‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 115 sur 195 · DISCOURS DE RECEPTION DU PERE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE RECEPTION DU PERE

longs plis de sa robe blanche ; depuis huit mois déjà il était frappé ta mort. D'une voix affaiblie, mais claire, il dit : « Messieurs, j'ai à remercier l'Académie de deux choses, la première de m'avoir appelé dans son sein, la seconde de m'avoir donné pour successeur à M. de Tocqueville. » Dès ces premiers mots, d'une si exquise simplicité, la faveur de l'assemblée était conquise, la bataille était gagnée.

Lacordaire s'était promis de saisir cette suprême occasion qui s'ofirait à lui d'être entendu de toute la France, pourdonner à son pays un solennel avertissement. Gomme Alexis de Tocqueville, il était de ceux qui, pour l'honneur .de la dignité^humaine, n'ont jamais séparé dans leur cœur l'amour de la liberté de l'amour de l'égalité, et, comme Tocqueville encore, moins rassuré sur l'avenir de celle-là que sur les destinées de celle-ci, il était fermement résolu à ne point s'en taire. Tout le dessein de son discours de réception est dans ces quelques mots.

11 commence par saluer dans son prédécesseur à l'Académie un ancêtre. En Tocqueville, il voit l'idéal qu'il a lui-même poursuivi durant toute sa vie de prêtre et de moine, sans se demander si cet idéal est aussi parfaitement à sa place dans la vie politique, au mépris de la fameuse loi de wSolon, qu'il l'est dans la vie religieuse : « Homme singulier entre tous ceux que nous avons vus, il ne dut sa renommée à aucun parti, il n'en servit aucun... Ouvrier actif pourtant, soldat plein de courage, citoyen ardent jusqu'à son dernier jour. » C'est bien là le portrait de Tocqueville; c'est bien aussi celui de Lacordaire.

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Cola dit, l'orateur suit son héros aux États-Unis. Qui a mieux compris et mieux rendu l'impression produite par les mœurs de ce pays sur ce jeune Français, magistrat et gentilhomme? « Il était impossible que M. de Tocqueville touchât la terre d'Amérique sans être frappé de ce monde nouveau, si différent du pays où il était né. Partout ailleurs, il eût rencontré ce qu'il connaissait déjà, des peuples gouvernés. Pour la première fois un peuple se montrait à lui, florissant, pacifique, industrieux, riche , puissant, respecté au dehors, épanchant chaque jour dans de vastes solitudes le flot tranquille de sa population, et cependant n'ayant ims d'autre maître que lui, ne subissant aucune distinction de naissance, élisant ses magistrats à tous les degrés de la hiérarchie civile et politique, rehgieux sans donner à aucun culte ni l'exclusion ni la prépondérance, et présentant enfin au monde étonné le drame vivant de la liberté la plus absolue dans l'égalité la plus entière. » C'est bien sous cet aspect que Tocqueville nous peint l'Amérique du Nord, l'objet de prédilectioi),de ses études.

Ce n'est pas qu'il n'y ait de la part du Père quelques réserves : «M. de Tocqueville étudia ces questions en sage, jeune encore mais éclairé par l'indépendance d'un esprit qui ne cherchait que le bien et la vérité. Il n'admira point l'Amérique sans restriction ; il ne crut pas toutes ses lois applicables à tous les peuples ; ri sut distinguer les bornes variables des gouvernements, du fonds sacré qui appartient au genre humain. Il s'éleva au-dessus même de son admiration pour dire h l'Amérique les périls qui la menacent, pour flétrir l'esclavage, co fléau inhumain et

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impie auquel quinze Etats sont prêts à sacrifier la gloire et l'existence même de leur patrie. » Il est juste de tenir compte au Père de ces réserves, insuffisantes encore peutêtre.

Du reste, qu'on ne l'oublie pas, il ne s'agit point pour lui de porter un jugement complet sur les Etats-Unis : c'est à la France qu'il parle et c'est à elle qu'il pense quand il résume l'ouvrage de Tocqueville sur l'Amérique. Voilà pourquoi le Père a hâte d'arriver au grand problème que s'était posé l'auteur, sur l'avenir de la liberté dans notre Europe vieillissante et si lamentablement divisée. « De cette vue impartiale et profonde, où il avait évité tout ensemble l'adulation, le paradoxe et l'utopie, Tocqueville ramena sur l'Europe un regard mûri mais ému, qui le remplit, selon sa propre expression, d'une sorte de terreur religieuse. Il crut voir que l'Europe, et la France en particulier, s'avançait à grands pas vers l'égalité absolue des conditions, et que l'Amérique était la prophétie et comme l'avant-garde de l'état futur des nations chrétiennes Mais, malgré sa conviction ^ue

c'était là un fait universel, irrésistible et voulu de Dieu, il n'envisageait qu'avec une sainte épouvante l'avenir que préparait au monde un si grand changement dans les rapports sociaux. Il avait vu chez les Américains l'égalitt'^ agir naturellement, comme une vertu héréditaire ; il la retrouvait trop souvent en Europe sous la forme d'une passion, passion envieuse, ennemie de la supériorité en autrui mais la convoitant pour soi, mélange d'orgueil et d'hypocrisie, capable de se donner à tout prix le spectacle d«' l'abaissement universel et de se faire d<^ l'iiumi-

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liatioii même un Capitole et un Panthéon. » A cette parole, une tempête d'applaudissements s'éleva dans la salle, et jusque sur les bancs ordinairement si calmes de rinstitut. L'orateur avait rencontré la pensée intime de kl plupart des esprits d'élite qui l'écoutaient, et il venait de donner satisfaction à cette pensée avec un bonheur d'expression digne de lui.

Il poursuivit : « Je remarque une autre vue qui accablait M. de Tocqueville plus que les autres, et qui Jusqu'à son dernier jour fut l'objet de ses poignantes préoccupations. Aux Etats-Unis, l'égalité n'est pas seule ; elle s'allie constamment à la liberté civile, politique et religieuse la plus complète. Ces deux sentiments sont inséparables dans le cœur de l'Américain, et il ne conçoit pas plus l'égalité sans la liberté que la hberté sans l'égalité. Mais, quand on vient à considérer les choses dans l'Histoire et proche de nous, on s'aperçoit que la démocratie, lorsqu'elle n'est plus contenue par elle-même, tombe aisément dans un excès qui est sa corruption, et qui appelle, pour la sauver, le contre-poids d'un despotisme à (pli tout est permis, parce qu'il fait tout au nom du peuple ; idole où la multitude se recherche encore et croit retrouver tout ce qu'elle a perdu. Or, M. de Tocqueville voyait, en France et en Europe, la démocratie toute jeune encore, pencher déjà vers sa décadence et revêtir ce caractère sans frein qui ne lui laisse plus d'autre remède que de subir un maître tout-puissant. »

Les acclamations recommencèrent à trois reprises : Tora-

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teur venait de dire une seconde fois tout haut ce que tout le monde observait en silence depuis huit années, et l'auditoire éclatait en témoignages d'adhésion à une vérité si saisissante et si courageuse. La science politique n'en offre pas de plus importante à méditer de nos jours.

Ainsi préparée et subjuguée, l'assemblée ne marchanda point les applaudissements à l'orateur. D'un bout à l'autre, le long parallèle du démocrate américain et du démocrate européen la tint palpitante et frémissante. Lu froidement, à tête reposée, dans le cabinet, ce parallèle a été vivement critiqué ; mais le succès immédiat, \o succès sous les voûtes de l'Institut, fut immense. Cet auditoire d'élite se mit tout de suite au point de vue de Lacordaire ; il accepta sans la moindre hésitation l'antithèse de l'orateur, la démocratie naturelle opposée à la démagogie révolutionnaire. L'assemblée sentit électriquement que cette idée mère était une idée vraie, une idée d'une application féconde entre toutes à nos sociétés modernes, et elle y applaudit avec transport. Un auditoire comme celui de l'Institut sait bien qu'il ne faut pas demander à l'orateur la rigueur d'exactitude qu'on exige à bon droit de l'historien. La vérité historique, c'est la vérité complète, la vérité sous toutes ses faces : la vérité oratoire, au contraire, peut très-bien n'être qu'une vérité relative ; il suffit que l'aspect sous lequel l'orateur l'expose soit un aspect vrai. Voyez Tacite, a-t-il voulu peindre les Germains en historien? Nullement. Il a idéalisé la Germanie et il s'est fait de cet idéal un repoussoir pour faire mieux ressortir la corruption de Rome impériale : (jui

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lui eu a l'ait un reproche ? Ainsi en a usé Lacoidaire. 11 a idéalisé le démocrate américain, d'après ses types les plus accomplis, Washington et Franklin, et il l'a opposé à ce que nous avons vu, à Barl)è.5. Lacordaire était dans son droit. Ainsi compris, l'un et l'autre portrait sont ressemblants, et les applaudissements du 24 janvier 1861 étaient légitimes.

La critique qu'on a faite des éloges décernés par le Père à Montesquieu n'est pas plus fondée que l'autre.' Est-il donc besoin de le rappeler ? Au temps de notre jeunesse, V Esprit des lois était le grand antidote du Contrat social; Montesquieu fut alors l'oracle des conservateurs. Lacordaire ne l'avait point relu depuis; il écrivait de bonne foi sous cette impression lointaine, si longtemps à l'abri de toute contradiction en France, et il y avait certes bien assez de vérité dans ce point de vue pour que le Père, nommant Montesquieu en passant, au sein de l'Académie française, fût autorisé à rendre l'hommage qu'il a rendu à sa mémoire.

On peut blâmer à plus juste titre l'extrême réserve avec laquelle Lacordaire effleura dans son discours la question romaine. L'intervention française en 1849 s'était accomplie pendant que Tocqueville dirigeait les affaires étrangères; le Minisire avait défendu cette intervention à la tribune, mais sans souhaiter pour cela le rétablissement de la politique du cardinrd Lambruschini. Lacoi* daire ne l'avait pas souhaité davantage. Il répugnait au Père d'exprimer ce sentiment en public ; mais en même temps, il en eût coûté à sa véracité de paraître entrer à fond dans la question romaine en dissimulant ce

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