JUGEMENT SUR CES LETTRES
France aussi, la France du second Empire comme celle de la Restauration, l'avait acceptée, cette situation, ce qui n'était pas, quoi qu'on en ait dit, une suffisante raison pour taxer d'égoïsme la France de Navarin et du siège d'Anvers. Quoi qu'il en soit, c'étaient de nobles sentiments que ceux qui faisaient battre tout à la fois pour le Saint-Siéiïe et pour l'Italie le cœur du P. Lacordaire. On le voit, l'idée révolutionnaire n'y a aucune part. Et en même temps, il montrait la plus rare indépendance, en se séparant, sur cette question de paix ou de guerre, des plus illustres de ses amis, comme il faisait preuve aussi d'une bien rare impartialité, en ne marchandant point à l'Empereur, malgré le deux décembre, son approbation, à l'occasion d'une guerre qui semblait généreuse et désintéressée. Il n'était pas absurde, après tout, de croire, d'ailleurs, qu'en offrant au Piémont l'épée de la France, dont l'Italie ne pouvait se passer. Napoléon III avait d'avance fait ses conditions en faveur de l'œuvre de Ghar- Icmagne. Certes, on a aujourd'hui beau jeu pour sourire de la candeur de Lacordaire : il n'a cessé de le dire lui-même, il n'était pas du tout un Richelieu. Mais la question n'est pas \h. Oui, il s'est trompé sur ce que ferait l'Empereur pour sauvegarder le pouvoir temporel : mais on n'est point en droit pour cela de nier la fidélité du Père au Saint-Siège, tant elle est restée inébranlable jus(|u'à la fin, et tant elle éclate dans toutes ses lettres. Celles qu'on vient de lire eurent toutefois un effet re^ro'ttablc. Elles n'avaient point été écrites pour le pul>lic : mais les deux personnes à qui elles étaient adressées n'en firent point mystère, et les journaux du Gou-
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vernemeiitleur donnèrent un retentissement considérable. On se gardait bien de les publier (elles contenaient, à l'endroit du second Empire, des réserves que nulle feuille publique ne se fût hasardée alors à reproduire). On se bornait à prendre acte avec éclat de l'assentiment donné par le Père à l'intervention armée do l'Empereur au delà des Alpes, et Ton opposait triomphalement le prestige du nom de Lacordaire aux catholiques sans nombre qui redoutaient et réprouvaient la guerre d'Italie. Le Père ne trempa en quoi que ce soit dans cette manœuvre. Un prince de l'Eglise avait eu l'idée de mettre sous les yeux du Chef de l'État le texte autographe de la lettre à l'abbé Perreyve. Lacordaire opposa le veto le plus absolu. « Je ne me sens pas d'attrait ni de confiance, écrivait-il à ce sujet. Il est clair que ma lettre, portée par le Cardinal à l'Empereur, serait une sorte d'essai de rapprochement, à quoi je ne pense pas. Autre chose est d'apprécier, comme je l'ai fait, un acte public et considérable, autre chose de donner une marque d'adhésion. Vous me dites que l'on ignorerait mon consentement. Cela est impossible, et l'ignorât-on, ma conscience ne l'ignorerait pas ^ »
Du reste il n'est pas loyal d'isoler ces lettres de la date qu'elles portent, des assurances officielles qui les avaient précédées, des paroles de l'Empereur au Corps législatif et de la lettre du Ministre des cultes aux évêques de France. L'Autriche refoulée chez elle, Tltalie affranchie jusqu'à l'Adriatique, la Papauté inviolable
» A ral.bé Perrevve, 10 mai 1859.
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dans tous ses droits spirituels et temporels, voilà les promesses d'alors. En présence do ce programme qu'il ne fout pas oublier, nos défiances et nos appréhensions désolaient Lacordaire. Non qu'il eût une foi absolue dans les assurances données : mais enfin, dans une guerre, non de nation à nation, mais (il appuyait sur ce mot) de puissance à puissance, il n'était pas difficile, ce semble, de tenir la Révolution en bride ; rien du côté de Napoléon III ne paraissait à Lacordaire plus politique, ni par conséquent plus vraisemblable. Gela posé, quel tort et quelle faute aux Catholiques, pensait-il, de se montrer si froids pour la cause de l'Italie! N'était-ce pas, d'une part, non-seulement la désertion de la politique traditionnelle de la France, mais, d'autre part, l'abandon du faible et de l'opprimé ?
Ainsi sentait Lacordaire au mois d'avril 1859. Plus tard, quand le nuage se déchira, quand Garibaldi reçut de Gavour des lettres de marque, quand la proclamation do Milan fit appel à la Jeune Italie, quand, répondant h cet appel, Bologne s'insurgea a la voix d'un allié des Bonaparte, sans que l'armée française tentât quoi qu(> ce fût pour le désavouer, quand parurent coup sur coup h Pape et le Congres et la lettre impériale qui conseillait à Pie IX de sacrifier les Romagnes, quand la Papauté ainsi calomniée, dépouillée, trahie, fut poussée de plus on plus dans les bras do rAutricho, biou loin d'être arrachée à cette influence néfaste, aucune illusion no resta possil)le. Mais ne jugeons point les espérances du printemps d'après les domoutis (|u'ollos rorurout en automne.
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Les sentiments de Lacordaire ne furent point équivoques un seul jour. Il s'était affermi dans son antipathie souveraine pour l'Autriche par la lecture des fameuses lettres du comté Joseph deMaistre ; mais en même temps, je l'ai dit, les droits du Saint-Siège ne cessaient pas de lui être sacrés. « Le domaine temporel du Pape, disaitil, a été légitimement acquis; il est moralement nécessaire à son indépendance et à sa dignité spirituelles ; il a été voulu de Dieu : cela n'a jamais fait pour moi l'ombre d'un doute ^ » Aussi avait-il applaudi au traité do Villafranca ^, bien que ce traité, dont les causes vraies sont couvertes encore d'un voile, eût le tort grave délaisser Venise à l'Autriche. Le Père n'en croyait pas moins l'indépendance de l'Italie définitivement conquise. Go point donc assuré, il se réjouissait de deux choses : de l'exclusion de l'idée mazzinienne (l'unité de Tltalie), puis de la sécurité donnée à la souveraineté du Saint-Siège •par le soin qu'avait pris l'auteur du traité de placer des territoires intermédiaires entre les frontières piémontaises et les frontières pontificales. Rien ne prouve mieux le prix que le Père n'avait jamais cessé d'attacher à l'intégrité du domaine temporel.
Le 5 novembre 1859, il résumait sa pensée en ces termes : « J'ai eu pour guide un double amour, l'amour de la Papauté et celui de l'Italie, et je n'ai jamais été embarrassé pour les concilier. Il m'a paru très-juste que l'Italie recouvrât son indépendance contre les étrangers
« A M. Cochin, 30 décembre 1809.
"A VixhUé Porreyve, 15 juillet IS')9. — Ténioi,u:nn,ire du R. P. Chc-rv. ••iloi-s ainnonier de Sorèze.