‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 42 sur 195 · QUESTION DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

QUESTION DES JÉSUITES

à prendre est simple ; se laisser tirer de chez soi par la force, y rentrer dès que la force sera loin ; protester publiquement, réclamer judiciairement la jouissance de sa propriété ; la jouissance recouvrée, y rentrer avec les siens K »

Mais aussi, dès que le Moniteur eut annoncé que la négociation confiée à M. Rossi avait « atteint son but, » Lacordaire se déclara hautement pour la transaction intervenue. Il n'admettait pas aisément que le Saint-Siège ne fût pas éclairé d'une lumière très-particulière et trèsprécise quand il s'agit des intérêts de l'Église, dont Jésus-Christ lui a confié la direction. Ce n'est pas qu'il exagérât cette façon de voir au point de croire le Pape infaillible dans les choses étrangères au dogme et à la discipline générale. Mais il estimait qu'on ne doit l'accuser de faute ou d'aveuglement qu'avec de bien bonnes preuves, que les contemporains ne sont guère à même de posséder. Il s'en expliquait avec son éloquence accoutumée. « Pour moi, écrivait-il, j'ignore l'avenir, je ne sais pas mon propre lendemain, à plus forte raison le lendemain de l'univers ; je crois que l'homme ne voit qu'un point des temps, que Dieu seul saisit leur ensemble, et que l'Eglise inspirée par lui se conduit, par rapport à cet ensemble, sans le voir. Peut-être, dans un sièch^, le genre humain aura pitié de l'état où nous aurons vécu. Peut-ètro que rien de ce que nous voyons ne subsistera, et Ditni, qui le sait, n'a peut-être d'autn^ politique que de maintenir l'Eglise inmiobile au milieu de ces Ilots d'un

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QrESTION DES JHS C ITRS. lO.j

jour, qui passent en la méprisant parce qu'ils font du bruit. Où serait le combat si nous vivions dans le triomphe? La science le voit clans le passé; la foi dans l'avenir ; Dieu seul, dans le présent ^ . »

Indépendamment de ces considérations générales, appliquâmes à tout acte du Saint-Siège, Lacordaire ne manquait pas de raisons pour justifier le souverain Pontife dans le cas qui se présentait. L'expédient adopté lui semblait laisser intact l'honneur de Rome, celui de notre Église, celui même des Jésuites, sans rien sacrifier pour cela de nos droits constitutionnels.

« Certainement, disait-il, la résistance extrême et absolue avait un beau côté, et je crois utile qu'elle ait été tentée de manière à révéler au Gouvernement les périls où il s'exposerait en se déclarant l'ennemi d'une des libertés divines et humaines les plus précieuses, celle de la cohabitation et de l'association spirituelles : mais ce but a été suffisamment atteint. Nous sommes battus en apparence, victorieux en réalité : Dieu laisse l'ombre à nos ennemis, à nous le corps, et je crois qu'en matière religieuse, le succès sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux.

« Il fallait au Gouvernement, aux Chambres, une porte pour sortir du mauvais pas où tous s'étaient jetés ; cette porte leur est ouverte ~. Dans le cas présent, le Gouvernement n'ayant pas une intention persécutrice , mais seulement une mauvaise position à lui faite par ses

' A M. .le Duniast, 2S o.f..l.i-.' 1833. » A M'- SweU-hine, 12 . juillet 1840.

lOG QUESTION' DIOS .TKSUITES.

adversaires et sa propre faiblesse originelle, il était utile de ne pas le pousser à bout dans une lutte à mort, où il aurait eu pour auxiliaire la Chambre des députés et presque toute la presse ^

« Mais en même temps aucune parole n'est prononcée contre les Jésuites, aucun ordre ne leur est intimé, aucun conseil ostensible ne leur est donné ; l'Eglise les laisse à leur prudence et à leur générosité, juges en dernier ressort de ce qui convient le mieux, à eux et à tous. Dans cette situation délicate, les Jésuites n'ont point accordé leur retraite absolue de France, mais seulement une retraite partielle, qui ne les empêchera pas de faire à peu près tout le bien dont la Providence les avait chargés -. Les Jésuites subsisteront, sauf peut-être à diminuer leurs maisons et à clore quelques-uns de leurs noviciats^. » Les ennemis purs ne seront pas satisfaits ; mais les ennemis purs ne sont rien, on les a toujours et en tout temps contre soi. Ce qui importe, ce sont les alliances des tièdes, des indifférents, des politiques et de la masse flottante : on ne succombe jamais que sous des coalitions. Et puis, quand la guerre devrait continuer, même avec des chances très-malheureuses, qu'importe? Nous aurions toujours montré notre bon désir de la paix, notre esprit de conciliation ; et, de plus, ce qui rendrait l'ennemi beaucoup plus odieux, la guerre serait maintenant contre tous les ordres religieux, contre toute l'Eglise '•.

« A M" (le Prailly, (\ août 1845.

2 A M^'SwelchiMe, 12 juillet 1845.

'• A M"" de Prailly, 6 août 1845.

* A M"" Swelcliine, 12 juillet 1845.

COUVKNT DOMIXIXICAIX A l'ARIS. 107

« IJ existence des ordres religieux^ devenue un fait acquis, 'pouvait d'ailleurs être compromise par de nouvelles lois, qui nous auraient ôté le bénéfice de la Charte, étant postérieures à elle, et auraient rejeté à un avenir très-lointain notre liberté sous ce rapport. Au contraire, en cédant quelque chose, on consacrait ce qui n'était pas touché, on apaisait les esprits, on donnait au Gouvernement la force de se séparer de nos ennemis, on lui ôtait les chances terribles d'une persécution ; on rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis 1830. Nous catholiques, quel intérêt avions-nous à renverser le gouvernement actuel (et par conséquent à entrer en lutte ouverte avec lui) ? De quelque manière qu'on le juge politiquement, n'est-il pas au moins un intermède heureux entre des catastrophes ? Trop faible pour élever la France, trop peu moral pour la pousser au bien, il permet au moins à l'esprit de Dieu d'y circuler et de féconder ainsi des temps humiliés par une grande impuissance ^ »

Quand le P. Lacordaire écrivait ces choses, il était étabh à Paris, avec le P. Danzas et un autre religieux, dans sa petite maison de la rue Honoré -Chevalier, qu'il ne garda que six mois. C'est là qu'eurent lieu les premières réunions du Tiers-Ordre, là aussi que» fut célébré à Paris, pour la première fois en ce siècle, la fête de saint Dominique : le P. de Ravignan, supérieur des Jésuites, et Dom Guéranger, abbé de Solesmes, renouant la chaîne

i A lii même, 7 août 1845.

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