‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 11 sur 195 · LE FROC DANS LA CHAIRE DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

LE FROC DANS LA CHAIRE DE NOTRE-DAME

par un effort unanime, les sentiments les plus invincibles du cœur de l'homme. Chacun se battait avec la seule arme qui restât aux mains du droit. C'est pourquoi je ne rappelle pas ces souvenirs comme le triomphe d'une école, mais bien comme la gloire commune de tous ^ »

Le retour de Lacordaire à Notre-Dame, au milieu d'une si grande lutte, n'avait plus* seulement le caractère d'une prédication apologétique destinée à la jeunesse contemporaine, il devenait un incident de cette lutte et une question de liberté. Les journaux du Gouvernement comme ceux de l'opposition étaient remplis de menaces. Les Ministres, celui des cultes en particulier, se montraient fort alarmés. On s'attaquait à tous les points jugés vulnérables, mais par-dessus tout à l'annonce de la prédication de Lacordaire, à son nom de Dominicain, à son habit, qui semblait une provocation. Le Directeur des cultes en personne vint déclarer à l'Archevêque que si le nouveau Dominicain se présentait en froc à Notre-Dame, il se trouverait Là un agent do police pour l'empoigner au pied de la chaire ^. Tout le monde a lu la lettre qu'écrivit au Père le G novembre madame Swetchine, pour le disposer à quelques concessions sur ce point, et pour lui persuader au moins de venir en conférer avec l'Archevêque, à Saint-Germain-en-Laye, où le Prélat passait l'automne et où elle se trouvait elle-même. On connaît la magnifique réponse de Lacordaire.

1 Notice.

- Ca.stan, p. 2b2.

44 LETTRE DT 12 NOVEMBRE 184;î.

« Vaudières (Marne), 12 novembre 1843.

« Il était impossible que vous me donnassiez une plus grande preuve d'attachement que celle dont votre lettre du 6 novembre est la vivante et sainte expression, et si je ne consultais que mon désir de vous en témoigner ma reconnaissance, je vous obéirais à l'instant même sans réflexion ni réserve. Mais vous ne m'approuveriez pas, dans une occasion aussi grave, de me livrer au seul sentiment de l'amitié ; il s'agit d'intérêts qui, à vos yeux comme aux miens, sont au-dessus de tout et qui nous commandent cà tous deux l'oubli de nous-mêmes. Je ne craindrai donc point, chère amie, de vous faire de la peine, et vous exposerai avec la plus grande sincérité les motifs qui ne me permettent pas de vous laisser, ni à vous ni à M. l'Archevêque, l'espoir d'une condescendance qui plus que jamais m'est interdite.

«Je ne reviens pas sur le passé ; je n'examine point si, en me couvrant publiquement de l'habit religieux, j'ai ajout(3 aux obstacles qui s'opposent au rétablissement de mon Ordre en France. Je l'ai fait, j'ai porté cet habit dans les chaires de Paris, de Bordeaux, de Nancy ; j'ai traversé la France six fois sous ce costume; je lui ai obtenu partout le respect ; je l'ai gardé malgré les poursuites officielles du.ministèi-e : c'est un fait acquis. Et à qui le sacrifierais-je aujourd'hui? Aux clameurs de la presse irréligieuse, aux craintes du Gouvernement, aux esprits irrit(''S contiv nous par trois mois d'une guerre implacal)le. J'irais doniKn-, dans Notre-Dame, à nos enin'iiiis, le spectacb' d'un religieux (jui a pou* après avoir

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affiché le courage, qui se cache après s'être montré, qui demande grâce et merci en considération de son déguisement volontaire? Cela n'est pas possible. Plus la situation est grande, plus les catholiques attendent de ma parole une éclatante consolation, moins je dois leur préparer une si douloureuse surprise. Ils ont besoin de prouver à la France que leur cœur n'a point faibli, et que leur parole a conservé toute sa liberté. Il vaut mieux cent fois me taire que de trahir leurs espérances. La Religion n'a pas besoin de triomphes, elle peut se passer de ma parole à Notre-Dame, Dieu est Là pour la soutenir et l'honorer dans l'opprobre ; mais elle a besoin que ses enfants ne l'humilient pas eux-mêmes et ne déshonorent pas ses épreuves. Tout ce qui lui vient de ses ennemis est bon pour elle ; la honte, qui lui vient des siens, est la seule chose qui soit capable de lui inspirer du découragement. «Quanta M. l'Archevêque, vous savez les sentiments que je professe pour lui ; je Laime par reconnaissance, par une appréciation sentie de ses qualités, par une sorte de familiarité qui m'a permis de saisir plus librement ce qu'il y a en lui de droiture, d'élévation et de bonté; je serais malheureux de lui causer la moindre peine. Aussi n'ensuis-je point là. M. l'Archevêque, dans la situation sévèrement jugée oîi l'a mis son esprit d'impartialité, a besoin d'une occasion solennelle pour prouver à tous son indépendance épiscopale. Il la trouve en moi. Je suis pour lui en ce moment une de ces rares fortunes que la Providence accorde aux hommes qu'elle aime. M. l'Arclievêcpie sait bien que nul ne m'insultera dans la chaire de Notre-Dame; il sait bien qu'un immense auditoire me

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