L'AMITIÉ
séduit ; j'ai vu périr dans mon cœur l'immatérielle beauté de plus d'une âme aimée. Cependant il me serait aussi difficile d'être incrédule en amitié que de l'être en religion, et je crois à l'attachement des hommes comme je crois à la bonté de Dieu. L'homme trompe, et Dieu ne trompe jamais ; c'est là leur ditférence : l'homme ne trompe pas toujours, c'est là sa ressemblance avec Dieu. Créature faible et faillible, son amitié a d'autant plus de prix qu'il la conçoit et la porte dans un vase plus fragile. Il aime sincèrement dans un esprit sujet àl'égoïsme; il aime purement dans une chair corrompue ; il aime éternellement dans un jour qui finit : je le crois et je le sais. . .
«...C'est donc une rare et divine chose que l'amitié, le signe assuré d'une grande àme et la plus haute des récompenses visibles attachées à la vertu.
« Lorsqu'un jeune homme, aidé de cette grâce toutepuissante qui vient du Christ, retient ses passions sous le joug de la chasteté, il épi^ouve dans son cœur une dilatation proportionnée à la réserve de ses sens, et le besoin d'aimer, qui est le fond de notre nature, se fait jour en lui par une ardeur naïve, qui le porte à s'épancher dans une àme comme la sienne, fervente et contenue. Il n'eu recherche pas en vain longtemps l'app.irition. Elle s'offre à lui naturellement, comme toute plante germe de la terre qui lui est propre. La sympathie ne se refuse qu'à celui qui ne l'inspire pas, et celui-là l'inspire (jui en porte en lui-même le généreux ferment. Tout cœur [»ur la possède, et par conséquent tout cunir pur attire à lui, n'importe à quel âge. Mais conil)ion plus dans la jeunesse ! Coinl)ion plus lorsque le front est paré
PROSPER LORAIN. 4r-5
de tontes les grâces qui attendrissent, et que la vertu l'illumine de cette autre beauté qui plaît à Dieu luimême ^ ! »
Et ce n'étaient pas là des phrases de rhéteur. Lacordaire était, en amitié, d'une tendresse qui n'a peut-être point été égalée. Si jamais on lit les lettres qu'il a écrites à M. de Montalembert, on reconnaîtra qu'il n'y a pas d'exagération dans mes paroles. Mais il avait ceci de particulier qu'il s'épanchait peu de vive voix. « J'ai toujours eu besoin de la solitude, écrivait-il, pour dire combien j'aimais ~. » Il mettait à cacher son émotion une sorte de pudeur :« Jene sais pas pleurer devant témoins, disait-il, j'ai honte des larmes ^. » C'était Là un des traits les plus accentués de sa physionomie morale. Il n'était pas liant, et il n'a pas laissé d'avoir beaucoup d'amis. Jamais il n'a manqué de fidélité à aucun.
Sans parler de ceux qui survivent encore, — parmi les morts Je nommerai avant tous les autres Prosper Lorain, auteur de UAhhaye de Cluny, le premier, parmi nos contemporains, qui ait commencé à comprendre les moines et qui en ait parlé sans respect humain, le premier aussi qui ait commencé à faire connaître Lacor-
I Sainte Marie -Madeleine, ch. i.
II faut relire dans Sainte Marie-Madeleine tout ce premier chapitre : « De l'amitié dans Jésus-Christ, i Je recommnnde surtout une délicieuse page sur l'amitié dans le mariage.
Relire aussi, dans les Lettres à des jeunes gens, la lettre datée do Toulouse (28 déceinl)re 1853), qui était adressée à rahl)é Perreyve. Cela n'est pas seulement admirable, cela est unique.
î A M. de Montalemhert, 1" septeral>re 1831.
s A Lorain, 18 janvier 1823.