PÈLERINAGE A ARS
drait bien prêcher aux vêpres : le Père opposa une résistance bien résolue aux prières qui lui furent faites ; il fit valoir son désir d'être à Ars le plus oublié des pèlerins, la privation qu'il causerait aux âmes venues de loin pour entendre une voix bien préférable à la sienne ; le Curé, sans abandonner son désir, s'abstint d'insister trop en ce moment.
« Le Père dit une messe basse au maître-autel de l'église. C'était à Paris, dans l'église des Carmes, le jour de Noël, à minuit, que je l'avais vu célébrer pour la première fois : il était alors aum(Miier d'un couvent de la Visitation. Jeune d'âge et d'intelligence, il le paraissait beaucoup plus encore par sa physionomie, parée des grâces de la pureté et de la vive expression du génie. Le dirai-je? avant lui, je n'avais jamais vu célébrer la messe avec tant de piété, de recueillement, de dignité et de foi. Cette messe de minuit était restée gravée dans ma mémoire, tant le P. Lacordaire m'avait semblé grand par la manière dont il s'acquittait des fonctions sacrées. A Ars, je le retrouvai plus admirable encore, s'il est possible; la vie religieuse avait fait avancer son à me dans les voies de la sanctification. Dès son arrivée au pied de l'autel, il semblait n'être plus de ce monde et appartenir à Dieu sans aucun partage. Quelle lenteur mesurée par le tact du respect ! Quelle lecture simple, intelligente et pénétrée des épîtres, évangiles ou sym boles ! Quel sentiment dans les oraisons ! Quel recueillement depuis le Sancénsf Rien d'alfecté, aucune rechei'che, mais une attitude pleinement soumise aux émotions divines et une grande came profondément péné-
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trée. Le saint curé d'Ars m'avait paru digne d'admiration à l'autel ; mais le P. Lacordaire l'était tout autant. Avec un caractère différent, leur mérite était le même. Le premier semblait sous une impression générale d'amour de Dieu ; il y avait de la tendresse expansive dans sa manière d'être. Le second paraissait plus préoccupé des grandeurs de la vérité et plus dominé par l'infinie splendeur de Dieu. L'un penchait vers une sublime familiaril*' avec Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'autre était prosterné plus profondément en présence du Verbe éternel, de la lumière du monde et de l'amour vainqueur du mal. . . « Non-seulement le Père dut céder aux instances du curé d'Ars pour prêcher, mais aussi pour officier à vêpres. 11 était visiblement peiné, et son humilité lui fit certainement prendre le parti de décolorer sa parole. 11 dit qu'il était venu visiter M. Vianney par respect filial et qu'il se reprochait d'usurper sa place. Il s'en excusa auprès de l'auditoire, qui se composait de fidèles venus pour entendre M. le Curé, en aimant avec raison ses conseils plus que tous autres. Il parla de l'amour de Dieu pour son Église, de ce qu'était cette Eglise. Il ne se laissa aller à aucun mouvement oratoire, mais son grand esprit se trahissait malgré lui. Par la pente invincible^ d'une nature supérieure, il arrivait à exprimer, sans les chercher, de magnifiques idées. Privées de toute parure de style, elles en paraissaient plus grandes et plu-; énergiques. Le saint curé prêtait une attention que je m' craindrai pas d'appeler dévorante et attendrie. Il était beau de voir ces deux grands serviteurs de Dieu s'etibrçant, l'un d'effacer son génie, l'autre de cacher sa sainteté.