‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 116 sur 195 · X) DISCOURS DU PERE · texte numérisé non relu

X) DISCOURS DU PERE

que pensait Tocqueville à cet égard et ce qu'il pensait lui-même. Il lui en eût coûté de ne rien dire des côtés laibles de ce qu'il avait appelé dans sa brochure « un gouvernement d'ancien régime, » expression qui avait paru blessante, mais qui lui semblait résumer mieux que toute autre, sans injure aucune, les dangers et tout ix la fois les excuses du régime intérieur de Rome. Le Père se détermina donc à parler uniquement de la vic- • toire de .la France sur Mazzini, le seul événement de ce temps qui appartînt au ministère d'Alexis de Tocqueville ; laissant ainsi à M. Guizot l'avantage et le mérite de stigmatiser, comme avec un fer chaud, le machiavélisme révolutionnaire de M. de Gavour. C'est là une lacune regrettable dans le discours de réception du P. Lucordaire.

Les dernières paroles du Père furent celles-ci :

« Quand vos suffrages m'ont appelé à Timprovisle parmi vous, je n'ai pas cru entendre la simple voix d'un corps littéraire, mais la voix môme de mon pays m' appelant à prendre place entre ceux qui sont comme le sénat de sa pensée et la représentation prophétique de son avenir. J'ai vu les préjugés qui m'eussent séparé de vous il V a vingt ans; et ces préjugés, vaincus par votre choix, m'ont fait entendre les progrès acconiphs en soixante ans d'une expérience pleine de périls, de retours dans la Ibrtune, de sagesse trompée, de courages impuissants mais glorieux. M. de Tocqueville était au milieu de vous le symbole de la liberté magnificjuement comprise par un grand esprit : j'y serai, j'ose le dire, le symbole de

DISCOURS DU l'KRK. 401

la liberté acceptée et Ibrtitiée paç.la Religion. Je ne pouvais recevoir sur la terre une plus haute récompense que de succéder à un tel homme pour l'avancement d'une telle cause. »

Rien ne justifiait mieux la présence d'un Dominicain dans les rangs de l'Institut ; et c'est assurément à ce titre que le souvenir de l'élection du Père à l'Académie française a trouvé place dans l'éloge public décerné, à Rome, à sa mémoire par le Chapitre général des Frères Prêcheurs. Aussi bien ce n'était pas un simple djscours académique que le Père venait de prononcer ; c'était un grand acte de citoyen qu'il venait d'accomplir. Après neuf ans de suppression de toute vie publique en France, après sept années d'adulations, à la fin interrompues, il est vrai, par le cri d'alarme des catholiques, en présence d'une presse encore bâillonnée, au milieu d'un silence encore universel, qu'on se représente l'etfet de paroles comme cellesci : « Aux yeux du démocrate européen, l'égalité est la grande et suprême loi, celle qui prévaut sur toutes les autres et à quoi tout doit être sacrifié. L'égalité dans la servitude lui paraît préférable à une liberté soutenue par la hiérarchie des rangs. Il aime mieux Tibère, commandant à une multitude qui n'a plus de droits et plus de nom, que le peuple romain gouverné par un patriciat séculaire et recevant de lui l'impulsion qui le fait libre avec le frein (|ui le rend fort. » Entendez-vous les bravos indicibles qui soulignèrent ces paroles? Huit jours plus tard, elles n'avaient pas cessé de retentir. Le Président du Sénat, M. Troplong, avait éprouvé le besoin d'y répondre solennellement devant le premier corps de l'État,

LACOHDAIHK. II. 2Ô

402 DISCOURS DK M. GllZoT,

et les journaux officieux ne jugeaient point superllu de les réfuter encore.

Deux mois s'étaient écoulés depuis, quand le Père écrivait ceci : « Mon discours à l'Académie française a été très-goûté et très-attaqué. Il était dirigé tout entier contre le despotisme et la démagogie, qui sont les deux ' grands périls de notre époque, et tous les deux trèspuissants en France et en Europe. Il était donc très-naturel que ces deux partis me fissent la guerre ^ . »

Le discours de M. Guizotdans la solennité académique du 24 janvier ne fut pas moins admiré ni moins applaudi que celui du Père. Tout concourait à l'effet considérable de ce discours : l'imposante austérité des trnits, l'autorité magistrale du geste, le timbre grave et pénétrant de la voix, la majesté de l'âge rehaussée tout à la fois par la dignité du caractère et par une vigueur d'càme inépuisable, une composition savante, une puissance oratoire qui n'a point connu la vieillesse, enfin, le prestige des souvenirs lointains de la tribune perdue et dos triomphes de l'orateur au temps oîi la France vivait de la vie publique. On applaudit beaucoup l'éloge du Père « prédicateur presque aussi agité que son public..., encore ému lui-même de cette multitude d'impressions troublées et flottantes auxquelles il voulait nrrachcr ses auditeurs, » - et ce dernier trait surtout : « Il faut, pour remuer et dominer les hommes, leur être à la fois sympathique et inattendu. »

Mais aucune partie du discours ne fut saluée d'accla-

' A M" (le Priiill)', ko iiuirs 18(51,

Page 1