CRISE INTERIEURE DE L'UNIVERS
n'empêchait guère le rédacteur principal d'y rester à peu près le maître ^
Je me suis étendu sur cet incident parce que le P. Lacordaire y a pris personnellement une très-grande part, et aussi parce que c'est là que remonte la division des catholiques. De l'inutilité de la tentative qui venait d'avoir lieu, il s'ensuivit un état de choses grave : c'est qu'à partir du mois de janvier 1845, l'unique feuille quotidienne qui représentât en France la cause de l'Eglise se trouva être au fond, l'œuvre d'un seul homme, journaliste hors ligne sans contredit, mais alors très-loin encore d'avoir l'autorité qu'il a obtenue depuis, désapprouvé d'ailleurs, quant au ton de sa polémique, par le plus grand nombre des évêques ~, et brouillé désormais avec le chef du parti catholique. Ce n'était pas là une situation normale. Toutefois il n'y eut pas de schisme, et malgré les griefs respectifs, l'impulsion donnée par V Univers no s'écarta point sensiblement de celle de M. de Montalembert ; mais entre ce dernier et M. Veuillot il n'en subsista pas moins une désunion funeste, qui ne cessa, pour un temps, que le 24 février 1848. Elle ne devait jamais cesser entre VUtiivers et le P. Lacordaire. La divergence de principes n'y était alors pour rien ; car M. Veuillot, élevé dans les rangs de la démocratie et dans le culte des idées modei'nes, suivait encore le courant
•i En écrivant ce qu'on vient de lire, j'ai sous les yeux des lettres du temps qui s'y rapportent ; elles sont de M. de Montalembert et de M. Veuillot. Je suis donc, à cet égard, en pleine lumière. Tout cela se passait en janvier 1845, et non en juin, comme l'a dit M. de Falloux : ce qui eut lieu en juin n'a pas d'imporlaiice.
2 Ce point d.' t'ait était hor.> de contestation en 1845.
100 LIGNE DE CON'Dl.ITE DE LACoRDAlRE.
(lit libéral, sans scrupule, sans arrière-pensée et sans réserve. Mais il blessait l'idéal de dignité et de modération dans la polémique que, suivant le Père, il était de l'honneur de la Relig-ion de garder et qui lui demeura sacré jusqu'à la tin.
C'est ici le lieu do bien dessiner la ligne que dès lors Lacordaire s'était tracée dans ia défense de la Religion et de l'Eglise, ligne à laquelle, je le répète, il est resté lidèle jusqu'au bout sans déviation aucune.
D'une part, de l'avortement de V Avenir il avait gardé, on Ta vu, cette impression que l'un des grands malheurs du génie de M. de la Mennais, c'était de n'avoir produit une cer[aine unité de parti qu'en créant à côté de lui des divisions profondes. Gela tenait en grande partie, sans contredit, à ce qu'il y avait d'excessif dans les doctrines de Y Aveni}-, d'irritant dans sa polémique ^ Or il semblait au Père que V Univers commettait la même laute, qu'il exaspérait ses adversaires et qu'il divisait ses frères de lait : Lacordaire était donc, par expérience, on ne saurait plus contraire au ton qui dominait dans cette publication. 11 Tétait aussi par caractère. « La nature, disait-il, a mêlé à mon énergie un ingrédient d'extrême douceur, qui me rend mal propre li Fàpreté de presijue tous ceux que je vois nuinier nos intérêts. » Sous un autre })oint do vue, l'exemple de IM/v.';? /y persuadait encore îi Lacordaire que « rien ne peut réussir dans les atïaires religieuses de France que par les Evêques, ou du moins
' Lettre du l'ère ù M. de Moululeiab 'ri, :ij juin 1841.
QUESTION" DKS JÉSUITES. 101
avec leur concours ^ ; » et, par suite, il tenait un trèsgrand compte de la répulsion de M. AfFre et de la grande majorité de l'Episcopat pour la polémique de M. Veuillot. Il ne souhaitait point toutefois la mort de la feuille en question ; en tout il était de ceux qui veulent que le pécheur se convertisse et qu'il vive.
Il y avait autre chose encore.
Lacordaire craignait (et cette divergence entre M. de Montalembert et lui devait avoir plus tard de graves conséquences), Lacordaire craignait que l'impopularité des Jésuites ne portât malheur au rétablissement en France des Ordres religieux, chose, à ses yeux, d'une nécessité absolue et qui devait être, suivant lui, l'oeuvre principale de la fin de ce siècle ; œuvre à laquelle, pour sa part, il avait consacré et dévoué sa vie. Quant aux Jésuites, il ne se faisait aucune illusion. On ne veut pas, écrivait-il, on ne souffrira pas, que les Jésuites enseignent la jeunesse de France ; il y a donc malhabileté de notre part à nous heurter à cette question et nous nous y heurterons en pure perte. Tout ce que nous y gagnerons, c'est que, pour mieux rendre les Jésuites impossibles comme professeurs, on voudra les rendre avant tout impossil^les comme religieux, et que, dans cette vue, on ressuscitera les lois révolutionnaires contre la vie religieuse en général, ce qui atteindra d'un même coup toutes les communautés d'hommes de France. C'était là, on ne saurait le nier, le péril du moment, péril flagrant et qui n'eût pu être conjuré si
' A M. (le Montalenihei't, 30 seplemlire 1844.
102' QrESTlOX DES JKSUITES.
M. Guizot n'avait réussi à détendre la situation par le succès de la négociation de M. Rossi auprès du Saint- Siège'. Sans doute il subsista quelque chose d'ambigu dans ce succès de M. Rossi ; mais enfin la concession qui lui fut faite suffit pour contenter en France le pays légal, comme on disait alors. C'en fut assez (et l'on ne saurait trop s'en féliciter) pour prévenir chez nous une réaction analogue à celle qu'amena la résistance de Lucerne, sur cette même question des Jésuites, en 1847, réaction qui pèse encore, après plus de vingt ans, sur la Suisse catholique. A cet égard donc, on doit le reconnaître, Lacordaire voyait juste. Il a fallu un tremblement de terre comme celui de 1848 et, par contre-coup, une rénovation complète de l'esprit public dans notre pays, pour qu'il soit devenu possible aux Jésuites d'avoir, eux aussi, leur place au soleil de la liberté et de posséder des collèges en France.
Malgré cette nuance, encore peu tranchée d'ailleurs, entre M. de Montalembert et lui, Lacordaire demeurait étroitement uni à l'action catholique. Il avait chaudement approuvé le plan d'un comité central, dirigeant quatre-vingts comités diocésains, et revendiquant la liberté pour les catholiques au nom de la liberté religieuse garantie à tous par la Charte ~. Non-seulement il s'était laissé mettre un moment, comme on vient de le voir, à la tête du comité qui devait assumer publiquement la responsabilité de la direction de l' Univers ; mais il consentit à être l'un des directeurs du journal
1 Voir toute cette tiéi;;ociatioii dans les Mrtnou'cs de M. Quizot, t. VII, p, 391-449.
» Lelti-f à M. de Montalembert du 25 juin 1844.
grESTION DES JKSriTES. 103
catholique qu'on eut un moment la velléité de créer pour faire concurrence à cette feuille '. Il opinait toutefois pour qu'on ne réclamât pas à la fois tout ce qu'on avait le droit de demander de peur d'eifrayer les imaginations : « Nous avons gagné du terrain, disait-il, il faut savoir le garder, et rien ne garde mieux le terrain que la patience ^, » Il se fût contenté d'obtenir que chaque évêque pût fonder un collège dans son diocèse, fût-il interdit d'y appeler des Jésuites ^. Il aurait donc voulu que les catholiques évitassent de descendre en champ clos sur le terrain choisi par M. Thiers, terrain où ils ne pouvaient, alors, n'être pas battus. Mais le sentiment de l'honneur, si invincible en lui, l'empêchait de les désavouer et de se séparer d'eux. « Vous savez, écrivait-il à madame Swetchine, si je fais à l'opinion ennemie aucun sacrifice ; si, en toute occasion, privée ou publique, je ne défends pas, comme je le dois, les droits de l'Église. J'ai diné chez les Pères Jésuites en arrivant à Lyon et la veille du jour où j'ai quitté cette ville. Car, bien que je ne sois pas d'accord avec eux sur toutes choses, ce n'est pas l'heure de discuter en quoi l'on diffère, mais en quoi l'on concourt. Les nuances apparaissent dans un ciel serein, elles se perdent dans un ciel orageux ^. » La bataille une fois devenue inévitable, il n'était point homme à lâcher i)iod. Quand la question de résistance légale parut être posée aux Jésuites, en attendant qu'elle le fût aux autres religieux, l'avis do Lacordaire fut catégorique. « Le parti
1 A M- Swetchine, 4 et 30 juin et 12 juillet 1845.
2 A M. de Moutaleml)ert, SOseptemlire 1844. ^ Même lettre.
* G avril 1840.