‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 43 sur 195 · PROGRÈS DE L'ŒTVRP: I) )MIX I C A IN E · texte numérisé non relu

PROGRÈS DE L'ŒTVRP: I) )MIX I C A IN E

des traditions des anciens jours, y représentaient avec bonheur la vieille fraternité des ordres monastiques. Néanmoins, ce premier essai d'un couvent à Paris ne fut pas entièrement heureux, et le Père fut très-content de quitter la rue Honoré-Chevalier pour prendre, dans les dépendances du nouveau couvent bâti pour les Carmélites par madame de Soyecourt (rue de Vaugirard, 67), un appartement qu'il a conservé jusqu'à l'installation des Dominicains dans la maison des Carmes, en 1849. Le grand point était d'habituer tout le monde à rencontrer des moines dans les rues de Paris sans s'en émouvoir. Le Père et ses compagnons, lorsqu'ils sortaient, couvraient leur robe blanche d'un manteau noir ; mais ils n'en étaient pas moins reconnaissables, et toutefois jamais ils n'essuyèrent une insulte. Le peuple les voyait passer sans mot dire. C'était là une prise de possession qui avait son importance.

A d'autres égards encore, l'œuvre du Père faisait son chemin. Deux de ses religieux avaient été ordonnés prêtres à Nancy au mois de février 1845. Rome se montrait de plus en plus bienveillante : à la suite de son carême de Lyon, Lacordaire reçut du général de son Ordre, de l'agrément exprès du Souverain Pontife, le diplôme de Maître en Théologie. La restauration dominicaine se dessinait ainsi peu à peu. Le Tiers-Ordre des lu mimes et celui des dames commençaient à se développer à Paris. A la fin de juillet, la maison de ( îhalais était régulièrement érigée en noviciat, et ce noviciat était mis par Lacordaire sous la conduite d'un saint, le P. Besson. Le 4 août 1845, trois novicos, dont l'un devait être 1<>

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P. Souaillard, y prenaient l'habit. Le 1*. Jandel, piicur du couvent de Ghalais, avait prêché à \'oreppe une retraite de quinze jours, qui acheva de donnera l'œuvre dominicaine, dans ce bourg, dont Ghalais est une dépendance, de véritables racines. La maison de Nancy prenait aussi de l'accroissement; M. de Saint-Beaussant y faisait construire une élégante chapelle. Ces progrès s'accomplissaient du reste avec une providentielle lenteur. Il n'était point désirable d'avoir à former trop de novices à la fois : non-seulement les ressources matérielles faisaient défaut, mais aussi une suffisante expérience de la vie religieuse du côté des maîtres. Pour les études, il n'existait qu'un seul professeur (lectoi-j, assez jeune alors lui-même, le P. Martin, « Que le dévouement supplée au nombre, » disait le P. Lacordaire. De la part des nouveaux enfants de Saint-Dominique, Dieu voulait, avant tout, des actes de foi.

L'Avent de 1815 ramena le P. Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame. Cette année-là, il traita « des etiéts de la doctrine catholi(|ue sur la société. » Il montra que le Catholicisme n'a pas fondé seulement une société intellectuelle meilleure, mais la seule société intellectuelle publique qui soit ici-bas , la seule vraie république des esprits. Il fit voir (ju'il n'y a de véritable société que la société des esprits, et que cette société n'est constituée que par des idées connnunes, fondamentales, immuables, librement reconnues et acceptées par des intelligences de tout rang. Il rappela que rhonune, pressé par ce besoin do l'unité des e.-piits, a tenté toutes les

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voies, a épuisé tous les elForts qu'on puisse concevoir, . pour l'établir : la philosophie rationaliste, la philosophie autocratique, la philosophie hérétique, toutes trois impuissantes. D'où la conséquence que l'unité catholique n'est pas de l'homme : c'est un pliénomène manifestement divin, qui ne s'explique que par la présence perpétuelle de l'esprit de Dieu au sein de l'Ég-lise. L'orateur parli magnifiquement de l'organisation et de l'expansion de la société catholique, comme aussi de l'action de cette société sur la société naturelle, (juant au principe du droit, quant à la propriété, quant à la famille, quant à l'autorité, quant à la communauté de biens et de vie, panégyrique admirable de l'association monastique. C'est par là qu'il couronna ses conférences sur l'Eglise.

Strasbourg attendait sa parole : il y prêcha le carême de 1846. Nulle ville française ne ressemblait moins à celles qu'avait évangélisées jusque-là le P. Lacordaire. Strasbourg, c'est encore la France assurément ; mais, en môme temps, c'est déjà l'Allemagne; c'est l'Allemagne par le sang, par la langue, par les études, par la forte proportion de l'élément luthérien et de l'élément israélite. L'apologiste du dogme catholique n'abordait point sans quelque appréhension un théâtre si nouveau pour lui. L';iftluonce ne fit pas défaut : le Préfet, les Généraux, le Recteur de l'Académie, l'élite de l'armée, de la bourgeoisie, des corps savants, accoururent dès le premier jour, et se montrèrent fort assidus : mais l'au- (litftirc, d'abord, païut à l'or.iteur un peu plus froid qu'ail-

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leurs ' . Toutefois, au silence profond de cet auditoire dans certains endroits, à une oscillation significative dans (juelques autres, Lacordaire sentit que, là comme partout, il avait prise sur les âmes. Gomme toujours, cette impression alla croissant. Les membres les plus éminents des Chambres badoises, les personnes les plus distinguées de la Cour grand-ducale, tout le corps diplomatique de Garlsruhe, passaient le Rhin chaque dimanche, catholiques et protestants sans distinction, pour admirer à l'envi cette parole qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait entendu jusque-là, pour contempler cette tête rasée, ce moine blanc si majestueux et si sympathique, si moderne d'accent et de pensée sous un costume qui l'aisait revivre dans les imaginations le passé le plus lointain. C'était, après sept siècles, comme une réapparition de saint Bernard sur les bords du Rhin, d'un saint Bernard à la fois austère et suave comme le premier, n'ayant rien désappris poui' lui des rigueurs du cloître, mais prêchant hardiment la foi antique dans la langue des temps nouveaux et se faisant tout à tous, comme l'Apôtre, pour les gagner tous à Jésus-Christ, son maître et le leur. Les jeunes gens surtout venaient à lui et il se donnait à eux sans réserve. Non-seulement il les recevait chez lui à toute heure, paraissant n'avoir rien à faire que d'entrer dans le sujet qui les amenait à lui : mais que de fois il allait les surprendre chez eux, le matin, faisant avec eux de longues et familières promenn(l(3s, où, aux effusions

1 Lettre du 2 mars 1846 à M"" Swetcliiiu'. - La station s'étiit ouverte le 1" mars.

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de cœur les plus tendres, il mêlait les réflexions les plus profondes ou les saillies les plus enjouées ! Que de conversions ont été le fruit de ces libres entretiens! Un autre vivant souvenir de la station de Strasbourg-, c'est V Œuvre de la Providence pour la préservation des orphelines abandonnées de leurs familles et qui, à raison de leur âge, n'ont plus droit à être recueillies dans les hospices. Cette œuvre a été fondée par un sermon du P. Lacordaire.

Tout était donc allé au delà des espérances du Prédicateur. Dès son arrivée, les curés de Strasbourg étaient venus en corps lui rendre leurs devoirs, marque de sympathie qui le toucha d'autant plus qu'elle ne s'était pas encore produite ailleurs. Toutes les autorités constituées assistèrent sans interruption à ses conférences. La cathédrale fut constamment pleine de juifs, de protestants, de militaires. « Je suis allé à Strasbourg avec une grande peur, disait le Père, pensant que c'était là un pays froid, germanique, juif, protestant : mois j'ai é(é bien récompensé de ma confiance en Dieu ; car en vérité je ne pense pas avoir rencontré nulle part plus de sympathies, plus de cœurs chauds, plus de g-ens aimables, et avoir opéré plus de fruits apostoliques '. » Nulle part, en etfet, sauf à Bordeaux, le Père n'avait eu des consolations plus réelles et plus amples '. Nulle part, même à f .yon, il n'avait moins senti rhostihtéderincroyance. Une seule voix discordante s'éleva contre lui ; ce fut comme

' A M- (If lii Toui- du l'jii, I.j iiiiii 18J<;. - A M. .Il- Moiiliil.-niK.ll, n avril 181C>.

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à Bordeaux, celle cU un prolesseur de philosophie '. Aussi le Père s'éUiit-il sincèrement épris de cette ville « ayant encore le cachet de l'antiquité, et toute remplie par deux grandes choses dont on ne se lasse pas : la cathédrale et le Rhin ~. » La station, ouverte le T'' mars, avait été close le 26 avril, second dimanche après Pâques. Mais le départ de Lacordaire fut retardé par deux sermons qu'il ne put refuser, et il quitta Strasbourg le 4 mai, jour qu'il avait choisi pour accomphr un pieux pèlerinage à Sainte- Odile, célèbre par ses souvenirs de sainteté comme par ses beautés naturelles, qui en font le point le plus remarquable des Vosges alsaciennes. Il était allé prier la veille, dans Tancienne église des Dominicains à Strasboui'g, sur la tombe de Tauler, un des princes de la chaire au quatorzième siècle, et resté jusqu'à nos jours l'un des maîtres de la vie spirituelle.

Le Père était impatient de se retrouver au sein de sa famille dominicaine, à Ghalais, alors le centre de sa vie et le grand foyer de la future province de France. C'était avec une joie toujours nouvelle qu'il redevenait un pauvre et doux moine, lisant, écrivant, confessant, faisant pénitence. « En attendant la plus grande paix de la mort, » il bénissait Dieu de sa paix présente, ^'ingt années durant, la Providence l'avait éprouvé par une suite ininterrompue de choses douloureuses. Depuis son entrée au séminaire en 1824, jusqu'à ^a station de 1844 à Paris, il avait été en butte à une inimitié persévérante.

' (/était un réfuiiié italien, M. Fi riari. - A M'"' lie la Tour du 1 iii, 15 mai 184t),

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