T,6 LE PERE ET LE DOMAINE TEMPOREL
qui l'opprimaient, très-juste encore qu'elle réclamât et obtînt un système de gouvernement plus libéral : mais, d'autre part, je trouvais très-juste aussi et très-souhaitable que le Papauté conservât son domaine temporel. Ces deux causes, selon moi, n'étaient séparées que par des malentendus et des accidents, et je m'en rapportais à la Providence pour les faire triompher l'une et l'autre. Etaitce l'intention du gouvernement français ? Je le croyais sans m'en porter garant. N'était-ce pas son intention ? Je m'en fiais à une force plus grande que la sienne pour déjouer sa politique. Quel que fût l'événement, je demeurais ferme aux deux pôles de mes convictions : indépendance et liberté de l'Italie, conservation du domaine temporel de la Papauté. L'homme ne peut pas commander aux faits, mais il peut toujours sauver les principes dans son cœur. »
Plus tard, lorsqu'il fut évident que les stipulations de ^^illafranca étaient lettre morte, Lacordaire fut atterré. 11 lui sembla qu'au point où en était la question romaine, il n'y avait plus que Dieu qui pût la traiter et la résoudre. On le pressait d'élever la voix. Mais, comme on l'a vu constamment dans tout le cours de sa vie, il y avait en lui une sincérité insurmontable. Or il était loin d'approuver sans réserve les institutions civiles de Rome. Gela suffisait, à ses yeux, pour lui fermer la bouclie.
« Je ne puis parler, écrivait-il, sans dire tout ce que je pense, et ce que je pense blesserait sans servir \ De-
• A M. Cnrhin. 30 .l.-cembre 1859.
LR PHRK ET LE DOMAINP: TEMPOREL. r,l
manderai-je la restauration pure et simple du pouvoir temporel dans les Romagnes? Mais je suis persuadé qu'une telle restauration amènerait pour le Saint-Siège une situation pire que celle où il était et qui était déjà si triste. Demanderai-je qu'on restitue les Romaines en obligeant le Saint-Père à leur rendre lui-même leurs anciennes franchises? Mais on répondra que ce serait violenter l'autorité la plus auguste qui soit au monde. Demanderai-je qu'on impose au Pape une constitution dont l'Europe se ferait médiatrice ? Mais ce serait une violence bien plus considérable encore. J'aime tendrement l'Église romaine; je suis prêt à donner pour elle jusqu'tà la dernière goutte du sang qui me reste : mois je ne puis rien pour l'éclairer sur une question où la lumière paraîtrait une injure et le service une trahison. Que suis-je d'ailleurs pour donner des conseils ? Si j'étais cardinal ou évêque, ce serait mon droit et mon devoir : mais, simple religieux, mon seul droit est de sauvegarder ma conscience; mon seul devoir de respecter l'autorité en me respectant moi-même. Je ne vois que le silence pour atteindre ce double but : Dieu a fait le silence pour les temps où il est impossible de parler sans trahir sa conscience par quelque endroit. »
Quoi qu'il en soit, ces explications du silence du Père ne pouvant être données au public, ce silence n'était compris de personne. On l'exploitait hautement contre lui et contre la cause romaine. Les catholiques de France, il faut le dire, étaient plus émus que jamais. Dès le 30 septembre 1859, au milieu du prosternement universel, l'Évê-