‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 186 sur 195 · I.ACOKUAIRE THKOl.uGIKX · texte numérisé non relu

I.ACOKUAIRE THKOl.uGIKX

Non assurément qu'il ne sentit vivement le prix de la science des choses divines : il n'a pas tenu à lui, dans la force de l'âge, de s'enfermer trois ans à la Minerve pour s'initier à la doctrine de saint Thomas et à la tradition scientifique de son Ordre ^ Non qu'il ne se fût même, bien avant cette époque, efforcé de compléter ses études sulpiciennes par de vastes lectures théologiques, dans les trente mois qui suivirent son ordination au sacerdoce ^ : mais il manqua de direction, je l'avoue, dans ces lectures, et d'ailleurs le temps lui fit défaut pour faire la synthèse des connaissances qu'il y avait puisées. Ce point concédé, hàtons-nous d'ajouter que Lacordaire était bien plus théologien, après tout, que ses contradicteurs n'ont voulu le reconnaître. A cet égard, les Dominicains d'Italie, qui sont les maîtres de la science sacrée, lui rendent pleine justice. Il a eu là, comme ailleurs, des aperçus de génie. Il existe de lui, par exemple, sur le dogme de l'immaculée conception , une lettre inédite qui fait le plus grand honneur à sa capacité de théologien ^, et ce n'est point, bien s'en faut, l'unique preuve qu'il en ait laissée ; sa conférence sur la Trinité, entre autres, est

' V. sa lettre à M"" Swetcliiue du 4 lévrier 1840.

- V. au t. V, p. 84 et p. 28(3. — Il lisait dès lors ^^aiul Thuuias, dont il a dit excellemment : « C'est un phare, mais ce ne doit pas être nue l)orne. »

3 Cette lettre, adressée à l'aldjë Perreyve, est du 30 décemlire 1854. Elle est complétée par une autre lettre au même, du 15 janvier 18.55.

Qui ne se rappelle la lettre à la comtesse Edliu.,' sur l'unité et l'union {Correspondance Sn-rtchine, p. 216) ?

Il y a aussi [ihid., p. 328) des choses fort belles dans une autre lettre du Père sur cette question : Kn quoi la chute originelle de l'homme a-t-elle modifié pour lui les conditions d>' la certitudf i

un chef-d'œuvre d'exposition théologiqiie. Enfin, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, dans ses plus grandes hardiesses, il ne lui est rien échappé que Rome ait jugé digne de censure. Gela est considérable.

Je ferai un autre aveu. C'est que l'érudition proprement dite n'était pas son fait : l'imagination fait les orateurs, elle ne fait pas les bénédictins. M. de Montalembert a eu raison de le dire : « Pas plus que M. de la Mennais, Lacordaire n'avait étudié sérieusement l'histoire, surtout celle du moyen âge ^ » Mais M. de Montalembert a eu tort d'ajouter : « On eût dit que son érudition se bornait au De Viris et à Cornélius Nepos. » C'est beaucoup trop restreindre l'idée qui doit rester du Père. Dans ses Conférences, on doit le comprendre, il n'aborde les faits que par les côtés qui parlent à l'imagination de l'auditeur, et peut-être n'était-il pas assez en garde contre ce que je nommerai la rhétorique de l'Histoire. De là ses évocations si fréquentes des grands noms de l'antiquité classique. 11 est resté jusqu'à la tin sous le prestige de ces admirations de son adolescence. « Où est l'àme, demandait-il alors, où est l'àme qui comprendra la mienne? Et qui ne s'étonnera pas que le seul mot de Grande-Grèce me fasse frémir et pleur.n^ - ? » C'était profondément sincère : il sentait ainsi, cela explique tout. Non, il n'avait pas étudié l'Histoire; mais il avait lu

' Le P. Lacordaire, jt.r M. dv. MoNTALEMniatr. p. 14,').

i A Loniin, 18 janvier 1823.

C'est ainsi que M°" de Staël sentait les larmes lui venii- aux yeux au seul nom ilo l'Alliainbia, « des orangers du royaume de Grenade et de^ lilronniers des rois maures. »

ROMANTISME DK LACORDAIRE. 517

tous les historiens que lisaient au temps de sa jeunesse les hommes lettrés qui possédaient l'instruction courante, et, par une sorte de divination, il a eu souvent, sur l'Histoire, des aperçus d'une portée vraiment supérieure. Quelques traits de sa Lettre siii- le Saint-Siège n'eussent pas déparé le Discours sur C Histoire universelle. Enfin, le dirai-je ? Lacordaire, chose presque incroyable chez un homme doué d'une imagination aussi merveilleuse que la sienne, n'avait point le sentiment des arts du dessin, ni celui de la musique. En littérature même, ainsi que l'a dit M. de Montalembert, son goût manquait, à certains égards, de sûreté comme d'étendue. Tout cela est vrai. Mais il ne faut pas en conclure, comme l'a fait un de ses plus récents et plus brillants panégyristes, que « sa prédication iSt retentir dans la chaire un écho du romantisme '. » Le mot propre a manqué ici à l'écrivain. Le nom de romantique, importé en France par madame de Staël, fut donné, vers 182^0, à une école littéraire qui procédait d'elle et des frères Schlegel. Cette école tournait systématiquement le dos à notre dix-septième siècle; elle recherchait certains etfets exotiques; elle déprimait la scène française et magnifiait les théâtres étrangers. Or Lacordaire était à l'autre pôle. Jamais, je le crois, il n'a lu Shakespeare, ni Schiller, ni Galderon, ni les œuvres de la nouvelle école de littérature. Sous ce rapport, il s'était séparé de ses amis de la Société d'Etudes. Jamais il n'a goûté M. Victor Hugo. Lamar-

• ÊlO(j:- (lu P. Lacordaire, couroiiiu' à l'Académie tles Jeux floraux, par ^^. Hem I DRTPKri!. p. P4.

518 ROMANTISiME DE LACORDAIRE.

tine lui-même n'avait trouvé en lui qu'une sympathie pleine de restrictions. Au contraire, M. Delahaye avait fait tout admirer à Henri dans les classiques français, et les tragédies de Voltaire presque à l'égal de celles de Racine. Or, en cela comme en tout, le P. Lacordaire demeura toute sa vie fidèle aux impressions premières de sa jeunesse. Il èlait donc classique de goût et de théorie ^ 11 lui est arrivé comme à Bossuet de produire de grands effets avec des mots familiers : va-t-on faire de Bossuet un romantique? Gela ne veut pas dire que les saillies des Conférences du P. Lacordaire, comme les bouffées humoristiques de sa conversation, fussent toujours heureuses. Mais du moins n'étaient-elles pas systématiques. Ces saillies jaillissaient un peu au hasard, imprévues de lui comme de tout le monde. « Ceux qui me supposent des desseins cachés sous des expressions singulières, écrivait-il, n'ont pas la plus légère idée de ma nature, qui est toute spontanée et incapable de combiner d'avance de semblables accidents. Une fois le mal fait, si mal il y a, j'y tiens comme à un souvenir, comme à une tache qui rappelle un moment de la vie-. » La vérité est qu'il n'en était pas toujours assez, blessé; il sentait moins que d'autres certaines dissonances, qui lui échappaient à son insu ; il a pu lui arriver de manquer accidentellement de goût. Mais il y a loin de là à une bizarrerie délibérée, à la dogniatisation du grotesque, par exenqile, comme elle est formulée dans la préface de Cromwell.

' A l'appui lit- luoii léinoi.i,'iia;4e, qu'il iin- soit permis (l'iiivocpu'rci'hi i (le M. fie Montalembert et celui de Lorain, p. 7(i. « A M- «'o Ptnillv. -iX IVvi-icr \><A\\

, FAIHLI<: POUR L'INGKNIEUX. ôl'J

J'en dis autant de quelques images un peu ambitieuses du Père : le souffle de M. de Chateaubriand a passé par là. Mais en vérité ces taches sont rares chez Lacordaire, et combien l'historien de saint Dominique n'est-il pas plus irréprochable aux yeux du g"oiit que l'auteur des Natchez ! La recherche était dans M. de Chateaubriand comme une seconde nature ; une fois abandonné à luimême, une fois privé de cet ami prompt à le censurer qui fut son ange gardien littéraire, M. de Fontanes, il est tout à fait dépourvu de simplicité. Lacordaire, au contraire, bien que son imagination si riche se complût dans la splendeur du vrai, Lacordaire était naturellement simple ; seulement, certaines réminiscences du Génie du Christianisme le gâtaient de loin en loin.

Ce que je reproche davantage au Conférencier de Notre-Dame, c'est son faible pour l'ingénieux. 11 se laissait même aller jusqu'au -subtil, et à cet égard madame Swetchiue était loin de le retenir . Chose grave dans l'exercice d'un ministère aussi auguste que celui de la chaire sacrée, il n'a pas assez évité de donner à la vérité les apparences du paradoxe. En ce point, le P. Lacordaire ne s'est pas assez défié de l'une de ses qualités dominantes ; il ne s'est pas dit assez que c'est parfois une infirmité que l'esprit. Il a cédé aussi (mais sans en avoir conscience, comme Joseph de Maistre et M. de Bonald) à une ponte naturelle des iiges de déclin littéraire, où les meilleurs font effort pour paraître neufs, ce qui les entraîne à tenter de rajeunir de vieilles vérités en les présentant sous unjour insohte et imprévu. C'est ainsi qu'il y a ti-op do métaphysique, ot d'un-^^ motaphysique arbitrair(\ d:\n>;

-,20 LACORDAIRr; KGRIVAIN.

la Législation primitive ; il y en a trop aussi dans le plan et jusque dans les titres des Conférences de Notre-Dame. Prenons garde toutefois d'abuser de ces critiques. Les l.icunes existent, les défauts existent, mais beaucoup moindres, encore une fois, qu'on ne Ta dit. Parce que le P. Lacordaire n'a pu se soustraire, non plus que nous tous, à l'atmosphère littéraire de son siècle, il ne faut pas le réputer incapable des qualités des maîtres, la simplicité et la sobriété. Combien de fois n'est-il pas classique dans la légitime acception du terme ! Quoi de plus pur, même littérairement, que V Eloge du général Drouot! Quoi de plus sobre que le récit de la bataille de Muret ^ ! Je ne connais personne, a dit M. Lorain, qui sache mieux, quand il le veut, se dépouiller de toute fausse couleur, et j'admire à quel point il sait être simple, non pas de la simplicité propre au dix-septième siècle, mais autant qu'un homme d'esprit puisse rester simple dans ce siècle l'affiné. La lyre du Père a toutes les cordes : il a la simplicité, il a l'éclat, il a la flamme, il a le pathétique, il a la grtàce. J'ai besoin d'inventer un mot pour exprimer à mon gré ce que j'admire surtout en lui : nul, de notre temps, n'a possédé, à ce point de continuité et de perfection, ce que j'appellerai la vénusté du langage. Dans la chaire, il lui arrivait parfois, comme à tous les improvisateurs, d'être inférieur à lui-même, et il le reconnaissait avec une vertu toute chrétienne *.

' Vie de saint Dominique, cli. v.

« « Nous devons regretter qu'un discours religieux ait été faible ou froid ; mais c'est parce qu'il n'a pas produit sur les âmes tout le bien possible, et non parc que le pré iicateur aura mérité moins d'applaudissements. Dieu permet ces inégalités de la parole, précisément pour

LACORDAIRR KCRIVAIX. :,2\

Mais, si l'orateur était parfois inégal, l'éciivain ik» l'est presque jamais. Il a su, par uue exception des plus rares, unir en sa personne deux dons qui semblent s'exclure l'un l'autre : il a été ce que n'ont pu être Fox, Mirabeau, Beri-yer, tout à la fois un orateur incomparable et un très-remarquable écrivain. C'est le témoignage d'un excellent juge * que, de tous les improvisateurs connus, il n'y en a pas un dont les discours résistent aussi bien à la lecture que ceux du P. Lacordaire; il n'y en a pas qui aient conservé, dans cette redoutable épreuve, autant de vie, deflannne et de couleur. « Ceux qui l'ont entendu retrouvent aisément, quand ils le lisent, l'attrait invincible qu'ils ont naguère subi. Ceux qui ne pourront que le lire découvriront en lui, malgré tous ses défauts, à côté d'un orateur merveilleux un écrivain d'un ordre supérieur -. »

On a dit de lui qu'en écrivant, il reste orateur. Rien de plus exact, et cela est vrai, je crois, de toutes les natures véritablement éloquentes. Le souftle oratoire s'élève inopinément chez Lacordaire en toute occasion, pour peu que le sujet y prête, même dans ses lettres, et c'est là qu'on voit combien l'éloquence lui était naturelle.

humiliei- ses serviteurs et les punir de cet orgueil qu'il est l)ien difficile (l'éviter dans un ministère éclatant. l\ m'arrive presque ti>ujours de mal parler de temps en temps et de mal saisir mon sujet; et, liien qu'il y ait des causes naturelles de ces affaiblissements de l'esprit, tels que la lassitude, la tristesse, le défaut de travail, la disposition atmosphérique, cependant j'y reconnais volontiers la main de Dieu, qui se retire pour no\is montrer le peu que nous sommes. Il faut alors se rejeter en Dieu pour puiser en Lui la force si difficile de l'immolation, et attendre en paix l'occasion de mieux faire. » — A M" de Prailly, 24 novemlne 1847.

' M. de Muntalembert.

î M. DE MoNTAi.KMnERT, Lr F. P. Lnrnrilaire, ]>. 14.'{.

522 LACORDAIRK KST SPONTANK.

Madame Swetchine disait de lui : « On ne le connaîtra « bien que par ses lettres. » Elle entendait cela de son caractère. C'est tout aussi vrai de son talent d'écrivain. C'est dans ses lettres qu'on voit combien la simplicité était en lui lliommc même, poui* rappeler le mot de ButFon sm- le style. Il est bien autrement simple que Cicéron, et cette simplicité est d'un charme incomparable, car, tout simple qu'il est, la vénusté qui le caractéi'ise ne l'abandonne jamais. Mais, au moment où l'on s'y attend le moins, une vérité d'un ordre élevé se présente à lui : à l'instant il est ému, l'éclair luit et l'éloquence éclate.

'C'est qu'avant tout, par-dessus tout, Lacordaire est spontané. L'art n'est pas absent; mais l'art même, chez lui, était presque entièrement spontané : il était né artiste en art oratoire, à ce point que, bien qu'il ne parlât assurément pas sans préparation, il n'a jamais eu la conscience complète de ses procédés de mise en œuvre, tant ils étaient soudains le plus souvent, et peu calculés. Aussi ne dites pas quil se plie aux idées de son temps. Il ne s'y plie point, il les a; il en est plein : s'il les exprime éloquemment, ce n'est pas flatterie (rien ne répugnerait ])lus à sa droiture), c'est émotion, c'est l'ettusion d'une conviction propre ou d'une syin[)athio profondément ressentie. (Test môme là c.3 qui a donné à son éloquence quelque chose de trop relatif, de trop actuel, quelque chose qui, pour avoir été, comme l'a si bien remarqué M. Lorain, trop do co tomps-ci, risipu^ d'avoir moins de prisé sur la postérité.

Mais c'est parla précisément aussi qu'il a fait école. D.ins J'ancioniK^ préilicatiou. v'\o\\ d'actu<M, rien de rela-

LA NOUVELLK PRÉDICATION. r,23

tif : elle s'appliquait (je ne l'en reprends pas, à Dieu ne plaise!) à développer des vérités absolues, à les développer uniquement sous leur aspect le plus général, j'ai presque dit le plus universel: elle habitait une région supérieure ; elle s'adressait à un auditoire abstrait, qu'on me passe le terme, à un auditoire de tous les temps et de tous les lieux. Lacordaire, au contraire, n'a eu jamais en vue que son auditoire Irançais du milieu de ce siècle. Toujours il s'est attaché à présenter la vérité sans atténuation (il le croyait du moins), mais sous l'aspect le plus propre à lui concilier la France contemporaine, la France que la Révolution et les écoles publiques nous ont faite. Sans cesse il se représentait ce qu'il avait été lui-même à vingt ans, et plein d'une compassion ardente pour cette situation, qui avait été la sienne, il se demandait ce qu'un prédicateur aurait dû lui dire alors pour se faire écouter de lui et pour le ramener à Dieu. C'est ainsi que ses discours sont d'une vérité purement relative, qu'ils sont plus individuels, moins impassibles que ne l'avait été avant lui la parole sacrée. Il se sentait, nous le sentions un de nous, et c'est par là surtout qu'il avait prise sur nous. Chacun, en l'écoutant, était tenté de se dire : Itu aussi^ il a donc connu cela^ l Là était l'un des grands secrets do sa puissance. Rien assurément ne s'éloignait davantage de l'ancienne prédication, si souverainement impcisonnelle. Mais rien ne contribuait plus à ouvrir, à gagner les C(jeurs ; rien ne donnait plus de ^■ie à la parole du Père. La vie, voilà

' M. Dr'i.rr:rii.

524 LA -NDUVELLK PRÉDICATION.

ce qui personnifie la prédication lacordairienne. C'est par Là que le Père a renouvelé le ministère de la parole évangélique. Elle était inanimée ; il l'a rendue vivante. Toute sa rénovation de la chaire sacrée est dans ce peu (le mots. Avant lui, il n'y avait plus, depuis plus d'un siècle, que des p;>stiches plus ou moins heureux de Massillon : même coupe de phrases, même symétrie dans la période oratoire, même cadence dans les mots, au milieu d'une certaine abondance de lieux communs, mais aussi d'une grande disette de pensées et d'une inanité théologique encore plus grande. Tous les sermons se coulaient dans le moule reçu. Ce moule banal s'imposait à tous. La forme était la grande affaire du prédicateur : quand il avait fait une phrase bien tournée, il cherchait ce qu'il mettrait dedans. Voilà la prédication monotone et vide que j'ai entendue partout dans ma jeunesse. Il y avait encore des hommes d'un vrai talent, leP.de Maccarthy, entre autres ; mais l'originalité faisait défaut. Eh bien! il fallait sortir du convenu. Le moule était usé; il fallait qu'il fut brisé : il le fut. Lacordaire vint, et avec lui la spontanéité, l'individualité, l'actualité (je demande pardon de ces barbirismes). Avec lui, encore une fois, parut la vie : ce mot dit tout. Elle ne s'est point retirée depuis. Ilyaune école do prédication qui procède de lui : c'est l'écoh; dominicaine. Cette école a ses côtés défectueux, elle est trop spéculative ; mais elle garde le manteau d'Elie. Qu'elle reste fidèle à l'exemple qui lui a été donné : que, sans s'écarter de la vérité du dogme, qui est éternelle et par conséquent absolue, elle s'inspire inces-^aiiniieiit dos besoins présents des âmes, et elle

LE V. l)K RAVIGNAN. b2ô

conservera le don par excellence, le don de la parole vivante, la seule qui communique la vie.

Que l'on me comprenne bien : je n'entends pas rabaisser la grande prédication du dix-septième siècle, manifestement supérieure à la notre ; je ne parle que de celle qui a suivi. Je ne prétends point qu'un Bossuet, s'il nous eût été donné, n'eût pu renouveler de nos jours l'éloquence de la chaire, sans la rendre aussi individuelle, aussi relative, aussi personnelle que l'a fait Lacor daire. Je n'écris pas un cours de littérature, j'écris l'histoire ; je dis ce qui est, et, quand je le puis, le pourquoi de ce qui est. Gomme historien, donc, j'affirme que l'éloquence de Lacordaire est une date , et qu'en lui et par lui a commencé une prédication véritablement neuve, sans pour cela être nouvelle : c'est la prédication qui a saint Thomas pour docteur et les Conférences de Notre-Dame pour modèle. Oui, l'éloquence de Lacordaire est une date, et la preuve, c'est que son action s'est étendue sur plus d'un orateur sacré élevé à une tout autre école, sur le P. de Ravignan, par exemple. Certes le P. de Ravignan ne procède pas originairement de Lacordaire, il procède en di'oite ligne de Bourdaloue et des souvenirs du parquet de Paris. Mais comment n'auraiïil pas tenu compte des conférences de 1835 et de 1830, de cette prédication si neuve et si jeune qui avait, comme par enchantement, peuplé d'une foule compacte et émue le vaste désert des nefs de Notre-Dame? Qui peut niei- (ju'il n'ait cherché, lui aussi, à rajeunir avoc tempérance, dans la mesure des dons qui étaient en lui, des thèses d'une vérité trop ancienne et trop connue? « Un peu

"):><■, LK p. DE RA \ KiNAN.

d'iinitatiou d'iuie manière qui ne serait pas naturellement la sienne, se tait sentir, écrivoit madame Swetchine le 18 avril 1S37, et l'on cesse d'être maître là où l'on imite. Mais c'est là un bien touchant témoignage de son zèle pour la vérité, qui lui fait prendre tous les moyens (ju'il croit efficaces et puissants, dussent-ils contraindre sa nature et moins flatter son amour-propre. » Aussi eut-il la gloire de conserver un auditoire en succédant à Lacordaire. Cet auditoire n'était pas absolument le même que celui de 1835 et de 1836. Il était moins nombreux. Beaucoup des admirateurs de l'abbé Lacordaire lui firent défaut; beaucoup aussi lui restèrent, et il en eut d'autres, que la prédication nouvelle inquiétait et irritait, mais que rassurait la sienne. Il plaisait par la belle ordonnance de ses discours, par l'ascendant même des idées qu'il exposait, dans une langue riche et nouvelle. Ses mouvements étaient libres et vrais; il avait, lui aussi, une noblesse naturelle incomparable, bien que ditFérente de celle de notre ami. Il se plaçait à une grande hauteur, à celle d'où descend l'autorité. Enfin la sainteté rayonnait de son beau visage, et les âmes, a dit Lacordaire, allaient à lui par une pente naturelle ; il les aimait et elles l'aimaient. Voilà comment il a réussi à instituer une œuvre (juc nul avant lui n'avait osé tenter, la connnunion génélale de Notre-Dame. Ce sera sa couronne dans réternité. Mais c(jmbien Lacordaire orateur était plus original et plus puissant ! Il était orateur de hi tète aux pieds. Jamais la chaire n'a connu un visage plus jeune, plus illuminé par le rayon intérieur. Je vois encore cette figure ovale, légèrement allongée, s'élargissant vers les tempes,

LACoKDAlRK T H KD I C ATK UR. 7,21

ce front élevé, saillant et débordant les yeux. Ce n'était pas seulement le visage et le geste qui parlaient en lui : il marchait dans sa chaire, il se transportait d'un côté de la tribune à l'autre avec une lenteur cadencée qui marquait l'entière participation de toute sa personne à l'action oi-atoire. En de certains moments, l'attitude inférieure du corps précédait et faisait pressentir avec une aisance infinie ce qu'allaient dire la tête et los bras. la taille svelte du Père, si heureusement proportionnée avant qu'un embonpoint maladif la dénaturât, revêtait alors une majesté, une grandeur indicible. Sa stature un peu grêle était oubliée ; l'auréole du génie enveloppait l'orateur; il était littéralement transfiguré. L'éclat du visage, la beauté du regard, l'autorité du geste, la passion du drame, la magnificence de l'expression, tout se réunissait en un ensemble aussi harmonieux que puissant et produisait une vraie fascination, dont l'auditoire haletant se faisait le complice. L'œil, d'une limpidité si éblouissante, prenait parfois une expression terrible et la bouche alors était superbement dédaigneuse. Mais on ne dira jamais assez combien tout cela était naturel et combien ce naturel dissimulait ce qu'il y a parfois de trop lustré peut-être dans les Conférences imprimées.

Nul n'a mieux compris Lacordaire orateur que M. Delpech. Il ne lui demande pas d'être Bourdaloue ou Bossuet. Il a bien su voii- que le Conférencier de Notre-Dame n'avait pas affaire, comme les orateurs du grand siècle, à une société née dans la foi. En 1^35, le doute était dans l'air. « C'était un courant établi qu'il fallait dériver. Le premier soin devait donc être de pén('^trer dans ces

1)28 LAGORDAIRE l'R liDICATE UR.

oanx, si mêlées qu'elles fussent, pour en déplacer le lit et la pente avant de songer à les épurer ^ » La France d'alors était atfolée de politique : quoi d'étonnant que, voulant, comme M. de Chateaubriand, la ramener au Christianisme par l'admiration des choses chrétiennes, le missionnaire des temps nouveaux, converti lui-même par l'évidence du bien qu'a fait la Religion aux sociétés humaines, se soit attaché d'abord à mettre en lumière ce coté de sa préparation évangélique? Il ne s'en est pas tenu du reste à ces combats d'avant-garde ; il en est venu au centre du dogme, au péché originel, à la rédemption, à Jésus-Christ, et c'est Là peut-être ce qu'il a produit de plus achevé.

Faut-il revenir sur le succès de ces Conférences? « Lues, dit M. Delpecli, elles attirent ; entendues, elles suljjuguaient : à la sympathie, l'action oratoire ajoutait l'autorité. Dans la perspective de la chaire, l'ensemble dominateur de la personne de l'orateur l'emportait sur tout le reste. De ses traits délicats on ne voyait que les grandes lignes, accentuées et sévères. L'éclair de son regard, trop pénétrant ailleurs, était là dans la note juste. Sous les plis du manteau, ses formes élancées offraient plus de [)l('iiitude et de force. Il paraissait plus grand que nature. La première impression qu'il produisait était celle de la surprise mêlée d'attrait que suggère un cire étrange et fort. Tout perpétuait cette impression, geste, intonation, débit, attitude générale.

« Le geste était à la fois instinctif et rétiéclii. Sobre au d('but, lent, contenu, accentué, il s'élargissait avec le

' Dici.i'Ecii, p. 02.

LACURUAIRE ORATEUR. 529

sujet. Tout à coup les bras s'ouvraient en ci-oix, ou bien ils décrivaient une vaste courbe. Une émotion sincère, profonde, inspirait, soutenait, expliquait l'effet de la ligne. Le geste avait une valeur morale. L'àme et le corps agissaient de concert. Aux instants pathétiques les mains s'agitaient par des frémissements incertains et semblaient secouer sur l'auditoire la tlamme d'une torche. Je ne sais quel rayonnement partait alors de cette main, se croisait avec Téclair du regard et traçait autour de la tête comme une auréole prophétique ^ .

« La voix de Lacordaire n'avait pas ces vibrations délicates et veloutées dont le charme enveloppe une petite enceinte et se perd dans une grande. Glaire, incisive, susceptible de force et de passion, cette voix s'échauliait par degrés, devenait frémissante, grandissait, remuait, entraînait, trouvant aux instants douloureux des vibrations poignantes comme un gémissement et un sanglot. Les défectuosités du timbre étaient promptement effacées par la puissance et la vérité du débit. Martelée au début, la parole grandissait avec l'émotion, se précipitait, et, arrivée au comble, s'abaissait parfois d'une l'acon subi le comme si elle eût disparu dans un goutfre. L'articulation des derniers mots était alors si l'rémissante et si rapide, (ju'elle en devenait presque insaisissable. On aurait dit (jue la parole, insuffisante k suivre le vol de la pensée, se laissait emporter par elle, cfrieurant à peine les lèvres.

' Quelquefois il .se iMiuussait en nuehjue sirte dans sa chaire imur se relever en ëteiulant les deux bras. Le plus souvent il étendait le seul l)ras droit horizontalement à la hauteur de la bouche. Ce geste, d'une beauté sculpturale, était d'une autorité inconiparal)le.

LACOKD.\IRE. II. 34

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