‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 3 sur 195 · STJCCKS DE LK STATION · texte numérisé non relu

STJCCKS DE LK STATION

OÙ le bon sens public ayant lait justice de toutes ces mesquines susceptibilités et de toutes les exigences des partis, nous serons étonnés, vous et moi, des lettres que nous aurons échangées en ces circonstances ^ »

La bataille est gagnée, écrivait Lacordaire le 2 décembre. Et, en effet, après sa première conférence, l'Archevêque, qui ne l'avait invité que pour la moitié de l'hiver, le supplia de demeurer jusqu'à Pâques. Le lendemain, le prédicateur dînait en froc chez le Préfet, qui était protestant. Bordeaux, ville d'affaires et de plaisirs, ne semblait guère mieux préparée à l'évangélisation de Lacordaire que l'opulente et voluptueuse Gorinthe à celle de saint Paul. Et pourtant, dès le premier jour, plus de cinq mille âmes, étrangères pour la plupart à toute pratique religieuse, étonnées de se rencontrer au pied d'une chaire, subitement enlevées aux préoccupations d'esprit du prétoire, du barreau, des lettres, du négoce, de l'administration, de l'armée, fondues en une seule âme à la flamme d'une incomparable éloquence, ondulaient sous le souffle dominicain comme les vagues d'un océan. Et cette émotion se prolongeait d'une conférence à l'autre, dans tous les cercles, au théâtre, dans les cafés, dans les comptoirs. Bordeaux ne pouvait plus parler d'autre chose; et la noble cité, qui, depuis un demi-siècle surtout, avait entendu tant de voix éloquentes, Vergniaud, Ferrère, Laine, Maitignac, était, par sa promptitude à s'éprendre des choses de l'intolligcnco, digne, il faut le reconnaitre, de l'oratem- que Dieu lui envoyait. Lacordaire aimait à

> Lettre d.- M'ji- I)oim.-l ;i M. Martin UUi Nor.l), ilu 7 décomliro 1841 .

GONTRAUICTIUNS. 13

dire depuis que Bordeaux resplendissait toujours comme l'étoile du matin à l'horizon de sa prédication dominicaine.

Une seule protestation s'éleva, celle d'un jeune professeur de philosophie que son talent et la noblesse de son caractère auraient dû préserver de cette méprise^ M. Bersot. Mais cette voix isolée fut couverte par les réclamations contraires, entre lesquelles on remarqua celles d'un journaliste Israélite, bien connu depuis de la presse parisienne, Félix Solar. Six feuilles quotidiennes paraissaient alors à Bordeaux ; toutes les six furent unanimes ; une pluie d'articles tomba de toutes parts sur M. Bersot ; il fut hautement désavoué par ses collègues. Un repas d'honneur fut otfert au collège royal, le 22 janvier, au prédicateur dominicain ; il y fut placé à la droite du Recteur de l'Académie ; le proviseur et tous les professeurs y étaient présents. Quelques jours auparavant, le 9 janvier, une démonstration dont aucune ville encore n'avait donné l'exemple, avait eu lieu à Bordeaux. Quinze cents jeunes hommes' appartenant à l'aristocratie, au barreau, au commerce, envahirent les cours, les jardins, les salons de l'archevêché, pour remercier La ^ordaire de s'être dé voué « à compléter l'éducation religieuse delà jeunesse française. » Il fallut que le Père se montrtàt ; il fut ad mi rable de modestie et d'à-propos dans sa réponse -.

' M. Solar, dAnsèonjonviVAl, d'ii qninj:e cents à deiix mille; M. Saint- Rieul Dupouy, qui porta la parole au nom de ces jeunes gens, appelle cela a la manifestation des trois mille. » Le chiffre le moins suspect d'exagération m'a paru devoir être prélVré.

- On a reproché à Lacordaire d'avoir évoqué en cette occasion le nom de Vergniaud. J'ai sous les yeux le texte île sa réponse improvisée, telle

14 IHSI'USITIONS DE LuU iS-rillLIl'PE.

Après avoir fourni la première moitié de cette prédication triomphale, l'orateur se tut quinze jours durant pour laisser agir le prêtre. Il avait pensé d'abord à prendre quelque repos ; il avait rêvé un pieux et court pèlerinage aux lieux les plus célèbres de l'histoire de saint Dominique. Mais il dut y renoncer pour le bien des âmes, sachant mieux qu'un autre combien il importe de cueillir le fruit quand il est mûr et que ce qui est ditïëré en pareil cas est souvent perdu. L'action du prédicateur, disons-le, avait eu tout de suite à Bordeaux son efficacité pleine, parce que le clergé tout entier s'était montré sympathique ; les haines politiques ne s'étaient pas déchaînées, le théologien n'avait point été discuté comme à Paris et à Metz. Plusieurs évêques, ceux d'Agen, d'Alger, de Beauvais, de Périgueux, étaient venus l'entendre. Plusieurs maisons lui étaient otlértcs, deux dans le diocèse d'Agen, dont une dans la ville épiscopale ; une autre, dans le diocèse d'Albi. Un vieux prélat légitimiste, l'évêque de Perpignan, le conjurait de prêcher une station dans sa cathédrale.

Les Dominicains de Rome étaient transportés de ces succès. Ils crurent un moment (j[ue le temps était venu de demander au Saint-vSiége l'autorisation formelle de rétablir leur Ordre en France ' . Mais, cette fois, l'obstacle surgit de Paris. L'internonce avait hasardé de sonder les dispositions personnelles de Louis-Philippe. « —Gomment l)(>urrais-jc, sVci-ia le Roi, voir de bon œil le rétablisse-

qu'fllf fui r<'|'ro(luito [lar les feuilles de Honieaux : aucun nom liordelaJH n'y esl prononce.

' Lettre du P. Lnmarclie <lu \S janvier 1S12.

SUCCES DÉFINITIF A IJORDFACX. ]:,

ment d'un Ordre révolutionnaire? » Naturellement, l'internonce aAait transmis cette parole h la Secrétairerio d'État, et le cardinal Lambruschini n'avait pas manqué d'en informer le Pape^ C'était remettre en question toute l'œuvre de Lacordaire.

Celui-ci ne s'irritait point de ces préventions obstinées ; il ne désespérait pas de les faire tomber, et c'est ce qui explique certaines paroles prononcées à Toufs et que nous citerons tout à l'heure. L'archevêque de Bordeaux s'était rendu à Paris; il était allé aux Tuileries et il croyait y avoir laissé la persuasion que l'auteur de la Vie de saint Dominique n'était pas un démocrate-. Sans trop se préoccuper de tout cela, le Frère Prêcheur était remonté dans la chaire de Saint- André de Bordeaux le premier dimanche de Carême, et il y avait repris la suite de ses conférences. La question du protestantisme s'offrait à lui comme à Metz : il la traita avec un extrême bonheur, sans soulever une réclamation quelconque. Plusieurs protestants vinrent le trouver et se réconcihèrent avec l'Église, entre autres, un chef d'institution de Bordeaux, qui rendit publics les motifs de sa conversion . Les conférences du Père prenaient ainsi un caractère plus grave et plus l:)éni de Dieu h mesure qu'elles approchaient du terme. L'impression produite fut telle que, pendant la Semaine sainte, dans les grandes hôtelleries peuplées de commis-voyageurs et d'étrangers, il fut de-

' Lettre du P. Lamarche, 10 mars 18J2. — C'est le même Louis-Philippe qui (lisait, comme on l'a vu, à M. de Montaleiul)ert : '< Ètes-vous bien silr que l'alibé Lacordaire ne soit pas un earlistef »

*- A M"" Swetchine, 22 (lisez 23) janvier 1842.

]6 M. AUGUSTE NICuLAS.

mandé expressément aux patrons qu'on ne servît pas de gras, en sorte que, pendant toute la semaine, la loi de l'Église fut observée là à très-peu d'exceptions près. La station se terminale lundi de Pâques (28 mars 1842), en présence de cinq à six mille auditeurs, par un admirable discours sur l'Eucharistie. Vingt ans après, le prélat qui avait appelé Lacordaire dans sa cathédrale écrivait ceci : « Lesetfets produits par cette parole ont été immenses <?^ darahles. L'esprit public de Bordeaux est changé depuis cette époque. Les églises sont beaucoup plus fréquentées; le devoir pascal est généralement accompli'. »Ce n'est pas tout. En 1841 , un Bordelais, M. Auguste Nicolas, travaillait en secret, depuis deux ans, à une apologie de la Religion. Lacordaire l'encouragea hardiment à la publier, et ce fut conmie une bénédiction prononcée sur ce travail. L'émotion religieuse, que le Père avait comme répandue dans Tair à Bordeaux, donna l'idée de faire paraître immédiatement l'ouvrage par livraisons, au moyen d'une souscription (pii lut rapidement couverte. Les Etudes philosophiques sur le Christianisme sont donc vraiment filles des conférences de Bordeaux; et, dans la lettre où Lacordaire présente ce livre au public, il a très-exactement rendu la situation d'où M. Nicolas a pris son essor. Le nom do Lacordaire et le souvenir de la station de Bordeaux demeurent ainsi à jamais inséparaliles d'un succès consacré par dix-neuf éditions (et par lant de conversions") on si peu d'années.

C'est à Bordeaux, et d'après les conseils de l'Archo-

' I.vllro (le Sun Émineuce le cardinal Donne!, du 12 juillet 18Ci'.

IN VIT ATI ON. -5 Ai; DKHoRS. 17

verjuo, que le Père accepta pour la première fois des invitations au dehors. C'était là une grande nouveauté, et, pour plusieurs, un grand scandale. Le Père hésita beaucoup, mais, à l'exemple de Jésus-Christ, il condescendit à manger à la table du publicain et à celle du pharisien, au risque d'être blâmé comme l'avait été son Maître ' . C'était un de ses moyens de prosélytisme, et ce ne fut pas le moins efficace. Il n'était pas aisé de résister au charme de la conversation du Père ; on n'a jamais vu plus de distinction naturelle et plus de bonne grâce unies à plus de simplicité monastique. Jamais surtout une gaieté mieux inspirée, un tact plus sûr, une dignité sacerdotale plus vigilante, et plus naturellement, plus intimement, plus invulnérablement imposante.

Il s'est expliqué plus tard sur ce point de sa conduite avec Une eiitière simplicité dans une de ses lettres. « N'aller chez personne dans une ville où l'on prêche, où tout le monde parle de vous, où tout le monde veut vous voir, c'est une sorte de sauvagerie très-commode, à laquelle je suis irès-porfé, mais qui a des inconvénients, surtout pouimoi, qui veux rétablir un ordre inconnu et le populariser autant que faire se peut. IMgr de Bordeaux, l'année dernière, Mgr Menjaud, cette année, m'ont conseillé d'aller dans le monde en acceptant les invitations qu'on me ferait, et une fois le pas franchi, on ne peut plus refuser personne, sauf pour le temps du Carême. Voilà les raisons de ma conduite, qui a ses inconvénients, sans doute ; mais n'y

' N'enit Filius linminis iiKuiilucaiis ot liihens, et ilicuiil : Ecco hoino rorax et potator vint, in'.'ilicattonini et peccatorumamictis. (Mattu., XI, 1<).)

LA eu HUAI m;. II .2

]8 rRKDICATIoX A TuUUS.

en aui ait-il pas davantage à se cacher? Madame Swetchine m'a dit souvent que c'était un malheur pour moi que mon goût pour la solitude, parce qu'en me voyant on perdrait beaucoup des préventions que l'on a à mon égard, et, en etfet, si Nancy m'est aujourd'hui unanimement favorable, je le dois peut-être non-seulement à mes apparitions en chaire, mais à mes apparitions privées ' . »

Lacordaire quitta Bordeaux le 11 avril 1842, pour prêcher à Tours, le 14, en faveur de la colonie pénitentiaire de Mettray. 11 avait pris pour sujet le triomphe de la foi et de l'Eglise. Il commenta éloquemment le songe de Nabuchodonosor expliqué par le prophète, la statue d'or, d'argent, d'airain, de fer et d'argile, puis la petite pierre qui se détache de la montagne sans la main d'aucun homme, met la statue en poudre et forme un royaume qui ne sera jamais détruit. Le succès du sermon fut sans mélange. Le soir, le Père fut prié de dire quelques paroles à la conférence de Saint-Vincent- de-Paul. Il venait de recevoir une lettre de Rome qui montrait l'œuvre de la restauration dominicaine en France entravée par une cause unique, par la défiance qu'il inspirait personnellement à Louis-Philippe. Il crut devoir saisir cette occasion pour parler du présent et du passé et laissa échapper, dans cette réunion de famille, quelques mots à la louange des niM'ui's domostiques du monaripie régnant, par oppo.siti<>ii aux désordres de Louis XIV et surtout de Louis X\'. 11 no h fit point en courtisan, car il eut soin d'ajouter que, de

' A M'" de la Tour dn l'iii, Niuuy, 28 tVviii-r 1S43.

DISCOURS AU CERCLIO G ATII <)L Kj i; E. If»

nos jours, le chef de l'Etat, s'il se livrait à de pareils débordements, serait brisé. Lacordaire n'a pas cessé un seul instant d'avoir présent à l'esprit l'idéal qu'il s'était l'ait des vrais hommes de l'Eglise, qui, disait-il, « ont toujours tenu vis-à-vis du pouvoir humain une conduite réservée, noble, sainte, ne sentant iii le valet, ni le tribun ^ . » Combien le Père était loin d'avoir pressenti à quel point il venait de froisser dans beaucoup d'à mes , par une comparaison peu opportune, la superstition des souvenirs monarchiques !

Ce fut bien pis quand, à Paris même, quelques jours après, dans une autre occasion pareillement peu solennelle, il est vrai, h. une séance du Cercle catholique, il eut professé une sorte d' indifférence sur les questions de dynastie. « Qui se souvient aujourd'hui, avait-il dit, des querelles anglaises de la Rose rouge et de la Rose blanche ? I/Eglise seule demeure inébranlable à travers les siècles. » L'exemple était ingénieusement choisi, mais moins concluant qu'il ne semblait au Père. A la distance où nous sommes de ce passé (c'est des deux Roses que je parle), les choses, en effet, nous paraissent bien simplifiées. Mais cette question, éteinte depuis trois cents ans, avait été, en son temps, une question brûlante : au quinzième siècle, il y avait là un droit méconnu, et certes un Dominicain anglais eût été mal venu alors d'en parler avec cette désinvolture dans son 'pays. Sans doute il faut ne pas identifier la Religion et la politique. Sans doute, en 184;^, il eût été insensé de monter en chaire

' A M"' Swetohinc, ^0 juin 184l3.

20 DISCOURS AU CKRCLl-; C ATII oLlg (E.

une croix lleurdelisée à la main. Mais il était aisé de garder le silence, et professer en 1842 Tindifférence en fait de d3-nasties, n'était-ce point sembler prendre indirectement parti pour la révolution de 1830 et blesser par conséquent les légitimistes à la prunelle de l'œil ? Une manifestation du Père en ce sens, outre qu'elle ne suffisait point pour rassurer Louis-Philippe à son endroit, était donc une faute. Dans la même allocution, il est vrai, il avait énergiquement flétri « la lâche adoration du fait accompli. » Dans la pensée de Lacordaire, autre chose, en etfet, était de « tenir une ligne impartiale, autre chose d'afficher le don de soi à un gouvernement dont les hommes et les principes sont équivoques et mêlent une goutte de poison h presque tout ' . » Mais ces réserves ne lui firent pas trouver grâce devant la presse légitimiste, dont les gémissements se prolongèrent en de longs et lointains échos. On jeta à lu tète du Père le nom, fort m;d choisi, de Savonarole, avec autant de justice et d'à-propos que M. Isambert lui avait jeté celui de Torquemada. Toujours est-il, néanmoins, que Lacordaire se tint pour averti désormais et qu'il ne s'exposa plus, volontairement du moins, aux récriminations des légitimistes. « Nul plus (juo moi, écrivait-il, n'est fréquemment averti de la main de Dieu pir 1(^ mélange des succès et des revers, comme aussi \):n- cini:nnH a reuf/ le nie /i /s (jui, un(^ fois passés, me laissent tout étonné do n'avoir pas compris ce qui était clair comme le }o\\v. -l'ai (|U('l(iiielbisosporè ((u'il viendrait un tenqts où jt^ n<' l'crais jamais d(^ fautes ; mais c'est là une

' A M • Swoliliiiu', 20 juin Iti^G.

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