EPILOGUE
« Telle lut cette action, mélangée de calcul et d'inspiration soudaine, mais toujours profondément sincère. Tout n'était pas naïf, involontaire dans ces mouvements, mais tout était naturel. Ce n'était pas une parole apprise, c'était une àme. Cette âme, pour parler son langage, rompait les digues de la chair et se jetait à corps perdu dans F àme d'' autrui K »
Certes cela est digne d'admiration à jamais. Et pourtant ce n'est pas là, si je l'ose dire, le grand côté du P. Lacordaire. Oui, ii fut éloquent entre les plus éloquents ; oui, par une exception rare entre toutes, il fut un orateur inimitable et tout à la fois un admirable écrivain. Oui, il a laissé mieux encore que le souvenir d'une grande parole évanouie : il a laissé une œuvre qui lui survit, celle des conférences de Notre-Dame de Paris, et il a créé deux grandes institutions catholiques, la Province dominicaine de France et le Tiers-Ordre enseignant de Saint-Dominique. Il a été ainsi plus qu'un orateur, plus (prun écrivain : il a été un fondateur, et ce sera sa gloire à toujours. Mais une chose l'honore peut-être davantage ; une chose suffirait à sa mémoire (junnd bien même les oeuvres de son zèle auraient péri, c'est son caractère, — si grand quand on le considère, encore plus grand quaiul
' DELPEnii, |)i). 51, 52, 01, (52, (J4 i-t 05*
É1'1L()Gï:e. 531
ou le compare. — « Nous avions un roi, disait à ses obsèques une femme du peuple ; nous l'avons perdu ! » Oui, nous l'avons perdu, mais il nous laisse un exemple immortel : l'exemple d'une grandeur et d'une virginité d'âme immaculée, dans un temps qui restera fameux par l'abaissement des caractères ; l'exemple d'un homme supérieur par l'esprit, plus supérieur par l'âme, l'exemple d'un homme d'honneur fidèle à Dieu, à l'Eglise, à son pays, à lui-même, jusqu'à la dernière heure ; l'exemple, on un mot, d'une sainte vie et d'une grande mort.
J'ai fini.
Je remercie Dieu d'avoir assez vécu pour qu'il m'ait été donné de rendre ce témoignage au P. Lacordaire. « N'y eût-il eu entre nous que l'éclat de son dévouement à la cause de Dieu, c'en serait assez pour que je fusse porté vers sa gloire, sans autre ambition, en la célébrant, que le plaisir de ma conscience ^ . »
Me pardonnera-t-on de dire un mot de moi? J'ai renoncé, avant le temps, à la vie publique pour écrire le livre qu'on va lire. Je l'ai écrit dans la retraite, à un âge où l'on n'attend plus rien des hommes, mais où l'on pense beaucoup aux jugements de Dieu,
J'ai va de fort près les hommes et les choses dont je parle dans ce livre : j'ai tâché de les juger avec un esprit hbro de toute prévention, exempt de toute complaisance.
1 LAf.ohUAiKE, Frédéric Usanam, j). U.
532 El'lLOGUt:.
J'ai aimé et admiré Lacordaire ; je ne l'ai jamais tlatté. Il n'était pas mon frère de lait. J'étais un vieux chrétien et lui un converti. Sa famille et la mienne, en ce qui touche la Révolution française, n'étaient point dans le même courant d'idées. Il me semble donc qu'à aucun égard je ne devrais être suspect. Magistrat, d'ailleurs, durant quarante ans, j'ai dû prendre l'habitude de l'impartialité, et je me crois quelque droit de dire avec Robertson : Quand j'écris l'histoire, je me recueille comme un témoin qui va déposer en justice.
J'ai eu sans cesse présentes à l'esprit ces paroles de mon ami :
« L'Histoire doit-elle cacher les fautes des hommes et « des Ordres ? Ce n'est pas ainsi que Baronius a com- « pris son devoir d'historien de l'Eglise ; ce n'est pas « ainsi que les Saints avaient coutume de s'exprimer « sur les scandales de leur temps. La vérité, pourvu « qu'elle soit dite avec mesure, est le bien premier des « hommes. La taire, surtout dans l'Histoire, est une « lâcheté indigne d'un chrétien. Mais la faiblesse est le « mal d'aujourd'hui, et on la cache sous le voile du ^< respect pour les choses saintes. Ce déguisement ne « sert à rien devant Dieu ni devant les honunes. Dieu, « quia donné à son Église le privilège de l'infaillibi- « lité, n'a voulu concéder à aucun des membres do « cette Église le privilège de l'impeccabilité. Saint « Pierre a été un })èclieur et un renégat, et Dieu a « tenu à ce que cela fût dit dans l'Évangile ' . »
' Lettre il ^alJl)^• l'cn-e^ve, 2 avril 18jj.
KIMLOGUK. 533
J'ai fini. Mais, avant de prendre congf^ du lecteur, je voudrais lui laisser un dernier enseignement, et cet enseignement, — pins actuel que je ne saurais le dire, — je l'emprunte encore au P. Lacordaire. N'est-ce pas lui qui, au mois de mars 1858, au moment où la tombe du P. de Ravig-nan se fermait, adressait aux catholiques , endormis alors dans une si universelle et si décevante sécurité, cet avertissement prophétique ?
« Maintenant, où sommes-nous et qu'arrivera-t-il ?
« Il n'y a pas dans l'Eglise une seule époque où elle n'ait eu des adversaires proportionnés à la puissance dont elle avait fait preuve. C'est la loi de son existence. Au lieu que l'univers marche sous des lois qui ne rencontrent pas de résistance, l'humanité n'obéit aux siennes que par des eftbrts constants, et, dès qu'elle cesse de lutter, elle cesse d'avancer dans sa route et dans son destin. Il en est de même de l'Église. Nous devons donc être sûrs que, même à part nos fautes, le péril présent de l'Église est grand.
« L'œuvre du dix-huitième siècle ne suffit plus à nos ennemis. Le dix-huitième siècle comptait sur la raison et sur l'amélioration de la société humaine par la raison. Cette espérance est brisée. Le champ des révolutions s'est ouvert, et le monde est impuissant à le fermer. Cette vue rapproche de nous tous ceux qui tiennent à l'idée de l'ordre sous la forme chrétienne de ki propriété, de la famille et de la liberté civile : c'est là notre tbrce et aussi notre honneur. Mais il en est pour qui cet ordre, loin d'être le but, ^.sV Vohstacle, et qui, par conséquent. y puisent l'aliment d'une passion contn^ le Christianisme,
r,,S4 EPILOGUE.
passion gigantesque, qui ne peut plus se prendre aux illusions du dix-huitième siècle, et qui doit appeler à son secours de plus héroïques négations.
« Ces négations, nous les avons devant nous. Elles se feront place d'un bout de l'Europe h l'autre, et, la France étant le siège le plus libre aujourd'hui du Christianisme, le plus fort par les expériences acquises et par les établissements fondés, le plus fort aussi par les armes que la Révolution lui a fournies dans ce qu'elle a eu de juste et de sensé, nous devons nous attendre à suMr les assauts d^une erreur plus vaste qu'elle ne s'est encore montrée, plus ennemie de la nature et de la raison, p/«.<? résolue enfin de donner à notre foi le coup suprême du désespoir ^
« Heureux serons-nous si Dieu, qui nous fit les grands hommes.de notre enfance ', et qui, à notre âge viril, nous envoya des hommes tels que Frédéric Ozanam et le P. de Ravignan, ouvre encore pour nous le trésor des intelligences réservées aux jours de résurrection, et nous permet d'entendre de nouveau des voix éloquentes, sur des lèvres aimées ! Heureux surtout, s'il nous communique un esprit digne de nos malheurs et digne des tombes qu'il nous donne à garder^! »
• N> seml)le-t-il pas qne ceci ail éln écrit à la veille des élections (le i'aris, au mois de mars 1809?
• MM. de Chateaubriand, de lionald, de Maistre.
• Lacordairb, Correspondant <lu 25 mars 1858.
FIN Df TOMR SKTONli F-: T D K R N I K H
Page 143
« /l Messieurs les Rédacteurs- Fondateurs de l'Eve nouvelle.
a Paris, 26 mai 1848.
« Messieurs et très-chers collaborateurs,
« J'ai résumé dans mon esprit ce qui s'est passé hier soir entre nous, et j'ai pris la seule résolution qui soit désormais possible pour moi.
« Vous avez vu, Messieurs, tout ce que j'ai fait pour donner à notre œuvre une assiette définitive. Vous m'avez dit que cette œuvre reposait en très-grande partie sur moi, que je devais en avoir la propriété unique et la direction absolue, que la division de la propriété et de la direction était'une combinaison impraticable. Malgré la grandeur du fardeau, j'ai accepté et j'ai préparé un article par lequel je me donnais au journal autant qu'il était possible de se donner; mais, en même temps, je traçais à grands traits l'esprit dans leciuel je pensais qu'il devait être dirigé. Cet article a été lu hier mutin ; vous l'avez approuvé, il a été porté à l'imprimerie, tout était conclu, les choses en étaient là à midi. Voyons ce qu'elles sont devenues à neuf heures du soir.
« A neuf heures du soir, tousles membres fondateurs, sauf M. de Coux, ont déclaré mon article insuffismif.
« Il est manifeste, par conséquent, d'une part, que ma direction n'est pas unanimement acceptée, et d'autre part que l'expression de mon esprit est regardée presque unanimement comme insKffisante. Est-il possible, en présence de ce double résultai, que j'accepte la responsabilité matérielle et morale d'une œuvre qui m'échappe en deux manières? Quoi ! tout pèserait sur moi et je ne serais pas directeur! ou bien, je serais directeur, mais avec un esprit qui n'exprimerait pas suffisamment celui de tous ! En me résignant à une pareille situation, je ne ferais pas seulement un sacrifice, mais un acte d'imprudence inqualifiable. D'un autre côté il est constant que les choses ne sauraient rester dans l'état où elles sont, et qu'aucun autre arrangement n"a été reconnu praticable en dehors de la propriété unique et de la direction absolue, reposant toutes les deux sur ma tète. Il ne me reste donc qu'un parti, celui de me retirer, et je me retire, quoique avec un profond regret de me séparer d'une œuvre à laquelle j'attachais tant de prix, et d'hommes auxquels je tenais par des liens d'estime et d'attachement si profonds.
" J'ai chargé M. Cartier, l'un de nos collaljorateurs, de ma procuration pour tout ce qui regardera le transfert de la propriété. Deux partis sont à prendre : ou continuer le journal avec un nouveau propriétaire, ou faire servir le journal par une autre feuille. Les deux arrangements sont faciles. J'autorise M. Cartier à faire tout ce qu'il jugera le plus opportun, de concert avec vous. Si vous souhaitez connaître mon avis, le voici : Je crois que le journal peut vivre avec un nouveau propriétaire, qu'il importe de le conserver, et qu'on ne doit recourir à sa dissolution qu'à la dernière extrémité. C'était l'opinion de M. l'abbé Maret et je m'y range pleinement, mais en laissant M. Cartier libre de faire avec vous ce qu'il estimera le meilleur.
« ^'euillez agréer, Messieurs et très-chers collaborateurs, les regrets douloureux que j'éprouve d'une séparation à laquelle j'étais loin de m'attendre, et que jusqu'au dernier moment j'ai voiilu éviter par tous les saci'ifices compatibles avec la prudence. Vous en avez tous été témoins ; vous avez vu quelle part j'acceptais dans les charges, vous jugerez, dans votre conscience et dans votre honneur, si vous devez m'accuser de n'avoir pas été plus loin.
<i Je sui.s, avec une haute estime, une sincère affection et un éternel souvenir, Messieurs, votre très-humble et très-dévoué serviteur,
■' Fr. Henri-Dominique Lacordaire.
Il rfi's Fréffs Pr(*rhrin's. »
PIKCES JUSTIFICATIVES. r,37
Cette lettre est décisive. Elle atteste nettement que tous les fondateurs de l'Ère, sauf M. de Coux, trouvaient le Père insuffisamment républicain. Ils laissèrent passer son article, parce que le Père en fit, comme on vient de le voir, une question de cabinet. Mais ils persévérèrent dons leurs illusions sur le présent et sur l'avenir de la forme républicaine en France. Lacordaire, de son côté, ne fit que s'affermir dans sa préférence pour la monarchie contrôlée par les conseils publics delà nation. Il ne voulut pas rompre, mais il se retira définitivement un peu plus tard, et il ne cessa de protester, dans sa correspondance de chaque jour comme il l'a fait dans son écrit suprême. Voilà la vérité.
Pagre 220
« Lettre de M. l'nhhè de Salinis à l'orchevêquc de Bordeauo^.
« Monseigneur,
(' Vous avez voulu que mon nom fût proposé aux électeurs du département de la Gironde.
« J'ai senti vivement tout ce que cette pensée avait d'honorable pour moi. J'y ai, cependant, résisté jusqu'au moment où j'ai pu craindre de reculer devant un devoir.
« Vous désirez que j'explique comment je comprendrais le mandat qui me serait confié.
« Sui'tout en ce qui touche les intérêts dont auront été spécialement préoccupés les électeurs qui porteraient sur moi leurs suffrages.
« Je vais le faire avec toute lu loyauté, toute la franchise que le pays a le droit d'attendre dans ce moment de tous les hommes à qui pourrait être déléguée la mission de constituer notre avenir.
M Cette mission n'a rien qui puisse effrayer plus particulièrement la conscience d'un prêtre.
« L9 monde politique, après la révolution qui Ta remué jusque dans ses profondeurs, est comme une terre neuve, que nous pouvons aboi'der, ce me semble, avec plus de confiance.
« Quelques heures ont emporté les derniers débris d'un passé de quatoi'ze siècles.
« Deux seules choses sont restées debout :
'( La France qui ne périra pas,
'' L'filglise qui ne peut pas périr.
" La France et TÉglise, placées l'une vis-à-vis de l'autre dans uiif position toute nouvelle et sin.q-ulièrement remarquable I Rien de plus simple, désormais, que leurs rapports, déterminés tous par des intérêts communs plus évidents que le jour.
» Qu'est-ce qui émeut la France dans ce moment?
« Trois mots, qui contiennent toute la pensée du monde nouveau dont elle est en travail : Liberté, Egalité, Fraternité !
K Ces trois mots, l'Eglise les apporta du ciel, il y a dix-huit cents ans ; elle les inscrivit sur le seuil du nouvel avenir qu'elle ouvrait à l'humanité.
« Le monde romain fut sapé dans sa base païenne, l'égoïsme, la division, l'esclavage.
« De là les oppositions prodigieuses que rencontra l'Eglise naissante;
« De là les résistances au milieu desquelles s'est accompli lentement, d'âge en âge, l'alFranchissement progressif de l'humanité.
« Ce travail du Christianisme, cette œuvre merveilleuse de Dieu et des hommes qui remplit les temps modernes, le monde semble être impatient aujourd'hui d'y mettre la dernière main.
« L'humanité tressaille, pour ainsi dire, sous le souffle de l'esprit chrétien, qui descend de plus en plus vers elle des hauteurs de l'ordre surnaturel.
« Les instincts, les espérances des peuples cherchent leur expression dans la langue de l'Évangile. L'Eglise et la France, en qui vit et se meut l'humanité, se disent, se répondent les intimes mots : Liberté, Egalité, Fraternité.
« La terre accepte le programme du ciel.
" Que l'E^glise et que la société politi([ue s'efforcent de réaliser ilésormais, chacune dans l'ordre où s'exerce leur diverse action, tout ce que ce programme renferme,
« Et, au lieu des contradictions du passé, (jui ne voit un accord admirable : deux muvres distinctes, mais qui s'aideront l'une l'autre ?
I' Qui ne comprend, en effet, que plus l'Eglise développera, par son enseignement, les notions divines île liberté, d'égalitc, de fraternité, dont elle a doté la raison et la conscience humaine.
PIÈCES .TTJSTIFICATIVKS. f.39
et plus il deviendra facile de les réaliser dans les institutions sociales;
« Et que, d'un autre coté, à mesure que les institutions publiques reproduiraient plus fidèlement la pensée du Christianisme, les peuples deviendraient de plus en plus chrétiens.
(( L'harmonie est une conséquenre si lofriquf» de cette nouvelle situation, elle sort si naturellement du fond des choses, qu'elle ne pourrait être brisée que par les passions les plus inintelligentes, ou compi"omise que par les plus déplorables malentendus.
« La voix des passions, si elle parvenait à se faire entendre dans l'Assemblée nationale, y serait étouffée par les nobles instincts, par la raison souveraine du pays.
<( C'est pour prévenir les malentendus que la présence de quelques prêtres est surtout désirable.
a Leur mission sera nettement dessinée, facile, ce me semble.
« Ils devront faire comprendre que, déliés, comme tous les citoyens, par des événements où l'action de Dieu est visible, de tous nos engagements envers le passé, nous n'avons aucune raison partieulière de vouloir faire revivre ce qui n'est plus.
« Ce n'est pas nous, sans doute, qui insulterons les ruines qui nous entourent. Poiir les respecter, il nous suffit d'y retrouver le vestige de la main de Dieu et de la main de nos pères. Si co qu'elles nous rappellent fut imparfait, n'accusons ni nos pères ni Dieu. Ne voyons que le plan providentiel qui a soumis la vie de l'humanité, comme la vie de l'homme, à une loi de progrès et de développement.
.( Mais que regretterions-nous de ce monde, qui n'appartient plus qu'à l'histoire ? Les privilèges qui furent accordés à l'Eglise et dont l'Eglise peut se passer, l'histoire dira qu'elle les acheta souvent bien chèrement au prix d'une dépendance qui entravait plus ou moins sa divine action.
« Ce que l'on nous promet aujourd'hui vai ï miei x. La Lihrrh' dans le droit commun, c'est ce qui sied l'i l'Efflise.
(t Plus rien d'exceptionnel.
« On ne verra pas une exception dans le modique traiteniont accordé aux ministres de l'Eglise, et que rei'oivent les ministres do tous les cultes existants dans le pays:
« D'autant que, pour le clergé catholique, comme i^our les pasteurs de qucb|uos-unes des confessions protestantes, ce n'est pas là un salaire, mais une dette. C'est une lettre de change sur l'avenir, que In nation, eu S9. mit dans la main de rp',glisc. pour lui
540 PIKCKS .irsTIFICATIVES.
assurer du pain, au moment où elle lui retira toutes les richesses ilont l'avait dotée la munificence de nos aïeux.
« Ce n'est pas l'honneur seulement, c'est l'humanité qui défend de forfaire à cet engagement. Qui déshériteriez-vous des consolations de la vie future ? Les hommes à qui les souffrances de la vie présente les rendent plus nécessaires ; l'habitant des plus pauvres campagnes, des hameaux les plus abandonnés. Sauvage économie qui aboutirait à montrer en France, au centre de la civilisation chrétienne, ce que le voyageur, au dire de Cicéron, ne rencontra jamais dans la barbarie des anciens temps, des populations sans prêtres, sans autel, et bientôt, n'en doutez pas, sans morale et sans Dieu 1
« Cette question, sur laquelle nulle hésitation n'est possible, une fois écartée, on n'aperçoit aucune difficulté sérieuse, tant les intérêts de l'Eglise sont les intérêts les plus évidents du pays.
«' Que demande l'Eglise? Rien que ce qui a été promis à tous.
« C'est le droit de tous qu'elle défendra en défendant ses droits.
« Le premier de ces droits, qui constitue l'essence même du Catholicisme, c'est son indépendance à l'égard de tout pouvoir humain.
« Ce droit. Dieu l'écrivit avec le sang des martyrs sur la base même du monde chrétien. Vous l'écrirez sur la base du monde que vous allez élever.
« Liberté de conscience, ce cri de l'Eglise naissante est devenu le cri de rhumanité.
« Cette liberté, l'Eglise ne la réclame que dans les termes où elle est posée à l'heure qu'il est dans la raison humaine, et où elle sera formulée nécessairement dans vos lois :
« C'est-à-dire une liberté égale pour tous; rien de particitlier pour nous, rien d'exceptionnel contre nous.
V Si donc ces utopies unitaires que rêvent certaines écoles de philosophie, si les traditions de la jurisprudence païenne, qui préoccupent encore un petit nombre d'esprits, venaient à menacer l'Eglise, il doit être compris qu'en défendant son indépendance, elle défendrait la cause même de l'humanité.
« La liberté de conscience serait un vain mot, un mensonge qui déshonorerait la constitution du pays, une hypocrisie indigne de la nation la plus noble du monde, si toutes les conséquences légitimes de ce principe n'étaient pas réalisées dans les lois.
(I Ces conséquences, évidentes pour tous les hommes dont la
r I !•: c ES j i; s T 1 k i c a ri v e s. r,4 1
logiciue n'est pas devenue l'esclave de leurs passions eu de leurs préjugés.
« C'est : le libre exercice de tous les criltes, forme extërieure de la foi, expansion sociale de la pensée religieuse, si j'ose ainsi l)arler, développement naturel, par conséquent, de la liberté de conscience ;
« La liberté d'association, sans laquelle toute liberté est désarmée contre les entreprises du despotisme, et que vous ne pouvez limiter aujourd'hui, sous aucun prétexte, dans l'ordre religieux, sans (ju'elle ne soit enchaînée demain, au luême titre, dans l'ordre politique ;
« La liberté d'éducation, droit inaliénable de la famille, qui ne peut être violé sans que tous les principes sur lesquels la société domestique est constituée ne soient ébranlés.
« Car si un pouvoir quelconque peut ravir v. vos enfants, sous prétexte d'unité sociale, d'intérêt général, la portion la \)\\xs, précieuse de l'héritage que vous voulez leur transmettre, votre foi, les saintes traditions de vos aïeux, pourquoi, au même titre, ne leur enlèverait-il pas les biens d'un ordre inférieur ?
« Vous voyez se dresser ici ces formidables problèmes de la transmission de la propriété, des rapports des hommes qui possèdent et de ceux qui ne possèdent pas, de l'organisation du travail, où se trouve le nœud de nos futures destinées.
« A ces problèmes, le monde, avant Jésus-Christ, ne connut (l'autre solution que l'esclavage ;
« Le Christianisme seul pouvait en trouver une autre, la charité.
ce Or, dans les conditions nouvelles où ils se posent devant nous, la charité ne les résoudra pas, sans aucun doute, sans s'aider de la science; mais la science, de son côté, ne pourra rien sans la charité.
« Il serait facile de montrer, si cela n'exigeait pas des développements qui dépasseraient le cadre où je dois me renfermer, (jue. de quelque côté que l'on envisage l'avenir de la France, elle no saurait se passer de l'intervention du Catholicisme.
« Admirable situation de l'Eglise, dont les intérêts se confondenl si visiblement avec les intérêts de la société! Tout ce qu'on était convenu d'appeler les prétentions du clergé, bientôt , au grand jour qui se lève sur le monde, on verra (jue c'étaient les droits les plus imprescriptibles de l'humanité.
a L'adhésion si prompte, si unanime, qae le noiicel ordre de choses qui va s'établir parmi nous a renconti'ée dans le clergé, est expliquée, ce me semble, par to'.it co (jue jo vie.i< do diio. Ou \\'\ voit que la
542 riKC.ES JU8T11- ICATIVKS.
conséquence naturelle du double sentiment qui est toute l'àuie du prêtre, l'amour de l'Eglise et l'amour du pays.
« Le peuple ne s'y est pas trompe. On dirait que le sens divin de ce qu'il faisait lui a été révélé. Il a eu l'instinct de l'alliance uatio'elle du Catholicisme et de la liberté.
« Il existe cependant encore des défiances, privilège par où (juelques esprits plus avancés se distinguent de la foule.
« Ue bonne foi, sur quoi sont fondées ces préventions: à quel titre notre sincérité serait-elle suspecte ?
(' Qu'est-ce qui effrayerait le prêtre dans ce qui est devant nous?
« Est-ce le nom qui a été substitué à un autre nom sur le fronton de l'édifice social ?
« Mais qui, plus que l'Eglise, société surnaturelle de tous les temps et de tous les lieux, sait qu'il n'y a rien de divinement établi dans les formes diverses de gouvernement ? La meilleure est celle qui répond le mieux aux idées, aux mœurs, aux besoins de chaque société.
(( Je dirai plus :
« La démocratie, c'est-à-dire l'émancipation des classes opprimées, leur initiation progressive à la vie civile et politique, c'est le mouvement imprimé au monde par l'Évangile 1.
« Tout bomme qui a étudié l'histoire au point de vue chrétien, a donc entrevu les révolutions qui s'accomplissent de nos jours comme le terme probable vers lequel marchait l'humanité.
« Mais, direz-vous, cet idéal de l'avenir, vous ne comptiez pas le voir se réaliser sitôt ; et lorsque la république, il y a quelques jours, s'est dressée soudainement devant vous, elle vous a étonnés.
(I Oui, et vous aussi probablement.
« Mais qu'importe, si je l'accepte aussi loyalement que vous i
V \'oulez-vous avoir toute ma pensée? La voici :
.1 .le supposais que la monarchie n'avait pas encore fait sou temi)s. Je croyais que la démocratie se développerait sous cette forme, de plus en plus modifiée, avant de revêtir une forme nouvelle.
l Voilà ce que le P. Iiacordaire ne voulait (>as l.nissor ilin» alors dans VL'fo noiiceUe. Ce «jui n"a (>as empêché^ on 185?, M. <lo Saliais ilo passer pour un hoinini; «l'ordre et la Pt'-ro de passer pour un démocrate. l*oiir<iuoi f Par cela seul ijue ce di-riiier s'est respocté liii-in/^nie et s'est abstenu do toute apostasie I >jllti>|U'-,
« Mais voilà que tout ce qui restait de monarchie parmi nous, tout ce que du moins nous appelions hier de ce nom, a été balaye, en un jour, par un souffle de tempête, parti de la terre ou du ciel, peu importe.
« Je regarde, et je ne vois plus devant moi que lu nation, rentrée dans la plénitude de sa souveraineté.
« Cette souveraineté, elle entend Texercer d'une manière libre, indépendante. La France ne se croit engagée en rien envers un passé qui s'est enfui loin d'elle : elle ne voit que l'avenir.
« En un mot, la nation veut se gouverner elle-même.
« Certes, elle en a le droit.
« Donc LA SOUVERAINETE NATIONALE est à mes yeux quelque chose de plus qu'un fait nécessaire, devant lequel je m'incline : c'est un PRiNCiPTS^ que faccepte avec toutes ses conséquences *.
« Je ne dis pas seulement : tout pour la nation, mais • rien que par la nation.
« Ce que la nation veut aujourd'hui, je le veux.
« Je voudi'ai demain ce qu'elle voudra 2.
« Ses lois, librement votées par des représentants librement ('lus, seront mes lois 3.
« Le di'oit qu'elles ont sur moi n'a rien de supérieur dans ma conscience que le droit naturel et divin contre lequel il ne se peut lien faire, dit Bossuet, qui ne soit nul de plein droit.
(• Rien au-dessus de mon pays, que Dieu.
« Si cette déclaration franche, loyale, ne vous suffit pas, n'estce pas moi qui, à mon tour, aurais de justes raisons de m'étonner ?
« N'est-ce pas vous qui exciteriez eu moi de légitimes défiances?
« N'y aurait-il pas lieu de craindre qu'une révolution, qui ne serait qu'un malheur, si elle n'est pas pour la France le passage à une nouvelle et meilleure existence, la conquête de tout un avenir, n'ait été rien à vos yeux que le triomphe d'un parti? Avezvous bien calculé toutes les conséquences de ces étroites préoccupations ? Ne voyez-vous pas que, si vous concentriez, de fait, dan? les mains de quelques-uns, la souveraineté (jui, de droit, appartient à tous, vous ne laisseriez pas seulement en dehors de votre
l El 11! dogme do la légitinute, nueii faites-voiis f ■i Kùt-ce le despotisme.
5 M. de Saliuis ne prévoyait pas alors le 2 d.W'.'.nluo 1SS2. .Mais cette proiessioii de foi ne l'a guère embarrassé.
société quelques hommes qui vous déplaisent, que vous y laisseriez la logique, la raison, la justice, tout ce qui est la première condition de l'existence de toute société ? que cet immense édifice, posé sur une base si étroite, s'écroulerait sur vous ? en un mot, que votre république, si vous n'y voulez que des républicains de la veille, n'aura pas de lendemain ?
« En demandant que tous les intérêts soient représentés dans cette assemblée qui va faire une nouvelle France, afin qu'après s'être expliqués, entendus, ils trouvent tous leur place et vivent à l'aise dans cette France nouvelle ;
« Eq voulant que l'Assemblée nationale rejirésente la .souveraineté de la nation, et non la tyrannie de quelque parti ;
« En désirant que la liberté, qui sera formulée dans les lois de celte assemblée, soit, non la liberté de quelques-uns, mais la liberté de tous ;
« Enfin, en rappelant les promesses par lesquelles la république naissante s'est fait accepter si sincèrement de tout le pays,
« Nous lui donnons les seules conditions d'une existence durable ; nous la garantissons contre les seules chances qui la menacent sérieusement.
« Nous sommes des républicains meilleurs et surtout plus intelligents (|ue vous.
« Je viens de dire mes pensées avec un désir bien sincère de n'en voiler aucune ; c'est ce qui explique et excusera les développements beaucoup trop longs où je me suis laissé entraîner.
« Je dois ajouter un mot cependant. Vous savez. Monseigneur, avec quelle répugnance j'ai consenti à ce que ma candidature fut proposée. Si elle était acceptée par les électeurs, une pensée me soutiendrait dans la carrière si nouvelle pour moi où je me trouverais jett': c'est qu'elle m'aurait été ouverte par vous, Monseigneur, par votre clergé, et que, pour remplir dignement la mission qui me serait imposée , je n'aurais qu'à ui'inspirer de l'admirable esprit qui anime la famille d'adoption <iue je serais chargé de représenter.
« Recevez l'hommage du profoml respect avec lequel je suis, « Monseigneur,
« Votre très-humble et très-dévouc' ser\ iteur, (( li'abbc' i)K Sai.ims. »
liorileaus, ."> avril IS'iS.
Je ne conteste pas l'habileté de ce langage.
Ce que je «.-onteste, c'est qu'il soit honorable pour un si pur légitimiste d'être aussi preste à saluer le soleil levant, aujourd'hui la République, demain l'autocratie de Napoléon III, e sempre bene.
Mais, dira quelqu'un, qui se scandalisa de ces palinodies? Qui? Le P. Lacordaire, et à bon droit.
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Ordination pour le l cr er à 4 h e v. r c <. . Nous Fr. Henri-Dominique LACORDAIRE,
DE L'oBDRE des FRÈRtS PRÉCHECES, MAITRE EN SACRÉE THÉOLOGIF,, PROVINCIAL DE FRANCE,
Aux Révérends Pères Prieurs et à tous les Religieux de la Province de France, Salut l't bénédiction davs le Seir/neur.
« Bien-aimés Frères.
« Il y aura bientôt neuf ans accomplis qu'après un demi-siècle d'exil la divine miséricorde permit à notre saint Ordre de reparaître sur la terre de France, où le Bienheureux Dominique l'avait d'abord fondé. Nous y revînmes en petit nombre, dans une maison modeste que la charité nous donna, et avec une espérance d'accroissement que nous seuls partagions. Mais Dieu, qui se plaît aux faibles commencements, dont lui-même , dans ses œuvres, nous a montré rexomplo, ne tarda point de bénir la confiance que nous avions mise en lui. Moins d'un an après notre premièi-e fondation, nous nous établissions à Chalais, vieux monastère bâti par saint Hugues, évèque de Grenoble, presqu'en même temps que la Grande-Chartreuse, et qui, après avoir appartenu à l'Ordre do Saint-Benoit, puis à l'Ordre de Saint-Biuno, passa dans nos mains comme un débris sacré auquel la Providence tenait. Plus tard, le clergé du diocèse de Dijon nous ott'rit, à coté des ruines de la célèbre abbaye de Flavigny, une maison dont le souvenir lui était cher; nous eu prîmes i)OSsession avec une reconnaissance aussi prompte (|ue le bienfait. Enfin, dès 1849, Mgr Sibour, archevêque de Paris, nous appelait dans la cajiitalc même de la France et
confiait à notre pieté cette église des Carmes arrosée du sang des martyrs, et la première qui avait été rendue à Dieu au sortir de nos tourmentes civiles. Ces fondations successives étaient accompagnées d'un accroissement dans le nombre de ceux qui demandaient à partager nos devoirs ; la grâce des vocations nous était donnée avec la grâce des établissements, selon celte parole de Jésus-Christ, qi(e quiconque abandonnera sa maison, ses frères, ses sœurs, son père ou sa mère, à cause de lui et de l'Evangile, retrouvera dès ici-bas des maisons avec des frères et des sœurs. Nous pûmes même, malgré notre peu d'antiquité et la faiblesse de nos traditions, soit lliéologiques, soit ascétiques, créer à la fois uno maison de noviciat et une maison d'études, ce double fondement de toute province religieuse destinée à prospérer.
« Or, parmi tous les soins qui devaient nous occuper à l'origine d'une œuvre si grave, il en était un que nous estimions digne d'une longue expérience : c'était la distribution de nos exercices quotidiens selon une loi constante, uniforme, et qui, en étant la fidèle mais intelligente expression de l'esprit et de la lettre de nos constitutions, nous donnât à la fois le mérite de l'observance et l'avantage d'un temps bien partagé pour nos travaux. Ce point était délicat entre tous, parce que n'étant réglé d'une manière précise ni par nos constitutions, ni par nos usages, il laissait quelque chose au choix des temps et des lieux. Nous profitâmes de cette latitude avec toute la maturité dont nous étions capables, cherchant à combiner ensemble les divers besoins de la prière, do Tétude, de la pénitence et de la conservation de nos forces. Mais nous ne pouvions nous dissimuler que ce premier essai, malgré tout le prix que nous attachions à une stabilité prompte et comme immuable, ne fût passible de quelque imperfection. Aussi fut-ce l'objet persévérant de notre inquiétude, et Dieu sait, bien-aimés Frères, que de fois nous avons levé les mains vers lui pour qu'il nous éclairât sur un sujet où, étant plus libres que sur d'autres, nous avions plus à craindre de nous tromper, et de nous tromper au préjudice de sa gloire et de notre avenir. Car c'était eu nous une conviction profonde, que d'une bonne distribution de nos exercices df'pendaient à la fois l'esprit intérieur des Frères, l'avancement de leurs études et le succès de leur ministère apostoli(iue.
« T/expérience mi^me n'était pas là sans péril pour nous. Nous avions peur, en l'écoutant, d'admettre des changements trop préciiiil<=3 et de ne porter remède A, des cdtés fail)les qu'en créant quebiue autre part des pcirils ou d.'s désavantages plus grands.
Cependant, à mesure que les années s'écoulaient sur nous et que nous observions en silence le résultat de nos usages primitifs sur rânie et le corps des Frères, nous découvrions avec plus de certitude ce qui manquait à leur perfection. Nous nous en ouvrîmes enfin, comme c'était notre devoir, aux plus anciens d'entre vous, à ceux aussi qui nous paraissaient animés d'une plus vive affection pour l'observance, et notre consolation fut sensible de voir que les pensées du plus grand nombre d'entre eux se rapportaient il nos propres pensées.
« Ils nous signalèrent d'abord comme un défaut principal l'al)- >ence d'une oraison suffisante dans la vie habituelle des Frères, non que tous ne la pratiquent à un certain degré, mais parce ({u'auciine place n'étant assignée à cet exercice, qui est l'âme de toute union avec Dieu, il arrive souvent que les études et les affaires ne lui laissent que des moments courts et trop impuissants. Sans doute, nous avons observé à cet égard les ordinations de nos Chapitres généraux, en donnant tous les jours un quart d'heure à l'oraison mentale avant Prime, et un quart d'heure après Compiles; mais ces deux quarts d'heure, séparés par l'intervalle d'une longue journée, ne sont, en réalité, que des pauses ou des recueillements utiles, qui ne peuvent verser dans l'âme la plénitude intérieure qui naît d'une oraison suffisamment prolongée. Nos ancêti'es, on le voit dans leur histoire, s'appliquaient ardemment à l'oraison. Les uns y employaient la partie de la nuit destinée au second sommeil, entre Matines et Prime, et en faisaient une sainte veillée, où leur âme se préparait pour les combats du jour. Saint Dominique leur avait laissé cet exemple. D'autres y consacraient les prémices de la nuit, comme pour répandre un baume sur les blessures et les tristesses de la journée, et saint Dominique encore leur avait laissé cet exemple. Malheureusement les forces communes ne suffisent pas à l'imitation de ces généreux souvenirs; la plupart des religieux ont besoin de tout le sommeil que leur accordent nos constitutions, et la nuit est pour eux un temps de réparation qu'on ne saurait leur enlever sans préparer la ruine infaillible de leui- corps, et avec elle la ruine de leurs travaux.
a Mais alors où trouver l'heure d'une oraison fixe et régulière ? Où la trouver dans le plan d'exercices que nous avions eml)rassé comme le plus favorable à tous nos devoirs? De trois à sept heures du matin, selon ce plan primitif, aucun moment ne nous reste . Matines, le second sommeil, Prime, la messe conventuelle, rem- [)lissent ce long espace de temps, le si^ul vraiment opportun pour
:,4b PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Toraisou, et y ajouter une heure de plus occupée à ce saiut exercice, ce serait accabler l'àme plutôt que la nourrir.
-< Ainsi la question de l'oraison se trouvait e'troitement liée à la question du lever de nuit, et loin de se dissimuler cette rencontre, ceux qui appelaient de leurs vœux rétablissement de l'oraison demandaient avec elle un changement dans la disposition adoptée jusque-là pour l'office de la nuit. Selon eux, cette disposition entraînait une perte de temps considérable. Au lieu de sept heures d'un sommeil continu suffisant pour tout religieux, le sommeil partagé emportait une heure de plus, l'heure même qui eût suffi pour s'unir à Dieu dans un recueillement intime et profond. Ils remarquaient, en outre, qu'un grand nombre de religieux ne pouvaient assister aux Matines ; que d'autres, après y avoir assisté, ne jouissaient que d'un repos douloureux, plein d'hallucinations, et plus capable d'affaiblir leur corps que de le restaurer ; que d'autres, enfin, pour éviter cette lutte de la nature dans un sommeil douteux, avaient pris l'usage de ne pas se remettre au lit, mais sans pouvoir ni prier, ni travailler, à cause de l'insuffisance de leur réparation physique. Les jeunes gens surtout des deux noviciats paraissaient atteints de langueur, et si les hommes mûrs ne présentaient pas les mêmes symptômes d'affaiblissement, c'est que le ministère apostolique, en les enlevant à la continuité de la vie claustrale, leur permettait de prendre le dessus sur des fatigues interrompues.
« Une autre partie de notre règlement intérieur, la partie finale, était aussi l'objet de réclamations. On se plaignait qu'au lieu de terminer la journée par Compiles, selon la lettre expresse de nos constitutions, qui nous imposent après cet office un silence absolu, on le faisait suivre de la collation ou du souper, selon les temps, et toujours d'une longue récréation, incapable de nous [)réparer au ropos solennel et religieux de la nuit.
i( Après donc, mes frères bien-aimés, avoir longtemps pensé devant Dieu à toutes ces choses :
« Considérant que l'oraison est une pratique absolument nécessaire à l'entretien de la vie religieuse, qu'elle nous est recommandée par rexem[)lft do tous les Saints de notre Ordre, qu'elle est conforme à l'esprit de nos constitutions, et nous est formellement proscrite par un grand nombre de nos Chapitres généraux ;
« Considérant que ces Chapitres {généraux, en fixant tantôt à une demi-heuro. tantôt il trois quarts d'heure, divisés en deux parts, le temps que nous devons consacrer A l'oraison, n'ont pas cntoiidii nous inlordir*^ soit une oi'aisoii \)\u< iongtie. soit une
oraison autrement distribuée, mais nous indiquer seulement le minimum du temps que nous ne pouvons lui refuser;
« Considérant que l'oraison e<t un exercice intime, qui exige la solitude et s'accommode mal d'une situation pul)lique et contrainte: « Considérant, quant à l'office de nuit, qu'il y a dans la rigueur litte'rale de no? constitutions trois degrés expressément marqués par le Bienheureux Jourdain de Saxe, premier successeur de saint Dominique, et par le Chapitre généralissime tenu sous sa présidence en 1228 ; que les unes, telles que l'abstention de tout appel en dehors de l'Ordre au sujet des décisions rendues dans l'Ordre, doivent être inviolablement et immuablement observées à perpétuité ; que les autres, telles que l'abstinence de chair, ne peuvent être modifiées que par un Chapitre généralissime; et enfin, que la plupart peuvent l'être par l'approbation de trois Chapitres généraux consécutifs ; mais que l'heure précise du lever de nuit pour Matines, et en général le règlement de nos heures, ne tombe sous aucun de ces trois cas, à cause du silence gardé à cet égard par nos constitutions;
« Considérant que les Ordres les plus austères ont varié sur l'office des Matines, les uns l'ayant fixé plusieurs heures avant minuit, les autres plusieurs heures après, et qu'il suffit, pour rester fixé dans l'esprit de cette observance, de réciter Matines à une heure où la nuit subsiste pendant la plus grande partie de l'année, et qui suppose avec le lever précoce une habitude de sobriété et de sévérité dans le sommeil; que cette mesure est surtout applicable à un Ordre qui n'est pas spécialement consacré à la pénitence, mais aux fatigues du ministère apostolique ;
« Considérant que le silence absolu est expressément ordonné dans nos Constitutions après l'office de Compiles, qu'ainsi cet office doit terminer la journée, et qu'aucune raison, quelle qu'elle soit, ne s'oppose à ce qu'on suive à cet égard la lettre stricte des constitutions ; mais qu'alors Vêpres doivent être séparées des Complies, soit pour ne pas les reporter trop tard, soit pour ne pas allonger l'office qui clôt la journée;
« Considérant que ni le Provincial, ni le Chapitre provincial no peuvent donner à aucun règlement un caractère de perpétuité, mais que ce droit appartient au Maître général et aux Chapitres généraux de l'Ordre, et qu'il importe souverainement au bien présent et futur de la province do Franco que le règlement de ses 'exercices quotidiens revête ce caractère de perpétuité :
•' Toutes ces choses mûrement pesées, île l'avis et sur le- instances du plus grand nombre des Prieurs et des anciens de In
Province, de notre autorité provinciale, le saint nom de Dieu invoqué,
(t Nous avons e'tabli et e'tablissons les ordinations suivantes pour tous les couvents de la province de France :
Article premier.
(( Le premier coup de Matines se sonnera à quatre heures du matin en toute saison, le second dix minutes plus tard. — A l'issue de Matines, vers cinq heures un quart, les religieux se rendront dans leurs cellules où ils vaqueront trois quarts d'heure de suite au saint exei'cice de l'oraison. — A six heures et un quart. Prime suivie immédiatement de la Messe conventuelle; à onze heures et demie, Tierce, Sexte et None, — A midi, le dîner, puis la récréation jusqu'à deux heures moins un quart. — A deux heures moins un quart, Vêpres suivies de cinq minutes de recueillement. — A sept heures du soir, le souper ou la collation, selon le temps, puis récréation jusqu'à huit heures. A huit heures, Complies, avec le chant du Salve Rcgina et de l'antienne à saint Dominique, auxquels on ajoutera le samedi les litanies de la sainte Vierge et l'Inviolata, selon la coutume. Ensuite un quart d'heure de recueillement, puis le coucher.
Art. 2.
« Lorsqu'il y aura lieu à la récitation du petit Office de L\ sainte Vierge, les Matines se psalmodieront avant le grand Office, les petites heures avant Prime, Vôpres avant celles du grand f>ffice, Complies après celles du grand Office.
AuT. :i.
« L'Office des morts se récitera tous les mercredis, sauf empêchement, à six heures un quart du soir, et la Messe se dira le lendemain matin. iS'il y a empêchement par quelque solennité, on suivra le môme ordre au jour le plus prochain qui se trouver.i libre.