DIRECTION DES AMES
« incompatibilité entre l'excelleucc réelle et l'humilité : « au contraire, ce sont deux sœurs qui se recherchent et « s'attirent àl'envi. Dieu, qui est l'excellence même, n'a « point d'orgueil ^ » Nous ne dirons pas toutefois que la gloire trouva toujours le Père insensible : mais nous dirons qu'il mit sa vertu à ne la rechercher jamais, à ne s'en point laisser éblouir, à s'y montrer toujours supérieur. Il tremblait devant le succès comme devant son principal ennemi. S'il avait dit de lui-même, avant sa conversion -.f avais aimé la gloire et rien autre chose, on peut dire qu'après sa conversion, il craignit la gloire et rien autre chose ^. »
Gomme directeur des âmes, le P. Lacordaire évidemment ne pouvait être un homme vulgaire. Ce qui le caractérisait là comme ailleurs, c'était la virilité, c'était le nerf. Je ne sache pas qu'il ait beaucoup lu les livres qui traitent du gouvernement des consciences. Il n'avait point cherché à se composer une métliode comme médecin des âmes. Quand elles s'ouvraient à lui, il se recueillait profondément devant Dieu, et il laissait se répandre les paroles que l'amour de Jésus-Christ mettait sur ses lèvres ou sous sa plume. Rien de banal : tout était marqué de la puissante et simple individualité de celui qui parlait, tout était à l'adresse personnelle de l'âme qu'il s'agissait d'éclairer et de diriger. Tout était mâle. « Le P. Lacordaire était de cette race de chrétiens qui pren-
' Lfltrea â tlrx j>-uncs gens, p. 122. ' U. IV Ciiocauni;, |)p. 42!). •!;}«, 440.
nent l'Evangile au pied de la lettre, qui l'appreiinont dans l'Évangile même ^ » La mollesse lui était particulièrement odieuse. La mignardise, comme le sentimentalisme, dans les choses de la Religion, lui donnait des nausées. Il voulait une piété solide et forte, exempte de petitesses, prompte au renoncement ; c'était là, pour lui, la pierre de touche d'un retour sincère à Dieu. « Nous avons deux grands vices à combattre et à détruire, écrivait-il, l'orgueil et la volupté ; et deux grandes vertus à acquérir, l'humilité et la pénitence^. » Tout était là.
Avec les femmes, il mettait tout de suite la hache à la racine de l'arbre : il combattait la frivolité d'esprit, le manque de sérieux dans la vie, l'ignorance, le désœuvrement, le goût des superfluités. C'est à une femme qu'il écrivait : « Le malheur des gens du monde est de vouloir faire de toute leur vie une distraction, tandis que la récréation ne doit être qu'un moment donné au repos, pour rafraîchir l'esprit et lui donner du nerf. » C'est aussi à une femme qu'il disait cette parole : « Plus j'étudie les gens heureux, plus je suis effrayé, de leur incapacité divine Les gens qui naissent avec une fortune
acquise ont bien plus besoin que les autres du poids de la Religion pour les maintenir dans la dignité et dans la bonté. » Et encore : « Il y a des moments convenus où les chrétiens prennent la foi dans un coin de leur cerveau; il y en a d'autres où ils la laissent ou ibui-
1 Le R. P. Chocarne, p. 47.'^.
2 Lettres à des jeunes gens, p. »il.
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rière pour rire et s'amuser. Même en riant, le chrétien véritable a sa foi présente, et il est avec Jésus- Christ comme avec une partie de lui-même qui ne le quitte jamais. La pénitence est le grand chemin pour arriver là ; mais les hommes l'aiment encore moins et la comprennent moins que la foi. » L'esprit de mesure toutefois n'abandonnait pas ici le Père. « Prenez garde aux excès, écrivait-il, ne faites rien qui atfaiblisse votre santé ni qui surexcite votre imagination. » Mais les défauts de l'âme, observe à ce propos le R. P. Ghocarne, ne gagnaient* rien à ces ménagements pour le corps, et ce qu'il n'osait par prudence d'un côté, il savait le retrouver de l'autre. C'est ainsi qu'il habituait ses pénitentes aux pratiques les plus humiliantes pour leur amour-propre, leur faisant quelquefois demander pardon à leurs inférieures , lorsqu'elles avaient été injustes à leur égard, et exigeant qu'elles le fissent à genoux, s'il savait que cet abaissement dût être compris des deux parts et reçu avec l'esprit chrétien qui l'inspirait. On ne saurait dire assez, d'ailleurs, à quel point le Père était grave et imposant par nature dans ses rapports avec les femmes. A cet égard, il n'a jamais été surpassé,, il ne le sera jamais.
Peut-être ne sera-t-on pas fâché de trouver ici quelques mots sur l'une do celles qu'il a honorées de sa correspondance. La comtesse Eudoxie delà Tour du Pin ne s'est jamais mariée : elle portait le titre de Ghanoinesse et demeurait à Paris avec sa mère. Ces dames vivaient très-retirée;. J'ignore comment l'abbé Lacordaire leur fut présenté : c'était en 18:53, comme il venait de