CONCLUSION
ne peut aller jusque-là. Or, l'ég-alité en question étant une fois posée en axiome, en principe de droit naturel, en vérité de tous les temps et de tous les lieux, et le Pape ne pouvant l'admettre, par cela même qu'il est Pape, la conséquence nécessaire, c'est l'abolition du pouvoir temporel. Gomment le Père n'a-t-il pas vu cette conséquence ?
En vertu de quoi, du reste, revendique-t-on ainsi, en France et ailleurs, l'égalité de l'athéisme et du Catholicisme devant la loi ? En vertu de l'incompétence, en matière de dogmes, du gouvernement civil. Est-ce que cette incompétence est opposable au Pape ?
Un dernier mot sur la liberté de conscience. Est-ce que la liberté de conscience n'existe pas en Angleterre ? Pourtant l'Angleterre a une religion de l'État. Ce qu'on nomme liberté de conscience n'est donc pas absolument incompatible avec l'inégalité des cultes devant la loi.
Le Père est bien mieux inspiré, à mon sens, quand il adresse aux Italiens ces éloquentes paroles :
« Italiens, votre cause est belle, mais vous ne savez pas l'honorer, et vous la servez plus mal encore. Il ne fallait à Rome que du temps et votre liberté reconquise. Respectée de vous, mise à part de toute question, Rome eût bientôt d'elle-même incliné sa tête sacrée du côté de vos triomphes et de vos droits. Par le seul fait de l'exemple et du contact, sa constitution intérieure se serait modifiée dans le sens do la vôtre, et, sauf les nuances que chaque Etat doit garder connue l'inaltéi ablc signe de la personnalité que les siècles lui ont faite, elle eût apporté à votre Confédération des similitudes suffisantes, et, dc^
LACOKDAIRK. II. . 25
38(3 DERMKR MOT DU TKRE SlR RoME.
plus, son nom, son antiquité, son poids dans le aeur des hommes, et entin le consentement de Dieu. Au lieu de cela, qu'avez-vous fait ? Pour un vain système d'unité absolue, qui n'intéresse en rien, je l'ai fait voir, votre nationalité ni votre liberté, vous avez élevé entre vous et deux cents millions de catholiques une barrière qui grandit chaque jour. Vous avez mis contre vos plus légitimes espérances plus que des hommes, vous y avez mis le Christianisme^ c'est-à-dire le plus grand ouvrage do Dieu sur la terre. Sachez-le bien, c'est Dieu qui a fait Rome pour son Église. Vous avez donc mis contre vous une volonté éternelle de Dieu, ^^ous la trouverez, n'en doutez pas. »
Neuf années ont passé depuis que ces paroles ont été écrites : ne sont-elles pas aussi frappantes de vérité que le premier jour ? Elles resteront, ces paroles, comme une éclatante protestation du P. Lâcordaire en faveur de la souveraineté pontificale. Jamais il n'a varié sur ce point capital. Un moment, ébranlé par une lettre éloquente, il s'est demandé, dans la dernière année de sa vie, si une Italie confédérée était encore possible et désirable : mais il n'a point persévéré dans ce doute ^ et, dans l'hypothèse même où l'unité eût dû prévaloir, Lâcordaire, qu'on veuille bien noter ce point, n'en réservait pas moins au Saint-Père sa part du sol de l'Italie. Il n'a pas admis un seul jour (juc l'indépendance do Rome et du Saint-Siégo iît tache sur la carte de l'Italie tini/iée.
« V. sa lettre ;i la |)riiice99c Roccaiîiovine, née Bonaparte, eu claie du 11 iiuiU 1801. (Pièces JuslificaUvês^ N' 24.)
DERNIER MOT DU PERE SIR RuME. 387
Il ne se tenait point pour assuré, il est vrai, que Saint- Pierre recouvrerait tout son domaine ; mais il ne doutait pas qu'il n'en recouvrât assez du moins pour suffire à son indépendance et à sa dignité. Sur ce dernier point, il ne souffrait aucune objection. « Que si l'on m'oppose, disait-il, que c'est là une espérance chimérique, je réponds que le droit et la Providence sont au-dessus de tous les événements et savent tôt ou tard les ramener à eux. Un chrétien ne peut pas raisonner comme un athée, et par conséquent, sa politique a toujours en Dieu un point d'appui, même pour l'invraisemblable et l'inespéré ^ »
Ainsi les sentiments du Père sur la question italienne et la question romaine sont hors de doute. Il regardait les traités" de 1815 comme un abus de la force : il ne croyait point au droit de l'Autriche sur Venise, ni même sur Milan, o\\, après tant d'années, le gouvernement autrichien n'avait pu faire oublier son titre d'étranger, ni se faire un instant accepter de la noblesse, du clergé, de la bourgeoisie, de toute la portion éclairée du pays. Il croyait, au contraire, au droit de l'Italie, au droit qu'il reconnaissait aux Italiens de secouer la domination de l'Autriche et de devenir une nation disposant d'ellemême au sein de la famille européenne, sans pour cela se donner Mazzini pour maître. Néanmoins, il n'espérait point que le Saint-Père demeurât libre à Rome le jour où il aurait ce'ssé d'y régner : il croyait fermement à la nécessité morale du principat sacré, pleinement compatible, l'Histoire le démontre, avec de grandes libertés ci-
I A iM-"' Cravoii, 22 l'-vrier 1861.
388 I)i:kmer Mut m I'kre sur rome.
viles et politiques pour les Romains, le jour où le parti des assassins serait réduit à l'impuissance. On peut ne pas comprendre cette façon de voir ; mais c'était celle du P. liacordaire.
Ce n'est pas lui assurément qui pouvait accepter l'injurieux idéal d'une brochure célèbo) ; ce n'est pas lui qui eût condamné Rome h n'être « qu'une lamaserie endormeuse et endormie, berçant les hommes sur ses genoux, comme des enfants, avec des cantiques, en les enivrant d'encens et d'eau bénite ^ » Il reconnaissait que l'état présent des esprits en Italie mettait obstacle à bien des choses ; mais il croyait que Dieu a fait guérissables les nations de la terre ~. Il espérait donc que la fièvre révolutionnaire aurait un terme, et il n'admettait point qu'il fallût renoncer à toujours aux premiers vœux, aux premières espérances de Pie IX. Voilà toute la pensée du Père sur ces graves problèmes ; mais, quelque jugement qu'on porte sur la justesse définitive de ses prévisions, sa fidélité au Saint-Siège demeure sans nuage.
L'écrit sur la liberté de V Eglise et de V Italie tit une sensation très-vive. Douze mille exemplaires s'en écoulèrent en moins de quinze jours. L'impression première, à Rome môme, fut favorable ^. On ne pouvait manquer de faire ses réserves sur un petit nombre de points; mais on reconnut sans hésiter que « la question était envisagée sous un point de vue plein d'élévation, très-honorable au
• Ce résumé, si saisissant Je justesse, est île M. Cocliiu.
* Saoessk, I, 14.
'•LeUre du 1*. Jaiiilel, 5 luara 18G0.
CANDIDAT IRR A 1/ A C A DKM l F.. 389
Saint-Siège et sans aucune polémique irritante. » C'était là, si je ne m'abuse, un grand éloge.
Trois semaines avant cette publication, un fnit diversement jugé s'était accompli : le 2 février 1860, le Père avait été élu membre de l'Académie française.
L'idée première de cette élection venait de M. Cousin. Dès le mois de décembre 1855, sans avoir jamais eu de relation personnelle avec Lacordaire, le prince de l'école éclectique lui avait écrit pour savoir si la règle dominicaine mettait obstacle à ce qu'un Frère Prêcheur devînt membre d'une société littéraire. Cette ouverture, non puisqu'une autre venue de M. Ampère, n'avait pas eu de suite. Traduit presque immédiatement après devant le Saint-Siège, comme le chef d'une école de philosophie dangereuse, M. Cousin suspendit toute communication avec le P. Lacordaire. Mais, cette affaire terminée, le traducteur de Platon revint à la charge. A la mort d'Alexis de Tocqueville (14 avril 1859), il pensa tout de suite à lui faire donner pour successeur l'auteur du Mémoire 'pour le rétablissement des Frères Prêcheurs. Ce qui transpira des lettres du Père à M. Eugène Rendu et à l'abbé Perrey ve refroidit un moment le zèle de M. Cousin, ou du moins lui créa des difficultés : en effet, le plus grand nombre des membres de l'Académie réprouvait, à divers titres, la guerre d'Italie, pour laquelle Lacordaire se prononçait au contraire comme on l'a vu, dans les lettres en question, d'ailleurs incomplètement connues et pou impartialement jugées. Mais,
,100 CANDIDATLiRR A L'ACADEMIE.
insensiblement, l'émotion causée par ces lettres se calma, et la candidature du Père reprit faveur. M. Guizot se déclara pour lui des premiers.
Ces dispositions de la part de deux académiciens aussi considérables enflammèrent d'espoir les nombreux amis du Père au sein de l'Académie. M. de Montalembert et M. de Falloiix, entre autres, le pressèrent vivement de ne pas décliner la candidature qui s'offrait à lui sous de tels auspices. L'élection d'un moine à l'Académie française leur semblait le couronnement de la vie du Père, la dernière victoire à remporter sur les préjugés voltairiens, la consécration suprême des efforts faits par Lacordaire pour acquérir à l'habit religieux droit de cité dans la société moderne. On allait jusqu'à lui faire un cas de conscience de refuser un honneur si spontanément offert, un honneur qui tournait si manifestement "à la gloire de la Religion et au déplaisir non dissimulé de ses ennemis ^ Le Père n'y mettait aucun cmpres- " sèment. La gloriole humaine était loin de lui depuis longtemps, et d'ailleurs le titre de membre de l'Académie française ajoutait-il quoi que Ce fût à l'auréole do son nom? Mais, sans s'exagérer l'autorité de cette Compagnie, on ne pouvait nier qu'elle ne fût demeurée, malgré tout, le premier corps littéraire de l'Europe. Or, le P. Lacordaire pensait que, dans la tourmente où la civilisation chrétienne se trouve jetée, par suite des ignorances, des passions et des erreurs du passé et du présent,
• A roltf» nccjision, romnio on ilmiiit s'y nlti-iidrc, la pr(>»sp irri'l irienso (il son mt-lii-r nvpc. iiiif niproiir pou romniiinp.
VISITES PREALABLES. 391
les lettres humaines, elles aussi, ont de grands devoirs à remplir, de graves avertissements et de nobles protestations à faire entendre; et, sous ce rapport, au milieu du mutisme universel et des adulations d'un grand nombre, l'Académie française, aux jours solennels, était une tribune. D'ailleurs, Bossuet ^ et Fénelon n'avaient pas cru déroger à la dignité de l'épiscopat en acceptant un siège dans cette Compagnie. Au moment même oîi l'on pressait le Père d'y entrer, l'Evêque d'Orléans y occupait une place honorée. D'autre part, les Dominicains de Rome, le maître du sacré palais, par exemple, siégeaient sans difficulté dans les Académies romaines. Dom Mabillon et Dom Montfaucou, en France, avaient été membres de l'Académie des inscriptions. Les PP. Jacquier et Leseur, deux savants Minimes français, étaient de notre Académie des sciences. Toutes ces considérations réunies déterminèrent l'assentiment du P. Lacordaire.
Il eut plus de peine à condescendre aux visites préalables que l'usage a consacrées. Il avait cru d'abord que son habit lui en obtiendrait dispense ; mais les membres de l'Académie se montrèrent offensés. Gomment,- disaientils, le Père pouvait-il répugner à se rencontrer avec eux? Est-ce qu'il doutait de leur parfait accueil ? Ses amis furent unanimes à lui conseiller de se rendre. « Nul n'entre à l'Académie malgré lui, lui disaient-ils, et ce qu'il y
« M. Alphonse Dantier a publié, eu I80O, dans la Revue europt'rnnr (t. VIII, p. 359 et suiv.), deux lettres de Hossut-t sur sa cauilidalui-e et sa réception à l'Académie française. On y voit le peu lie soin que prend ce 5::rand évèque de justifier la chose, tant il la trouve simple,
iiiitnrellc et chrétienne.