LETTRE A M. CGC II IN
que crOrlëaiis avait sonné l'alarme avec une puissance d'indignation incomparable. A sa suite, M. de Montalembert, bien que malade, s'était vaillamment jeté dans la mêlée. Il était traduit une troisième fois en police correctionnelle pour l'écrit intitulé Pie IXet la France en 1849 et en 1859. Mgr Dupanloup était revenu deux fois à la charge par ses Lettres à un catholique . L'Evêque de Poitiers avait énergiquement protesté à son tour le 13 janvier 1800. Le Correspondant àw 25 janvier contenait quatre articles sur la question : un de M. de Falloux, un de M. Albert de Broglie, un de M. Gochin, un quatrième de M. deCorcelles. Ce sera, dans l'histoire, l'honneur des catholiques de ce groupe d'avoir élevé la voix plus tôt et plus haut que tous autres, si je ne me trompe, pour la défense de Pie IX. L'éclat de ces coups de clairon fut considérable. On s'étonnait de plus en plus de ne pas entendre au fort du combat la voix du P. Lacordaire. Il parla enfin. A la lecture de l'article de M. Gochin, écrit dans une nuance qui était la sienne, il lui adressa la lettre qu'on va lire.
Sorè/.o, 27 janvier 18')0.
« Je viens de lire le travail que vous avez publié dans le Correspondant du 25 de ce mois, sous ce titre : « La (Question italienne et l'Opinion catholique en France. » Aucun écrit, jusqu'à présent, ne m'a paru plus franc, plus large, embrassant mieux toutes les phases et toutes les parties du drame douloureux qui préoccupe aujourd'hui tous les cœurs vraiment chrétiens. Vous avez su défondre la cause du Saint-Père sans a])andonner-la cause
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de l'Italie, et la liberté de l'Eglise sans méconnaître les droits d'un peuple longtemps victime de l'étranger. C'est pourquoi j'éprouve le besoin de vous témoigner ma gratitude d'une si heureuse et si complète expression de la plupart de mes sentiments personnels. Je vous remercie on particulier d'avoir désavoué l'abus qu'on a fait, dans ces derniers temps, de deux lettres mal connues, et qui, écrites au début de la guerre italienne, lorsque rien encore n'arrêtait mes vœux et mes espérances, ne pouvaient s'appliquer à une situation dont la nouveauté est à la fois trop évidente et trop regrettable. Pie IX est maintenant trop près de Pie VU par ses malheurs, comme il l'a été par ses généreux desseins, pour que la piété filiale ne domine pas mes pensées et mes paroles.
«Je dois aussi m'associer de plus près à ce dernier paragraphe de votre œuvre, où vous restez si bien sur ce terrain catholique et libéral qui fut pendan t quinze ans celui de tous les catholiques de France, terrain sur lequel les dernières expériences m'eussent amené, lors même qu'il n'eût pas été le théâtre des combats et des épreuves de toute ma vie. »
Cependant le Gouvernement s'irritait de ces manifestations redoublées des catholiques de France en faveur du Saint-Père. Injonction fut faite aux fonctionnaires publics de cesser toute relation avec les Évêques d'Orléans et de Poitiers. MM. de Broglie et Cochin reçurent des averfissements. Pour avoir publié l'Encyclique de Pie IX contre Victor-Emmanuel, V Univers, qui n'avait jamais élo averti, fut supprimé. « Notre liberté est menacée, s'éciùa
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Lacordaire ; le silence n'est plus possible \ » et il écrivit sa brochure : « Delà Liberté de l'Église ettie l'Italie. » L'ouvrage parut le 25 février 1860.
« De la Liberté de l'Église et de l'Italie! » Le titre résumait admirablement la double pensée de l'auteur.
Si, comme l'a dit de Maistre, il n'y a pas de plus grand malheur pour un peuple que d'être gouverné par un autre peuple, l'Italie, avant 1859, était un malheureux pays. Par cela seul, la cause de l'Italie contre l'Autriche paraissait juste.
En était-il ainsi de la cause de l'Italie contre la Papauté ? Le P. Lacordaire ne le pensait pas et il disait pourquoi.
Le domaine temporel, si on le considère dans sa nature et dans son histoire, n'a jamais fait de mal k l'Italie pa essence, mais par accident, comme il peut arriver aux plus saintes institutions. Italiens le plus souvent par leur naissance, les Papes l'étaient aussi par l'inlérêt de leur souveraineté. Si, dans ces derniers temps, le Saint- Siège s'est appuyé sur l'Autriche, n'est-ce point parce que l'Italie révolutionnaire, à partir de 1830, a toujours ouvertement menacé, attaqué, violenté, enfin détrôné la Papauté? Pourquoi le Pape serait-il l'ennemi d'une Italie qui aimerait le Saint-Siège ?
L'Italie regarde le patrimoine de Saint-Pierre comme un obstacle à sa nationalité ; elle se trompe. Il est vrai, le domaine temporel empêche l'Italie de se fonder en un seul royaume. Mais est-ce un mal pour l'Italie ? Les États-Unis d'Amérique, dans leur état présent, sont-ils
' A M. Gocliiri, 1" février 1800.
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inlerieurs à ce qu'ils seraient si Washing-toii se changeait tout à coup en capitale unique et dominatrice de l'Union ? Certes la Grèce antique était une nation et une nation libre, et c'était une confédération. Le domaine temporel n'a donc rien d'incompatible avec la nationalité ni avec la liberté de l'Italie.
Mais, si une nation n'existe plus le jour où elle obéit à l'étranger, que sera-ce de l'Eglise? L'Eglise est la société des âmes. La liberté de l'Eglise est la liberté de l'àme ; la liberté de l'ànie est celle du monde.
Or, cette liberté tient à un seul homme. Un seul homme est ici-bas le gardien de la liberté des âmes, et s'il vient à tomber en servitude, c'en est foit de toute conscience devant la force. Gaton pourra mourir à Utique, Brutus à Philippes, Thraséas aux portes du Sénat ; ce seront d'illustres morts protestant contre la défaite du droit, mais laissant le monde aux pieds de Gésar et de Néron. Jusqu'ici, un seul homme a pu sauver le genre humain de l'asservissement absolu à la force : c'est le Pontife romain. G'est à cet homme, le seul de ce caractère qui ait été créé, qu'il a plu à Dieu de faire un trône de terre sous le trône de vérité qu'il occupe, pour y mettre le sceau de l'inviolabilité.
On dit que ses ancêtres étaient plus libres encore dans les catacombes. Oui, c'est vrai ; il y eut un jour où Dieu éleva l'homme à la liberté par le martyre. M; is le martyre, si beau qu'il soit, n'est pas l'ordre constant de la Providence, et nul de nous ne voudrait l'imposer au genre humain comme le mode nécessaire de sa liberté. Obj cetera- t-on que Dieu fut bien lent à l'aire du Pon-
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tit'e un roi? Oui, Dieu agit lentement parce qu'il agit naturellement. Il faut d'ailleurs remarquer qu'avant la dissolution de l'Empire romain, avant sa dislocation en peuples d'origine, de langues et de mœurs diverses, le Pape était toujours de la nation de tous ; au lieu qu'aujourd'hui, s'il était sujet d'une puissance, il apparaîtrait aux autres comme un étranger, un captif et un instrument.
On dit enfin que la souveraineté temporelle ne donne au Pape qu'une indépendance apparente. Sans doute la souveraineté temporelle entraîne bien des condescendances ; mais cela même est voulu de Dieu. Condescendre dans les choses d'un ordre inférieur, résister au sommet du devoir et du péril, ce fut toujours le caractère du pontificat romain. L'on ne voit pns qu'il ait jamais condescendu à fausser la morale au profit du fort, ni à livrer le sang du juste.
« Rien n'obligeait donc à porter sur le domaine temporel une main qui l'ébranlàt. Des passions, il est vrai, grondaient autour du vieil édifice. Mais on s'attendait à ce que la France, fille aînée du Saint-Siège, lui prêterait le secours du temps et du respect. L'Autriche arrêtée par nos victoires, il ne fallait en elfet à Rome que du temps et du respect. L'Italie se fût calmée dans son triomphe ; Tair de la liberté l'eût rapprochée de Dieu, et Dieu, de la justice. Un jour, le souvenir de Gharlemagne, ravivé par la reconnaissance, eut erré sur le tombeau du prince qui eût sauvé deux (bis l'Italie, d'abord do l'étranger, puis de ses propres erreurs. Maintenant laut-
LE P E R !•: E T L K G ( J U \ E K N E M E N T 1 ' A 1 ' A I , . .•ÎM.î
il désespérer? Avant-hier, l'Histoire écrivait une belle page ; hier une page triste ; demain elle tracera la troisième, et Dieu seul la connaît. »
On le voit, on ne saurait être plus net que ne l'est ici le Père sur le domaine temporel du Pape. 11 n'accepte aucune diminution du patrimoine de Saint-Pierre. « Le territoire est divisible, s'écrie-t-il, le droit ne l'est pas. La terre est un champ qui se partage ; l'honneur est une idée qui demeure ou qui périt tout entière. Que répondiait la France, si on lui proposait d'abaisser sa couronne ? »
Toutefois Lacordaire n'était pas homme k éluder la grande objection des adversaires : le gouvernement papal n'est-il pas, de sa nature et par la force des choses, un mauvais gouvernement? 11 fallait répondre.
Le Père ht voir, en premier lieu, que, tant qu'il n'y avait eu en Europe que des gouvernements d'ancien régime, la comparaison était favorable au Saint-Siège. ^Lais, depuis 1814, de nouvelles formes politiques se sont introduites en France, et successivement en Belgique, dans les Pays-Bas, dans toute l'Allemagne, en Portugal, en Espagne, en Italie. C'est depuis lors seulement que le gouvernement pontifical a été mis sur la sellette. Pie IX, au début de son règne, avait fait la part de cette situation : tout en réservant scrupuleusement les droits do la véiité révélée, il avait modifié le gouvernement civil et politique des Etats romains ; il en avait mis les institutions en harmonie avec celles qui prévalaient ailleurs. « Qai l'a interroaipu? Qui l'a blessé à mort? Ceux
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qui ont vu Rossi, ce vieillard blanchi dans l'amour de l 'Italie et dans le service de la liberté, tomber impunément sous le poij^nard devant une tribune qui demeura muette, ceux-là pardonneront à Pie IX d'avoir désespéré de son temps. »
Quoi qu'il en soit, le principe a été posé, l'œuvre peut être reprise en des jours meilleurs. En attendant, ce que Pie IX avait entrepris à lui seul, le premier en Italie et contre tous, restera comme la preuve que Rome ne confond pas la caducité de ce qui est terrestre avec l'immutabilité de ce qui est divin. Rome, on peut y compter, fera, à son heure et dans sa liberté, ce qui sera nécessaire au salut du monde.
Voilà la prophétie du P. Lacordaire. Mais comment s'est-il laissé aller à paraître imposer, à titre de 'principe, au gouvernement pontifical ce qu'il nomme la liberté de conscience ? Ecartons les mots mal détinis : les mots « liberté de conscience » sont de ce nombre. Le dix-huitiéme siècle a demandé la tolérance « pour les opinions religieuses. » C'était le mot du temps. Or la tolérance existe à Rome : il y a toujours eu des Juifs dans la Ville sainte, et jamais ils n'ont été persécutés ; les Protestants ont à Rome un temple public. Il semble que cela devrait suffire. Mais on veut plus. Sous le nom de liberté de conscience, on veut l'égalité absolue, devant la loi, de toutes les opinions, y compris surtout les opinions irréligieuses; et cette égalité absolue, que certes la mojorité des Romains ne réclame guère, on la veut pour Rome plus que pour tout autre lieu du monch*, [)ourquoi? précisément parce (ju'on sont (jue le \'icaire de Jésus-Christ