AUSTÉRITÉS DU PERE
sacritice ne serait pas une raison de le tenter. La réponse lut affirmative, et une fois son consentement donné, il n'eut, comme on sait, ni faiblesse ni repentir ' .
On a vu ' comment il comprit pour ses compagnons la vie monastique : on sait, de plus, comment il la comprenait pour lui-même ^. On ne s'étonnera jamais assez, je le reconnais, de retrouver chez le religieux de notre temps qui a été dans l'Église la plus éclatante et la plus complète personnification de l'esprit moderne, les plus héroïques mortifications qu'aient pratiquées les Saints dans les âges de foi. Disons-le même, ici nous retrouvons ces mortifications à un degré dont le moyen âge, si énergique qu'il fût, offre extrêmement peu d'exemples. Dieu' a permis que ces choses fussent révélées après la mort du Père pour qu'elles rendissent un plein témoignage de la foi profonde et de l'éminente piété du plus méconnu de ses serviteurs.
Il faut donc que la prévention en prenne son parti : oui, le P. Lacordaire a été bien réellement le pénitent à feu et à sang que le R. P. Ghocarne nous a révélé ^. Oui, il a eu un amour exclusif et passionné pour Jésus- Christ en croix, « scandale pour les Juifs et pour les Gentils folio •'. » Oui, il a eu, à Fkivigny, ses colonnes de la
• NoTici:.
2 Ci-<lessus, ch. xvii.
3 Le IL P. Lacordaire, sa Vie intime et religieuse, par le R. P.
(illor.AMNK, cil. XIV.
* Il en existe d'auh-es témoins, et, en {rraml iiomlire, moines et laïques, tous personnellement acteurs dans les faits si caractéristiques qu'ils attestent. Ces léaioi:nare8 sont tout à fait irrécusaldes.
5 Christum rrucifixum, Judœis fjuidem acandaltirn, Oentibxis au le,n stititttiam. (1 Cor., i, ?3.)
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flagellation, où il a reçu, plusieurs fois, sur ses épaules nues, jusqu'à deux cents coups de verges. Oui, étant au couvent de Paris, rue de Vaugirard, un jour de Vendredi saint, il flt dresser une croix dans la chapelle souterraine de l'ancienne église des Carmes, s'y fit attacher avec des cordes et y resta suspendu pendant trois heures. Oui, « il est impossible de dire, même approximativement, le nombre des confessions générales qu'il fit, soit à des prêtres, soit à des laïques ; et si Ton venait à connaître le luxe des circonstances humiliantes dont il était habile à les environner, on ne trouverait peutêtre pas, dans toute l'histoire de l'Eglise, un saint qui ait poussé aussi loin cette forme particuhère d'anéantissement \ »
Et maintenant, croit-on que je vais expliquer et justifier ces choses? Dieu me préserve d'un tel acte de faiblesse! Donnez-moi un homme qui aime Jésus-Christ : il comprendra tout. Nul autre, je le sais bien, ne comprendra jamais. En effet, les actes que je viens de rappeler tiennent à un ordre d'idées pleinement inaccessible au rationalisme et au naturalisme. Il y a, dans l'amour divin comme dans l'amour humain, des extrémités mystérieuses que Dieu et les anges seuls sont dignes de voir sans voiles. Le R. P. Chocarne l'a dit excellemment, « toute la mystique du P. Lacordairc se réduisait à ce principe bien simple, souffrir : soufïrir par justice, pour expier ; souffiirpar amour, pour prouver-. » Je n'ignore
I R. r. GuocAUNii, 1" edit., i>\u 407 et 408.
5UU MYSTigLK DU P. LACORDAIRE.
pas qu'aux yeux d'un grand nombre, toute soutfrance volontaire est un acte absurde. Mais croit-on que sainte Thérèse fût entrée en discussion avec ceux qui ont cette façon de voir? J"ai vu des chrétiens mêmes s'étonner des marques physiques de mépris que le Père aimait à subir. Ils ne sauraient nier pourtant que l'homme ne soit ainsi fait, qu'un signe matériel d'humiliation lui rend plus vif ce sentiment intérieur d'opprobre que le pénitent recherche. Si le P. Lacordaire était affecté de la sorte et s'il ordonnait ses pénitences eu égard à cette façon de sentir, qu'a-t-on à y redire? Il faut bien le prendre tel qu'il était. Or, il était ainsi. Et qui osera dire que son esprit en ait été rétréci ou son caractère abaissé ? Sa grande dévotion, c'était, on ne saurait trop le redire, le souvenir et l'imitation de la passion de Jésus-Christ. « Quand Dieu nous broie sous les verges, écrivait-il, n'est-ce pas pour que notre sang se mêle au sien, le sang répandu pour nous si longtemps d'avance sous des coups encore plus durs et plus hunùliants? N'est-ce pas pour que nous ne cherchions pas d'autre tête que la tête sanglante de Notre Sauveur, pas d'autres yeux que ses yeux, pas d'autres lèvres que ses lèvres, pas d'autres épaules où nous reposer que ses épaules sillonnées par les fouets, pas d'autres moins et d'autres pieds à baiser que ses mains et ses pieds percés de clous pour notre amour, pas d'autres plaies à soigner do'ucement que ses plaies divines et toujours saignantes ' ? »
Rarement il montait en chaire, dit le P. Ghocarnc,
' Lettres à des jeunes gens, p. 107.