PELERINAGE A ARS
« Après les vêpres, M. Vianney se rendit au presb>ière avec le Père seul. Ils eurent là une conférence dont l'objet est resté inconnu, mais qui parut avoir causé beaucoup de satisfaction au P. Lacordaire. Par une exception des plus rares, le curé d' Ars accompagna son visiteur après l'entrevue. Une conversation animée se prolongea entre eux. Nous suivîmes de loin, respectant cet échange de pensées intimes. Arrivés à la petite éminence où se dresse la grille du château d'Ars, le Curé et le Père s'arrêtèrent. Nous les imitâmes à vingt pas en arrière et fûmes bientôt témoins d'une lutte d'humilité qui nous remplit d'émotion. L'heure de la séparation était venue. Il était à peu près certain que ces deux âmes éminentes ne se rencontreraient plus en ce monde, car l'une et l'autre allaient reprendre chacune ses rudes travaux pour le service de Dieu. Toutes deux sentaient qu'il ne leur serait plus donné do se revoir. M. Vianney demanda la bénédiction du Père et se disposa à se mettre à genoux à ses pieds. Celui-ci refusa énergiquement le rôle qui lui était offert et demanda lui-même la bénédiction du curé d'Ars. On se tenait les mains en s'adressant de vives instances et en obéissant à un sentiment si sincère de part et d'autre qu'il était difHcile de présager lequel des deux triompherait. Le combat dura plusieurs minutes. Le P. Lacordaire se montra inébranlable dans sa résolution, inspirée par rhumilitc, la vénération et la ditH'îrence d'âpre. Le curé d'Ars finit par être obligé de céder. Ces gestes furent ceux d'un homme qui subit une rude contrainte, et h mot sao'i/lce, prononcé par lui, arriva distinctem(Mit à nos oreilles. Le Père se prosterna
les deux genoux en terre, et nous en fîmes autant à quelquo distance. Lo saint curé prononça les paroles d'usage et donna sa bénédiction à 1" illustre religieux agenouillé devant lui. Celui-ci s'étant relevé, ces deux hommes s'embrassèrent avec effusion ^ » Cette page n'est assurément pas la moins touchante de la vie du P. Lacordaire. Comme on y retrouve celui dont la voix suppliante s'était écriée dans la chaire de Notre-Dame : « Mon Dieu ! donnez-nous des saints ! »
Je rappelais tout à l'heure l'interpellation de M. Thiers du 2 mai 1845 : pour en apprécier exactement la portée, il convient de faire quelques pas en arrière.
La campagne catholique de 1844 avait mis le feu aux poudres ; il s'ensuivit contre l'ÉgUse une explosion d(' haine formidable. Depuis la Révolution, l'anti-christianisme ne souffre plus l'Eglise qu'autant qu'elle s'efface ; dès qu'Elle fait acte de vie, il crie à l'envahissement et fait appel aux lois d'exception ou de proscription portées contre Elle en des jours de dictature ou de persécution ouverte. C'est ce que 'fit M. Thiers par son interpellation. 11 avait sou point d'appui dans des passions et des préjugés tout-puissants au Parlement, tout-puissants parmi h^s amis du Cabinet comme au sein de l'Opposition.
Cette explosion de haines effrayait ou inquiétait beaucoup d'évêques, et tout particulièrement l'archevêque de Paris. Elle leur fit prêter l'oreille aux insinuations du
• Souvenirs de deux peler inagr^ i) Ars (par M. il.- la IVrrièreK — Lyon, Girar.l et .los^ei-and, If^fi^i.
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Ministre des cultes, lequel rejetait sur M. de Montalembeit toute la responsabilité de la guerre à outrance qui venait d'éclater contre l'Église. Tout, disait le Ministre, tout se serait aisément arrangé si le débat se fût trouvé circonscrit entre le Gouvernement et l'Episcopat ; dans ces conditions normales, même après l'ardente lutte de la session dernière, la conciliation de tous les intérêts serait encore possible. Ce qui avait tout gâté, ce qui continuait de tout compromettre, c'était l'intervention des laïques. Que M. de Montalembert fût désavoué ou simplement abandonné par l'Episcopat, et la pacification religieuse deviendrait facile et prompte.
Le Ministre avait trouvé la fibre sensible : il lui suffisait de la toucher pour éveiller en sursaut la susceptibilité du Clergé et pour jeter la division dans le camp catholiqu<\ Au sein de l'Eglise romaine, la hiérarchie est un dogme fondamental : l'Episcopat , c'est le gouvernement , les laïques ne sont que les gouvernés ; la foi à ce dogme nous est sacrée. Il était donc aisé de faire germer la confusion dans les esprits en représentant M. de Montalembert et les laïques associés à ses efforts comme se substituant aux évêques dans la direction de la. guerre que soutenait l'Eglise contre ses ennemis. Rien de moins exact, assurément. M. de Montalembert, on Ta vu \ se regardait comme un soldat, tout au plus comme un chef d'avantgarde ; il n'avait certes pas la moindre prétention à une part quelconque du gouvernement de l'Eglise , ni à une autorité enseignante, si petite ([u'on pût la supposer. Père
• Letln- ilii 7 juilli't 1844, citée plus liant'*'/ mlccm du cluiji. xii.
SITI:ATIuN en 184ô. ù3
de famille, il avait, eu cette qualité, des dioits naturels à revendiquer sur ses enfants et pour ses enfants, sans par là empiéter en quoi que ce fût, sans contredit, sur la prérog-ative épiscopale. Memljre de la législature de son pays, il lui était évidemment permis de défendre à la tribune, sous ulie responsabilité pleinement et exclusivement personnelle (la chose allait de soi), la liberté de l'Eglise ouvertement menacée par un projet de loi soumis à l'assemblée dont il faisait partie : remplir en ce point son mandat de pair de France, ce n'était certes à aucun titre usurper le ministère du Clergé ni le supplanter dans sa mission. Tout cela était incontestable; mais cette distinction si juste ne se dégageait pas avec évidence pour tout le monde de la complication des faits et des conjonctures ; de ce que les laïques n'ont pas le droit de gouverner l'Eglise on concluait , peu logiquement , ce semble, qu'ils n'ont pas le droit de la servir, même en des i[)oints mixtes, sans prendre en tout les ordres de l'Episcopat, et des évêques adoptaient cette conclusion. Ce fut donc un service signalé que rendit à la cause catholique M. Parisis, évêque deLangres, quand il écrivit sa lettre à M. de Montalembert, sur la part que doivent prendre les laïques dans les questions relatives aux libertés de l'Eglise ^ Aucun évêque n'osa élever la voix dans un sens contraire, et de ces velléités d'opposition de la part du clergé à l'intervention du noble Pair, il ne l'esta que ce solennel encouragement de l'évêque de Langrcs :
' 11 novembre 1844. — La date véritable est du 15 août de celle même uiiiiee.
« Persévérez, monsieur le Comte... Soyez tout ensemble le centre et Vâme de l'action catholique dans toute la France. . . Ne vous laissez ni intimider par les résistances, ni séduire par les demi-concessions , ni décourager par les revers. Vos plus dures épreuves ne vous viendront peut-être pas de vos adversaires naturels... Mais le jour de la justice viendra, même en ce monde, et alors la honte sera pour les aveugles et les lâches, la gloire et la récompense pour les hommes de coeur et de foi ^ . »
Le. mécontentement de l'archevêque de Paris à l'endroit de l'immixtion des laïques dans la lutte s'appesantit alors tout entier sur la rédaction du journal V Univers. Fondé au mois de novembre 1834, par un prêtre auvergnat, M. Migne, si connu depuis par ses immenses publications patristiques et théologiques ; passé de ses mains dans celles de M. Bailly, dont le nom se trouve mêlé à toutes les œuvres d'action catholique de son temps ; cédé par M. Bailly à M. Taconet, en 1842, cejournal, longtemps condamné à une situation précaire, avait acquis, depuis deux ans, une grande importance. Il la devait à son rédacteur prhicipal. M. Louis Veuillot, en quelque sorte journaliste de naissance, après avoir activement servi dans la presse la politique de M. Guizot, en avait été récompensé par un emploi élevé dans le cabinet de M. Duchatcl, ministre de l'intérieur : il était alors tout
• Lettre de Mgr l'Évi'qw de Langrcs à M. lo comte île Moiitalein-' lierl, m fine.
M. VEL'ILLOT. 95
à fait en dehors de la foi catholi(iue. Converti dans un voyage qu'il fit à Rome, en 1838, M. Veuillot s'était voué dès lors à la cause de la Religion avec l'ardeur d'un néophyte et, quand la question de la liberté de- l'Église avait commencé à être nettement posée en face des tendances de la politique de Louis-Phihppe , il n'avait point hésité à se dégager de toute attache ministérielle pour mettre sa plume à la disposition du nouveau directeur de Y Univers. Le jour où les services de M. Veuillot lurent acceptés, il fut le maître. Sa supériorité était éclatante, incontestée ; elle ne rencontra pas de contrepoids ; V Univers, ce fut lui.
En retour, il porta seul toute la responsabiUté morale de cette feuille. Fils de ses oeuvres, homme du peuple par ses impressions d'enfance, élevé depuis dans les cris de la presse périodique et dans les représailles sans pitié des partis, il avait naturellement apporté dans la rédaction de V Univers quelque chose des habitudes qu'il avait contractées dans des luttes plus anciennes. Sa polémique était pleine de verve et de vigueur, mais souvent d'une rudesse et d'une àcreté tout à fait inconnues jusque-là dans la presse catholique. M. de la Mennais seul avait prodigué à ce point le mépris à ses contradicteurs ; encore reprochait-on à M. Veuillot de passer, dans son langage, des bornes que M. do lu Mennais n'avait jamais franchies. Quoiqu'il en soit, adroit ou à tort, l'irritation causé par la polémique de l' Univers était presque générale. M. Veuillot ne s'était pas encore assimilé son public, et beaucoup de choses auxquelles ce public s'est peu à peu plus qu'accoutumé, choquaient alors vive-
PO CRISK INTERIEURE DE LTNIYERS
meut les évêques et le clergé. A l'assemblée des actionnaires du journal, à la fin de l'année 1844, il y eut donc un soulèvement contre la rédaction de M. Veuillot. D'autre part, l'Archevêque de Paris était outré de ce qu'il trouvait d'excessif dans la polémique de VUnivers ; il menaçait de la désavouer hautement pour une lettre qu'il ferait insérer dans le Moniteur. Le P. Lacordaire et M. Dupanlqup, alors vicaire général de Paris, crurent tout sauver en plaçant le journal sous la direction d'un comité formé des hommes les plus éminents de l'armée catholique. Le P. Lacordaire devait être le président do ce comité ; à côté de lui siégeraient le P. de Ravignan, M. de Montalembert, M. Dupanloup et M. Charles Lenormant.
Des ouvertures furent laites en ce sens à MM. Taconet et Veuillot. On leur disait que l'unique organe quotidien des cathohques ne pouvait être abandonné à l'omnipotence d'un seul homme. Rien, ajoutait-on, n'offrait plus de garantie à l'Episcopat, au Clergé, auxcatholi(]ues, qu'un conseil de direction composé des cinq hommes que je viens de nommer ; rien n'était moins blessant pour M. Veuillot. Celui-ci toutefois contenait à grand'peine le sentiment qu'il éprouvait de voir ainsi méconnus son dévouement et ses services : il ne s'exphquait pas du tout le soulèvement dont il était l'objet; il ne se faisait personnellement aucun reproche. Du reste, semblait-il, il ne s'imposait millement ; il otfrait même de se retirer tout à fait, ou de rester, n'importe à quel rang, sous un rédacteur en chef; mais il repoussait énergiquemcnt un comité de direction. Il ne concédait que le droit de con-