DIRECTION DES RELIGIEUX
grand bonheur, après celni de mourir pour Jésus-Christ, serait de mourir pour vous ' î »
C'est au R. P. Chocarne qu'il écrivait : « Ce que vous devez avant tout avoir présent à l'esprit, mon bien cher cnfantj c'est que votre charge de maître des novices est le principal de votre vie, et que tout le reste, études, prières, prédications, n'est plus qu'un accessoire. Vous devez rapporter toute votre vie à vos enfants spirituels : vous devez méditer pour eux, lire pour eux, préparer des discours pour eux, prier pour eux, châtier votre corps pour eux, corriger vos défauts pour eux, en un mot les avoir présents dans votre ànie en tout ce que vous faites, comme la mère a ses enfants dans son cœur à tous les instants du jour. Si votre charge était pour vous l'accessoire de votre vie, vous seriez dans un état permanent de prévarication, et il n'y a aucune peine que vous ne méritassiez pour une aussi cruelle trahison de tous vos devoirs... Vous serez sévère et aimable tout à la fois, sachant châtier avec la verpre, et atteindre en même temps jusqu'au plus profond du ca?ur de vos enfants, de manière qu'ils aiment en vous jusqu'à la correction, ainsi (ju'on le voit dans les enfants â l'égard de leurs mères. » On sent qu'en tout ceci le 1\ Lacordaire se peint luimême; le caractère de père ne lui suffit pas, il veut être mère. Il continue : -< Vous n'habituerez point vos novices à un visage contraint, à des yeux baissés avec affectation, mais à cette piété naturelle, simple, ouverte, attirante, qui fait le fond de la nature dominicaine et que vous avez
< Paris, 11 (léc.-mt.re 1843.
VU reluire partout sur le visage de nos Pères... C]uant à toutes les pénitences capables de nuire à la santé, soyez à 6et égard d'une grande sobriété. Dispensez aisément du jeûne ; ne laissez pas veiller après matines ceux qui ont besoin de plus de repos. Considérez souvent le visage de vos enfants, afin de voir si quelque chose ne vous décèle pas une santé soutfrante ; le corps vous est confié comme l'àme ; il faut les former tous deux sans les briser ^ . »
Mais, outre le soin spirituel de ses religieux, le Père avait reçu de Dieu un apostolat spécial, celui des jeunes gens. C'est parmi eux qu'il eut à diriger un plus grand nombre d'àmes ; il se sentait fait pour ce ministère, il l'aimait. Il y avait été préparé de bonne heure par sa vie de collège, qui est encore aujourd'hui celle du plus grand nombre des enfants de la France, et dont il connaissait à fond les misères et le danger. Dieu, qui sait qu'on ne fait du bien aux âmes que dans la mesure où on les aime-, lui avait donné pour la jeunesse un vif attrait, une dilatation de cœur toute particulière. Mais les jeunes gens ne s'otî'rirent à lui qu'à la suite des conférences de Stanislas (1834) et surtout après les premières conférences de Notre-Dame. Dès ce moment, l'abbé I.acordaire se montre à nous, comme directeur d'âmes, le même homme qui sera plus tard le Pctc Lacordaire, plus austère que caressant au début de la conversion, ne cro3'^aiit au repentir qu'autant qu'il s'affirme par des actes et par l'amour de la croix. Nous avons un témoignage du mode de direction qu'il pratiquait dès lors ; c'est une lettre du
I LkR. p. Ciiocaunk, |)|>. 408-501.
i Le B. P. CnocARNE, \\ 4G7.
commencement de 1837. Toutes les grandes lignes qu'il développera plus tard dans la gnérison et la conduite des âmes s'y dessinent déjà.
« Je vous ai traité rudement la première fois, parce qu'il m'a semblé que vous n'étiez pas assez humble, assez enfant, et aussi parce que c'est la meilleure manière de prendre possession d'une âme qui désire vraiment d'être conduite. Vous savez que lorsqu'on se présentait à la porte des anciens monastères pour s'y dévouer à Dieu, on y trouvait assez souvent un accueil propre à rebuter, afin que cette sévérité révélât si l'âme du postulant était déjà humble et capable des vertus dont elle ambitionnait la pratique. Nous aimons trop à être flattés, même par nos amis; je suis donc bien aise que vous m'ayez pardonné la rudesse de mes premières étreintes, et que vous reveniez à moi bon et confiant.
« Je vous envoie le règlement de vie que je vous ai promis...
« Employer un temps notable de la journée au travail sérieux de notre état, et regarder ce travail comme l'accomplissement dans notre personne de cette condamnation prononcée contre notre premier père : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.
« Quant aux plaisirs de l'intelligence, du cœur et des sens qui nous sont permis, en jouir avec reconnaissance et modération, sachant nous arrêter (juelquefois i)our nous punir nous-mème, sans attendre (|ue la nécessité nous y contraigne.
« Élever de temps on temps notre cœur à Dieu, eu
nous rappelant la passion de Notre-Seigneur, pour coutre-balancer par les images de sa chair meurtrie et sanglante, l'impression involontaire des objets (|ue nous sommes condamnés à voir.
« S'attacher en pensée à la croix, se livrer en pensée au bourreau. C'est déjà souffrir que d'arrêter sa pensée sur le châtiment et de se l'appliquer par l'intelligence. Les martyrs s'étaient cent fois immolés dans leur cœur avant de l'être en réalité.
« Songer aussi à tant d'esclaves et de pauvres qui ne mangent guère qu'un mauvais pain trempé de leurs larmes et même de leur sang. Choisir quelque pauvre à qui nous fassions régulièrement l'aumône selon notre fortune, et le considérer comme Jésus-Christ lui-même; aller le voir, lui parler, baiser quelquefois ses pieds et ses habits, si nous en avons le courage.
« Tacher d'être bon, aimable, simple envers tout le monde et ne pas croire que le christianisme consiste dans une vie morose et mélancolique. Saint Paul répète sans cesse aux fidèles : Réjouissez-vous ! Le chrétien véritable est inondé d'une joie intérieure, au milieu même des tribulations : il porte gaiement sa croix ; il sort content du martyre et des opprobres ; il tend son corps aux coups que la Providence lui envoie, sans que sa sérénité soit altérée ; il transforme en roses les chaînes, la faim, la soif, les haillons, le feu, les verges, le glaive, la mort. Il aime, il est aimé : que faut-il de plus * ? »
i Rome, 10 et 11 janvier 1S37. — Je ne crois pas que ces deux lettres s'adressent à la iiièiue personne; mais qu'imiiorle ?
512 LETTKliS A DES JEUNES GENS.
Un monument subsiste de ce qu'était le Père dans ses lettres de direction à des jeunes gens ; c'est l'exquis petit volume dont nous devons la publication à l'abbé Perreyye. Ce livre manquait à la littérature chrétienne. Les lettres spirituelles des Pères de l'Eglise, celles deBossuet, celles de Fénelon, ne s'adressent point à des jeunes gens. Ces lettres, d'ailleurs, bien que pleines de vérités qui sont de tous les temps, ont été écrites dans des siècles extrêmement ditiérents du notre. Aussi combien ont-elles moins de prise sur les lecteurs de l'âge présent que des pages d'hier, encore chaudes de l'air que nous respirons. Les Lettres à des jeunes gens sont jeunes ; ce n'est pas dire assez, elles sont virginales ; elles ont une incomparable fraîcheur d'idées, d'imagination, de langage ; enfin, elles sont essentiellement de ce temps-ci. Rien d'abstrait, rien de spéculatif ; tout y est vivant ; tout y est actuel ; tout y est directement pratique. Ce ne sont que des fragments, mais tout y est touché : la jeunesse, ses passions et ses périls, l'orage des sens, la déception dans l'amour terrestre, la société des femmes et la faiblesse du cœur, le don d'ainior, l'amitié, le choix d'un ami, le détachement (qui n'est pas la désaftection), la moititi cation, la pénitence, la prière, les lectures de piété, les mauvaises lectures, la persévérance et le relâchement dans les habitudes chrétiennes, la vocation et ses obstacles, la dignité du clir(;tien, l'honneur dans la pauvreté, les devoirs du citoyen, ceux de l'écrivain, la constance dans les convictions, l'intégrité du caractère, les violences des partis et la paix en Dieu, l'obéissance et la liberté, la soumission à l'Église et au Saint-Siège, la mesure dans le Ira-
L'ORATKIR KT L'IXR 1 \ AI N. 513
vail, la tristesse et la mélancolie, l'épreuve et le malheur, l'espérance dans la maladie, la pensée de la mort. Cette publication a fait du bien. Elle en fera longtemps. Où les jeunes gens du dix-neuvième siècle trouveront-ils, comme l'a dit l'abbé Perrey ve, \m saint qui les ait mieux connus et mieux aimés, un saint qui leur ressemble davantage, et qui leur olFre un idéal plus parfait de tout ce qu'ils sont et de tout ce qu'ils aiment?
LOUATKUR KT I.KCRIVAIN
Que dirai-je du prédicateur ?
C'est un lieu commun de collège, que la nature fait les poètes et l'art les orateurs : nascuntur iwetœ, fmnt oratores. Rien ne s'applique moins à Lacordaire : il naquit orateur comme d'autres naissent poètes. Dès son premier âge, l'imagination débordait en lui, mais déjà sous la forme oratoire. Sa mère lui avait arrangé, comme on le fait pour les enfants, une petite chapelle : il y prêchait. « Asseyez-vous, Colette, disait-il à sa bonne, le sermon sera long aujourd'hui. » Et il prêchait avec tant de véhémence que Colette elFrayée lui criait à mains jointes : « Mais, monsieur Henri, ne vous échautfez donc pas tant, vous allez vous faire mal! —Non, non, répondait-il, il se commet troj)
LACOnDAlKE. II. **
ôi4 AN Ci; tri; S iji-: lacorhaire
de péchés! la fatigue n'est rien, je veux prêcher toujours M » On se souvient, écrivait Lornin en 1847, de l'avoir vu, à l'âge de huit ans, lire à haute voix aux passants les sermons de Bourdaloue (l'auteur favori de madame Lacordaire), imitant, à une fenêtre qui lui servait de tribune, les gestes et la déclamation des prêtres qu'il avait ouïs prêcher. J'ai dit ce qu'il fut à vingt-trois ans, comme improvisateur, à la Société d'Etudes de Dijon.
Tout homme a des ancêtres. Lacordaire orateur ne procède pas de Bossuet, qu'on négligeait singulièrement sous l'Empire, mais des deux idoles de notre adolescence, Jean- Jacques Rousseau et M. de Chateaubriand. Rousseau lui donna la note tonique, et M. de Chateaubriand le coloris. Par malheur, ces deux modèles, comme on sait, n'étaient point irréprochables : Rousseau n'a pas échappé à la déclamation, ni M. de Chateaubriand à la recherche. On ne faisait point au lycée de Dijon des études littéraires assez fortes pour préserver entièrement Henri de ce double écueil.
Je suis sincère, on le voit : je ne dissimulerai ni les lacunes de Lacordaire, ni ses défauts ; mais il ne faut pas non plus qu'on les exagère.
Ses lacunes. Quel homme a été complet? Bossuet luimême, si admirable par l'équilibre des dons suréminents qui /'taient en lui, Bossuet a-t-il été un honune complet { Ciui i)eut donc s'étonner qu'Henri Lacordaire ait eu ses lacunes?
Ainsi, je l'accuixle, il n'était point assez théologien.
* Li-; R. 1'. GiiocAKNK, p. 8, «l'après le récit de ColetteMarquet, feminn (;rf)llet, luDrto en \8G2.