y croyait alors, à la combinaison d'une confédération italienne qui eût assuré Findépendance absolue du Saint-Siège. Voilà ce que met de plus en plus en lumière une autre lettre écrite par lui à la même date, en réponse à l'abbé Perreyve.
Sorèzi-, 23 avril 1859.
« L'Autriche ne pèse pas seulement sur l'Ilalic d'un
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poids injuste et oppressif, qui retient ce pays sous un régime militaire : elle pèse aussi sur l'Église, en empêchant la Papauté de conserver en Italie le caractère qu'elle y avilit toujours eu et qui la rendait chère à ses habitants. Depuis 1815, uniquertient appuyée sur le bras de fer de l'Autriche, elle s'est peu à peu aliéné le coeur de tout ce qui l'entoure.
« Soit donc que je considère l'Italie comme une nationalité ou un ensemble de nationalités évidemment opprimées, soit que je la considère au point de vue de la Papauté et de l'Eglise, je crois que l'état actuel est intolérable et qu'il en faut souhaiter la tin...
« Sans doute l'élément révolutionnaire et anti-chrétien est fort à craindre : mais il se nourrit précisément des généreuses passions du patriotisme, et c'est cette place d'armes qu'il faut lui enlever par une guerre de puissance à puissance, où l'on a des chances de vaincre l'ennemi sur le champ de bataille et de contenir en même temps V esprit révolutionnaire et anti-chrétien.
« Que si la Providence permet aux passions déchaînées de prévaloir un moment, ce sera sans doute une grande calamité; mais ce sera la faute de ceux qui, en 1815, ont tellement abusé de la force contre des n atonalités dignes de respect, et leur ont fait une situation qui n'a cessé de' s'aggraver depuis quarante-deux ans. Nous aurons eu du moins, en France, Thonncur de briser avec ce pacte inique et de donner notre sang pour une cause juste et libérale.
« Vous savez (]ue l'Empire n'a point mes sympathies. 11 s'est inauguré par un acte de violence militaire et par
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Fabolitioii de nos libertés politi(|ues fondées eu 1814. Mais, quelque coupable que soit l'origine d'un gouvernement et quelque sévère qu'on soit pour lui, il faut reconnaître ce qu'il tente de bien; et j'avoue que, si la politique actuelle de rEui})irc ne cache aucun inége, s'il soutient à la fois la cause de l'indépendance italienne et la cause de la liberté de r Eglise, je ne pourrai m' empêcher de lui être reconnaissant. La j^uerre de Grimée était déjà une belle guerre, mais sans grand péril à cause de l'alliance étroite de la France et de l'Angleterre : celle-ci, au contraire^ est périlleuse, plus juste encore, et à ces deux points de vue elle mérite un assentiment plus marqué. L'Empire joue son existence, et devant l'égoïsme politique qui nous étreint depuis 1815, c'est une noble attitude, que Ton n'était pas en droit d'espérer.
« Je ne crains rien pour Rome. Elle peut soulfi-ir un jour; mais il vdut mieux soutfrir en se sauvant que jouir en se perdant. Les malheurs de l'Eglise de France, de 1789 à 1801, l'ont épurée et rajeunie; il en sera de même de l'Eglise romaine et de l'Eglise italique, si Dieu les appelle toutes deux à des épreuves et à des expiations. »
Encore une ibis, il y avait beaucoup à dire contre la justesse de certaines appréciations. Ainsi, par exemple, l'iniquité des traités de 1815 n'était pas du tout une cause légitime de guerre pour le Piémont ; car il gardait Gênes, que ces traités lui avaient adjugé contré tout droit, et il avait accepté pendant trente-trois ans la situation faite par le Gongrès de Vienne à l'Ilalie. La