ENCORE L'HABIT DOMINICAIN
informé de la suite que celui-ci aurait jugé convenable de donner à la communication ministérielle. Gomme le dit le P. Ghocarne, Mgr de Braillard crut de sa sagesse et de sa fermeté de laisser la communication sans réponse. Aussi bien, le Ministre avait parlé un peu tard ; quand sa lettre parvint à Grenoble, la prise de possession de la chaire de la cathédrale par l'habit dominicain était un fait accompli. Personne ne s'en était ému ; le prétexte manquait donc au Gouvernement pour intervenir dans l'intérêt de la paix publique. Le Gouvernement du reste, Lacordaire le reconnaît , tenait à n'être pas persécuteur. Pour sauvegarder sa responsabilité, il avait cru devoir écrire officiellement à Grenoble contre le froc ; mais, au fond, il commençait à se lasser de cette puérilité tyrannique, et quand il vit l'opinion publique silencieuse, la tranquillité de la rue assurée, il accepta tacitement ce qu'il n'eût empêché qu'au prix de violences qui étaient au plus loin de ses intentions. « Désormais donc, dans toutes les chaires, et sur tous les chemins de la France, l'habit religieux reprit le droit de bourgeoisie qu'il avait perdu depuis 1790. Ce fut là, à vrai dire, la première conquête de l'Eglise de France dans la grande et difficile route de la liberté. Cette conquête ne fut ni obtenue ni consacrée par une loi ; elle fut le triple résultat des besoins de la conscience, de la force cachée de l'Évangile, et de la modération du Gouvernement ^ . »
Cette modération allait être mise à une plus sérieuse
1 Notice,
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épreuve. Six semaines après, encouragé par les succès de sa station, Lacordaire, du plein consentement de l'Évêque, achetait l'ancienne Chartreuse de Ghalais , à trois lieues de Grenoble ^ L'Évèque en donna franchement avis au Ministre des cultes, sans dissimuler, parait-il, le projet conçu par le Père d'établir dans cette Chartreuse une maison de son Ordre ^. M. Martin s'empressa de déclarer au Prélat que l'autorité ne domierait jamais aucun assentiment ni tacite, ni exprès, à la réalisation de ce projet, qui serait, disait le Ministre, une yiolation actuelle et flagrante de la législation en cette matière. Lacordaire ne tint compte de cette notification ; il ne l'avait pas attendue d'ailleurs pour prendre possession de son monastère.
Le mardi saint (2 avril 1844), vers une heure et demie de l'après-midi, trois Dominicains français, arrivant de Bosco, descendaient du coupé de la diligence de Chambéry, un peu au-dessous de la montée de Légala, entre Montbonnod et Grenoble. Le P. Lacordaire s'était porté à leur rencontre, accompagné de M. Albert du Boys, ancien magistrat, auteur de travaux justement estimés sur la législation criminelle ; il attendait ses religieux dans une maison amie, située sur la grande route de Grenoble à Cliambéry. Les arrivants étaient à jeun. Le Père ne leur laissa pas le temps de faire collation et il l(^s fit monter avec lui sur-le-champ dans la voiture de
1 M"' Swetchine, 21 mars 1844.
' Getle confidence tlu l'Évèqne nu Minisire s'induit de la lettre de ce diTnier du 10 avril 1844, lettre rapportée en entier par le P. Chocarne, p. .377.
PRISE DK POSSESSION. 71
M. du Boys, dont les glaces et les rideaux étaient fermés. Ils traversèrent ainsi Grenoble sans éveiller aucun soupçon et ne mirent pied à terre qu'à Voreppe, au pied do la montagne qui a donné son nom au vieux monastère ' . « Il nous fallut trois heures de marche, raconte Lacordaire, pour en gravir les escarpements et les détours. Nous arrivâmes vers l'heure où le soleil allait se coucher, accablés de fatigues, sans provisions, sans meubles, sans ustensiles, chacun ayant son bréviaire sous le bras. Aucun préparatif de prise de possession n'avait eu lieu, de peur d'éveiller l'attention publique et surtout celle du Préfet de l'Isère. Heureusement, les fermiers n'étaient pas encore partis et nous avions compté sur eux : ils nous firent un grand feu, et nous nous mîmes gaiement à table autour d'une soupe et d'un plat de pommes de terre. La nuit passée sur la paille nous donna un profond sommeil, et, le lendemain, au point du jour, nous pûmes admirer la magnifique retraite que Dieu nous avait préparée. « La maison était pauvre ; l'église, avec ses épais murs du moyen âge, n'était plus qu'un grenier à foin : mais quelle majesté dans les bois! Quelle puissance dans ces lignes de rochers qui s'élevaient au-dessus de nos têtes ! Quel charme dans ces prairies qui étendaient plus près de nous leur gazon et leurs fleurs ! De longues allées séculaires, ombragées d'arbres inégaux, nous conduisaient dans toute sorte de lieux cachés, aux bords des précipices, au fond des torrents, sous des massifs de sapins et de hêtres, entre des taiUis plus jeunes, et enfin jusqu'aux sommets
» Lettre de M. Albert du Boys, du 22 juin 1862. — Lettre du P. Mar. tin, premier supérieur dominicain de Chalais, du 11 avril 1863.