‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 47 sur 195 · CARÊME A LIEGE · texte numérisé non relu

CARÊME A LIEGE

autre champ de bataille. Il était un pays en Europe oiiles catholiques, appelés par une révolution à donner des lois cà leur patrie, avaient spontanément proclamé et pratiqué la liberté pour tous, pays qui, par cela même, attirait Ijacordaire, non pas comme l'idéal des sociétés humaines et comme un pays modèle, mais commo un vivant, bien que peu souhaitable, exemple du mode d'existence et d'épreuve qui semble réservé à l'Église dans l'avenir le plus prochain : c'était la Belgique. Le Père avait fait dans ce pays des apparitions rapides, mais il n'y avait jamais séjourné; jamais il ne lui avait été donné d'observer de près l'état de choses consacré par la Constitution belge, ni ce qu'en ont fait malheureusement les passions des hommes et le jeu incessant des partis. Le désir d'ajouter cette expérience à son expérience antérieurement acquise, était entré pour quelque chose dans l'offre qu'il avait faite à l'évêque de Liège de prêcher toute une station dans sa cathédrale. Cet évêque était M. Van Bommel, un des esprits les plus ouverts, les plus justes, les plus pratiques de ce temps-ci, un homme dont le nom restera, eu égard <à la part considérable et, si je l'ose dire, décisive, qu'il a eue à l'établissement de la liberté de l'enseignement dans son pays et, par contre-coup, dans \o nôtre. Il avait été élevé par des prêtres français. Lacordaire le trouva « aimable, grand dans ses procédés, instruit, et entend.'mt à merveille une foule de choses de notre temps '. »

Mais il ne s'agissait pas de l'évêtjue seulement, il

' A M"' 8weU-liiiii'. 17 mars 1847.

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s'agissait (le la ville épiscopale. Liège n'a jamais cessé d'être la seconde capitale du rationalisme belge. C'est une ville passablement française, où les passions et les préjugés de notre Révolution ont poussé de profondes racines. Lacordaire y eut le succès le plus complet; pas une voix dissidente ne s'y fit entendre. Cinq mille auditeurs encombraient chaque dimanche la cathédrale, et plusieurs heures avant le sermon il devenait impossible d'y trouver place. Il y eut à Liège cette particularité qu'in' dépendamment des conférences solennelles, les étudiants de l'université en solhcitèrent de plus familières, qui avaient lieu le mardi de chaque semaine dans la salle des séances publiques de la Société d'Emulation, mise à cet effet à la disposition du Père par cette Société, la seule académie littéraire du pays. Dans ces libres entretiens, le Père répondait sur-le-champ à toutes les difficultés qui lui étaient proposées. Et en outre, à l'Evêché, où il était descendu, sa porte était ouverte à tout venant à toute heure, et il lui arriva d'y recevoir d'étranges visites. Mais nul n'a possédé plus que lui le don de l'àpropos dans la réplique et celui de la dignité dans l'affabilité la plus sans apprêt. Jamais cette dignité naturelle ne lui fit défaut ; d'aucun contact, elle ne souffrit l'ombre d'une atteinte. Chacune des conférences particidières du Père avec la jeunesse des écoles de Liège était couverte d'immenses applaudissements. Quand il prit congé de ces jeunes hommes, il leur dit que, s'ils voulaient accomplir de grandes choses, ils devaient aimer et pratiquer la religion, le travail, la chasteté. Un dos professeurs alors se leva et déclara qut* l'université de Liège, usant pour la

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première fois trun privilège qu'elle tient de la loi, par une distinction qui n'a pas eu depuis un second exemple, conférait au P. Lacordaire le diplôme d'honneur de docteur en philosophie, et cela à l'unanimité des voix de toutes les facultés réunies.

C'est dans ces termes que Lacordaire se sépara de la ville de Liège. Avant de quitter la Belgique, il visita l'université de Louvain. « C'était un spectacle nouveau pour lui et très-nouveau pour toute l'Europe moderne qu'une école complète de sciences et de belles-lettres à tous les degrés, fondée uniquement par des évêques au nom de la liberté et de la foi ^ » A Bruxelles, le Père voulut s'arrêter chez l'un des hommes qui, par la noblesse du sang et celle du cœur, par la sincérité, par le désintéressement, par le dévouement, par le bon sens, ont ûiit le plus d'honneur à la Religion et à la liberté au dix-neuvième siècle, le comte Félix de Mérode. La ferme adhésion que cet esprit si loyalement libéral et si modéré n'a cessé de donner à la conduite politique des catholiques belges, était bien de nature à contre-balancer les impressions que Lacordaire avait emportées de Liège sur ce point. Le Père du revenir à Paris très-contirmé dans cette double pensée que « le don d'observer ce qui est au dehors ne lui avait guère été départi et que, par nature, il était trop indulgent pour nos adversaires -. »

1 A M-^ Swelchiiie, 25 avril 1847.

C'est lu hniile île ranli-christiaiiisme belgi- d'avoir refusé à celle université ce qu'obtiennent en f^énéral si aisément les établissements d'instruction libre aux États-Unis, le droit de ilevenir propriétaire en de certaines liinifes.

•' A M"" Swetchine. 17 mars 1847,

KLOGR DR DROT'OT. lî?l

Pendant la station de Liège, une noble tâche lui était échue ; celle de prononcer à Nancy l'éloge funèbre du général Drouot, « l'homme le plus rare, sinon le plus « Dccompli, que le dix-neuvième siècle ait présenté au « monde dons la première moitié de son âge et de sa vo- « cation. » Il n'y a pas une aussi belle vie dans les vies de Plutarque ; dans les œuvres de Lacordaire, il ne se rencontre pas une pièce aussi achevée que celle-ci. Pas une seule tache. Nulle déclamation, nulle emphase ; la forme ici, comme le veut M. Cousin, n'est pas autre chose que le vêtement le plus transparent que prend la pensée pour paraître le plus possible telle qu'elle est , créant elle-même l'expression qui lui convient, qui n'ôte rien, mais surtout n'ajoute rien à sa valeur propre. Partout une éloquence mâle, simple, pénétrante, comme la vie que le Père avait mission de raconter. C'est la vie d'un soldat, celle d'un citoyen, celle d'un sage, celle d'un chrétien. A quarante-deux ans, cet homme qui avait gagné la bataille de ^\'agram et tiré le dernier coup de canon qui ait été tiré à Waterloo, avait tout refusé pour rester fidèle à l'exil, et il était revenu vieillir obscur dans sa ville natale, sur la paroisse où il avait été baptisé. Là il avait vécu trente ans oublié, et bientôt infirme et aveugle , avec deux mille quatre cents francs de rentes, abandonnant aux pauvres les cinq sixièmes de son revenu, ne se souvenant du passé que pour élever les services des autres, ne parlant de son sort que pour le bénir et l'estimer plus heureux qu'aux jours de sa prospérité, vivant modèle de l'idéal qui de tout temps avait le plus touché Lacordaire ici-bas, « un grand cœur

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