LE PÈRE A BOSCO
et les roses s'entrelaçaient » clans la vie de Lacordaire. 11 demeura à Bosco six mois ; il j aurait volontiers passé sa vie. « Il faut, écrivait-il, avoir lutté comme moi contre une position individuelle difficile pour apprécier dans toute son étendue le bienfait de la vie religieuse, et de la vie religieuse véritable. Les maux que j'ai soufferts et que tant d'autres soutïrent me rendent mon état présent si heureux, qu'encore que je dusse passer ici le reste de ma carrière avec les frères que Dieu m'a donnés, je me trouverais plus que récompensé de mes faibles travaux pour le service de l'Eglise ^ » Il avait repris l'étude de saint Thomas, regrettant de plus en plus de n'avoir point bu plus tôt à ces sources profondes, et se plaisant à penser que, dans des temps qu'il ne verrait que de loin, la Providence avait destiné l'Ordre de Saint- Dominique à rétablir en France la véritable philosophie catholique et un enseignement qui n'a été ruiné qu'avec tous les éléments do la grandeur et de la force chrétiennes. Du reste, il travaillait au jardin ovec les novices, charriait de la terre et s'occupait de semblables travaux. Ceux qui ne h connaissaient pas l'auraient confondu avec le plus humble des religieux ; l'extrême simplicité de SOS manières le faisait prendre par les étrangers pour un étudiant. L'iionneur et le respect lui étaient indifférents ; les visites qu'il lui arrivait de recevoir de personnages illustres, venus de loin pour lui parler, lui étaient ;\ charge. Ciiiant à son corps, il ne semblait pps en tenir comptft. Toute nourriture lui ('tait bonne, et, si parfois il
'A M. (I.- Motilnl.'ml)erf, 21 sepleml.re 1842.
choisissait, c'était pour prendre la plus grossière. Il aimait avec passion toutes les austérités de l'Ordre. 11 ne cherchait pas à se produire dans les conversations, écoutant plus volontiers discourir les autres; mais il répondait aux questions qu'on lui adressait avec une extrême atfabilité et toujours à voix basse ^
Il quitta Bosco le 12 novembre, laissant son œuvre dans un état de prospérité qu'elle n'avait pas encore atteint. Il V avait dans ce couvent onze Dominicains français, neuf profès et deux novices, et dans le nombre total cinq prêtres. Les sept laïques venaient de commencer ensemble leurs études. Lacordaire écrivait : « Quoi qu'il arrive, j'ai semé le germe ; c'est toute ma vie. » Et, bien décidé à éviter Paris, il prit la route de Genève et de Bâle, entra en France par Strasbourg, appelé par l'Evêque, qui lui offrait une maison dans son diocèse, et, le 21 novembre, en présence de tout Nancy, ouvrit sa seconde station dominicaine.
Nancy était un tout autre terrain que Bordeaux. Au lieu d'un auditoire méridional, vif, spirituel jusqu'à la légèreté, prompt à s'émouvoir, Lacordaire avait devant lui des hommes du Nord, froids, sérieux, point brillants, peu impatients d'admirer, mais solides et d'une remarquable intensité dans leur façon de sentir. Le gouvernement ecclésiastique du diocèse se trouvait être dtms des conditions toutes particulières : par je ne sais quel concours de circonstances, l'évêque, M. de Forbin-Janson, homme d'un zèle vraiment apostolique, mais parfois
' Témoignage dy P. Morassi, maître des novices à Bosco (Chocarne 1" édit., 343-346).