‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 22 sur 195 · CONTRASTE AVEC LE PASSE · texte numérisé non relu

CONTRASTE AVEC LE PASSE

aux journalistes, aux Députés, au Prince) ; un clergé sorti des voies passées et ne s'adressant plus au Roi, mais à la nation ' . »

C'était bien là, en efifet, dans la lutte, le trait qui fait époque. Depuis Louis XI jusqu'à 1789, la royauté, sauf rinterrègne si court de la Ligue, dont on ne se souvenait que pour la flétrir, la royauté, dis-je, avait été tout. L'Episcopat, 1^ Clergé, les simples fidèles, s'étaient assouplis et façonnés, comme toute la France, aux mœurs de la monarchie absolue. Quand la persécution se leva, elle rencontra partout des hommes] qui surent mourir pour leur foi, mais presque nulle part des hommes qui sussent se battre pour elle. Sous Napoléon, l'Eglise de France eut ses confesseurs, que je n'entends pas diminuer (à Dieu ne plaise !), un Emery, un d'Aviau, un Maurice de Brogiie et quelques autres. Mais qu'ils étaient loin de l'attitude et de l'accent de saint Hilaire de Poitiers, sous Constance ! Sous la Restauration, l'Eglise , délivrée comme par miracle, ne marchanda point son amour à des princes dont elle se sentait aimée. Disons-le pourtant, si elle leur fut dévouée, elle ne fut point servile. Ainsi, sous Charles X, le jour où là liberté de l'enseignement catholique fut atteinte par les ordonnances de 1828, TÉpiscopat, pour protester, sut trouver un noble langage. Mais, qu'on ne l'oublie pas, c'est au Roi, au Roi seul, que s'adressèrent les Évêques.De la part des simples fidèles, il y eut toutefois un premier essai d'appel à l'opinion publique, trop tôt étoutfé

' A M°" Swetchine, 10 juin 1844.

GO AVANTAGES DES IXSTITT^TIOXS NOUVELLES.

par le lirait de la chute du trône en 1830. Use fit alors un pas rétroî^rade. En essayant de prendre son point d'appui dans la Révolution même et d'en emprunter les allures, M. de la Mennais, nous l'avons vu, avait fait peur ; l'Épiscopat et la majorité du Clergé s'étaient rejetés vivement en arrière. On en était là depuis treize ans. Et voilà que tout à coup les agneaux se trouvaient transformés en lions; ils descendaient sans peur dans le Forum. Les Catholiques, après ce long silence, après cette abdication apparente de la \ie publique, se trouvaient être de leur temps : ils avaient leurs hommes de tribune, comme M. de Montalembert, leurs hommes d'enseignement laïque, comme Charles Lenormant et Ozanam, leurs évêques polémistes, comme le vieil évêque de Chartres, Clausel de Montais, et l'évêque de Langres, Mgr Parisis, leurs champions d'un autre ordre, prêtres et laïques, M. Dupanloup, M. de Cormenin, M. Veuillot. La victoire était loin encore ; mais n'était-ce donc rien que d'avoir institué le combat? N'était-ce rien d'avoir arraclié les Catholiques à une inaction trois fois séculaire ? N'était-ce rien de les avoir fait enfin respecter comme des hommes de cœur ? « Oh ! s'écriait Lacordaire, que les voies de Dieu ne sont pas nos voies ! Je ne sache pas que l'histoire de l'Église présente nulle part une aussi surprenante péripétie ' . »

Remarquons-le, rien de tout cela n'eût été possible en 1814 : les âmes s'étaient trop affaissées sous l'Empire. Il fallait que les iionvolles institutions eussent porté leurs

' A M"" Swetcliiin', 1») juin 1844.

LACORDAIRE ET M. DE MON T A LEMKERT. Gl

premiers fruits, et qu'une génération eût surgi, une génération trempée en naissant, comme Achille, dans les eaux du Styx, une génération qui eût respiré de bonne heure l'air vivifiant de la liberté politique. Il fallait qu'au sein de cette génération pleine de sève, qui avait grandi dans une atmosphère fortifiante. Dieu se fût choisi deux hommes, l'un dans le patriciat, l'autre dans la bourgeoisie ; qu'il les eût doués tous les deux d'une âme généreuse, tous les deux du don le plus puissant qu'il puisse faire aux hommes, le don d'émouvoir ; qu'il les eût fait se rencontrer et s'aimer comme deux frères à leur entrée commune dans la vie publique ; qu'il eût mis dons leur cœur une même ardeur de foi, une même flamme d'amour pour l'Église ; qu'il leur eût donné à tous deux une notoriété précoce en les associant à l'œuvre la plus nouvelle et la plus retentissante, la création du premier organe quotidien qu'aient eu les Catholiques en France ; qu'il eût fait l'un pair de France par hérédité juste au moment où l'hérédité de la pairie allait disparaître, lui assurant ainsi une tribune qui ne pouvait lui être enlevée ; qu'il eût appelé l'autre au sacerdoce et qu'il en eût fait le roi de la chaire apostolique, tenant chaque année, à Paris, durant des mois, des milliers d'hommes suspendus à ses lèvres ; enfin qu'élevés tous les deux par l'Université, ils eussent conçu et conservé tous les deux une commune horreur de l'éducation qu'ils y avaient reçue. Si rien de tout cela n'est providentiel, il faut ra3^er de l'histoire le nom de Dieu. Sans doute, ces deux hommes n'ont été que des instruments ; à défaut d'eux (qui le nie ?), Dieu eût bien su en susciter d'autres pour accomplir son œuvre. Mais

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