J LETTRE DU 12 NOVEMBRE 184.S
couvrira contre tout désir isolé et honteux; il sait que je ne donnerai pas le temps à tout le monde de se reconnaître, et qu'à ma troisième phrase je me serai fait dans leur cœur un asile sacré. On ne peut rien contre l'entraînement populaire. La curiosité seule tiendra la haine immobile, et l'audace même touchera ceux qui ne voudraient pas être touchés ; la France a un instinct de l'honneur qui la charme partout où elle en trouve l'ombre. Si quelque chose pouvait m'anéantir à Notre-Dame, ce serait d'y paraître avec un costume emprunté. L'étonnement, la défiance, le mépris, le re^^ret, s'empareraient des âmes avant toute réflexion, et rien ne me préserverait plus assez. La responsabilité de M. l'Archevêque est donc à couvert ; il doit savoir qu'il n'a rien à craindre, qu'il n'a besoin, pour sauver Notre-Dame, que du désir qu'on a de m'y voir. Sans doute, le Gouvernement n'a pas la même contiance, mais que nous importe ? L'événement le rassurera. Il faut avoir du courage et de la présence d'esprit pour ceux qui n'en ont pas. Si, au contraire, je cédais, je rendrais à M. l'Archevêque le plus triste service du monde; enverrait qu'il m'aurait concédé la parole au prix d'une lâcheté de ma part, et l'humiliation des catholiques retomberait tout entière sur lui.
« Il est d'ailleurs un autre évêque à qui je dois inflniment, k qui jo dois même plus qu'à M. l'Archevêque de Paris. Mgr de Joppé m'a non-seulement permis d'établir une maison à Nancy, mais il a sacrifié son repos pour me soutenir contre le Recteur de Nancy. Et qu'atta(iuait le Rc'cteur de Nancy ? Qii'atta(|uait-il, sinon l'habit l'oligieux i Après donc avoir engagé Mgr de Joppé dans
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une lutte qui n'est point terminée et qui peut abreuver son épiscopat d'amertume, j'irais, en quittant mon habit, donner gain de cause à nos ennemis communs, au Recteur de Nancy, aux feuilles irréligieuses de ce pays et à toutes celles de la capitale qui l'ont accablé d'injures! J'irais le livrer au ridicule pour le récompenser de son courage et de son dévouement k mon égard ! Je vous le demande, cela est-il possible ?
«Et enfin, après tous les autres, je puis bien aussi m'occuperde la question en ce qui m'est personnel. Le caractère est ce qu'il faut toujours sauver avant tout, car c'est le caractère qui fait la puissance morale de l'homme. Eh bien ! ne voyez- vous pas, chère amie, vous dont l'esprit et l'amitié ont le coup d'oeil si sûr, ne voyez-vous pas à quel point j'avilirais mon caractère en me dépouillant de l'habit religieux pour monter dans la chaire de Notre- Dame? Qui douterait qu'après l'avoir pris par vanité, je l'ai quitté pour la gloriole de prêcher dans la cathédrale de Paris ? Qui verrait en moi autre chose qu'un esprit faible, léger, inconsistant, dominé avant tout par le besoin du bruit? Ah! sachons montrer que je n'accepte point la parole et la gloire au prix du déshonneur. Sachons montrer (pie je sais me taire dans un moment où la parole serait si regardée et si fastique. Sachons mettre le devoir et la dignité avant tout. Plus je vieilhs, plusjesens que la grâce de Dieu opàre en moi le détachement de ce monde; j(^ ne me soucie plus (jue de faire la volonté de Dieu. S'il lui plaît que je prêche à Notre-Dame, j'y prêcherai ; s'il m'en ferme les portes, je prêcherai ailleurs; si toutes les chaires de France me sont successivement inter-
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dites, comme c'est peut-être le dessein du Gouvernement, j'attendrai d'autres temps et je ferai le bien quelconque qui me restera possible. Je n'en ferai même aucun, si aucun ne m'est possible. Le présent est peu de chose, l'avenir est tout. Mais, très-chère amie, quand toutes ces raisons n'auraient aucune valeur, il en reste une qui suffit et qui rend inutile toute délibération. Je n'ai pas le droit de quitter mon habit, il m'a été donné avec l'obligation de ne le dépouiller qu'en cas de force majeure, sous peine d'encourir Texcommunication. Or, il n'y a point ici de force majeure. Mon Général même n'a pas le droit de m'autoriser à quitter l'habit ; le Saint-Siège s'est réservé cette faculté. Toute discussion est donc inutile, puisque la brièveté du temps ne nous permet point de recourir à Rome. »
Ces raisons semblaient défier la réplique. Pourtant il y avait un grand j9i?z<^-6'^r6', et Lacordaire, assurément, n'avait pas le droit d'exiger que, plutôt de sacrifier le port public du costume dominicain, l'Archevêque de Paris s'exposât à yoïv dévaster Notre-Dame. Aussi le Prélat recourut-il à Rome avec confiance, et, le 20 novembre, déférant sans aucun doute à des conseils ([ui sont des ordres, le Maître général des Frères Piêcheurs écrivait à Lacordaire pour le prier de prêcher en habit' de prêtre séculier, eu lui ra])i)elaiit le v(<ni d'obéissance qu'il avait ("ait '. Le l'ère dut (''(iisentirà caclier sous le manteau de
' Li-tlri" ilu 1*. Aiiciu-aiii, 20 iiuv.-iubro 1813. Cclli- letlre i-st duiis mes in:iiiis.