LE PÈRE HORS DE L'ÈRE NOUVELLE
en ce qui touchait le journal, une situation parfaitement et publiquement nette. Il déclara bien à Justin Maurice qu'il n'entendait pas que son nom parût dans aucune liste des rédacteurs de VÈi^e. Mais, VAmi de la Religion ayant annoncé que le Père cessait de participer à la rédaction, il parut dans VÈi^e une note ainsi conçue : « UAini est mal informé. Le Révérend P. Lacordaire ne cesse pas toute 'participation à la rédaction de notre feuille. Il nous reste au contraire toujours uni de cœur et de pensée, et nous promet sa collaboration selon la mesure du temps que lui laisseront les obligations de la vie religieuse. » C'était aller au delà du vrai, et le Père eut tort de ne pas réclamer, comme il fut tenté de le faire ' . Mais les motifs de son silence etaientavouables.il lui répugnait plus que je ne saurais le dire de contrister par un désaveu public un ami comme Ozanam, demeuré fidèle à VÈre.çX aussi d'aider VAmi de la Religion dans sa petite manœuvre pour enlever des abonnés à cette feuille. Puis Lacordaire craignait par-dessus tout de fortifier et de justifier la défiance qui commençait à s'élever parmi les républicains modérés, comme Bûchez et le général Gavaignac, contre la loyauté politique du Clergé. « Une volte-face, écrivait-il, déshonorerait les catholiques de France et ne permettrait plus de voir en eux que les humbles valets de tous les événements favorisés du sort. Pour ma part, j'ai sincèrement accepté la République, sans avoir pour elle aucune passion préexistante ni survenue : quoi qu'il arrive, je dois respecter ce que j'ai fait-. » Non-seulement
1 A M"' Swctchin<>, 24 octobre 1848, pp. 477-478. î A M" Swetcliinc, 24 octobre 1848.
INCIDENT AVEC M. DE iMONT ALEMBKRT. 147
le Père y croyait son honneur engagé, mais aussi les intérêts terrestres de la Religion. « IJAmi et VUyiivers, disait-il, seront cause qu'à la prochaine émeute, on tombera sur les églises et les prêtres ; je ne veux point avoir ma part de cet épouvantable résultat \ »
C'étaient là de graves considérations ; mais l'attitude insuffisamment catégorique de Lacordaire en ce qui touchait ses relations avec VEre^ n'en était pas moins une faute. Il était facile au Père, bien qu'il se fût persuadé le contraire, de dire toute la vérité sur ce point, sans que son adhésion au 24 février pût être entachée du soupçon d'hypocrisie, et sans que sa retraite du journal fût suspecte d'arrière-pensées monarchiques. La seule chose qu'il ne put éviter en s'expliquant à fond, c'était de contrister ses amis de VEre nouvelle, et c'est là ce qui le retint toujours. Il s'ensuivit que VÈre ne pouvait être attaquée sans qu'il fût ou semblât lui-même indirectement atteint. C'est ainsi qu'une lettre de M. de Montalembert, contre ce journal, insérée dans VAmi de la Religion du 19 octobre 1848 ^, parut à Lacordaire dirigée contre sa personne. De là une réponse qui, heureusement tombée dans les mains de M. Cartier, ne fut point publiée. Averti, sans toutefois que la pièce lui eût été communiquée, M. de Montalembert s'empressa d'écrire au Père pour protester contre l'intention que celui-
• A M. Cartier, 14 novembre 1848. — Paris, Lyon, Marseille, en 1869, n'ont que trop prouvé, parla frénésie d'irréligion qui a éclaté dans les réunions électorales, combien, en ce point, Lacordaire avait vu juste. Quel contraste avec 1848, où la Religion ne fut attaquée nulle part même dans les clubs !
- On peut lire cette jnèce dans les Œuvres de M. de Muntaltinbert, t. IV, p. 489 etsuiv.
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ci avait cru voir dans l'article du 19 octobre. Mais, de son côté, avant même que ce désaveu fût parvenu à Glialais, le Père avait prié M. Cartier de détruire sa réplique à M. de Montalembert \ Du reste, cette fausse situation de Lacordaire ne se prolongea guère. Abandonnée par ses abonnés, VÈre fit en peu do temps des dettes énormes. Seul tenu de ces dettes comme unique propriétaire du journal, Justin Maurice le vendit à M. de la Rochejaquelein, qui en fit une feuille légitimiste, au commencement d'avril 1849; et à dater de ce jour, il n'y eut plus la moindre équivoque sur la ligne politique du Père. Ce dernier croyait de sa loyauté, on l'a vu, de rester fidèle à la République (sans l'aimer, sans croire à sa durée), jusqu'à ce qu'elle se fût tuée, ce qu'il ne souliaitait pas, de ses propres mains ^. Il prévit de bonne heure que, par le prestige que conservait le nom de Napoléon sur le peuple des campagnes et par la connivence des monarchistes de toutes les nuances, le titre de Président de la République serait déféré au neveu de l'Empereur ^. Cela ne l'empêcha pas de voter pour le général Gavai • gnac, malgré ses inco7wénients '\ Qu'était-ce en ell'et que l'élection du prince Louis, sinon le péristyle de l'Empire ? Et quels souvenirs les hommes éclairés gardaientils du premier Empire sinon des souvenirs de despo-
' J'ai sous les yeux la li-Urn de désaveu de M. de Montalembert, qui est du 3 novembre 1848, et la preuve certaine qu'elle ne parvint à Chalais que le 7 novonil)re. Dès If G, par une lettre qui est également sous mes yeux, le l'ère avait prié M. Cartier d'anéantir sa réponse,.
- A M. de la Perrière, 10 novemliro 181S.
"• A M. Foi fret, ') novembre.
' Même lettre.
ATTITT^DE POLITIQT'E DV PKRK. l '.'
tisme? Le Père éprouva donc une désolation profonde de l'empressement que mirent beaucoup de catholiques à devancer le courant populaire.
Il s'en exprimait avec une grande sévérité. « Même triomphante, disait-il, la réaction, si nous y adhérions, nous laisserait au front la note d'une déplorable versatilité. En effet, le Clergé de France a solennellement accepté, les evêques en tête, l'avènement de la République ; les évêques ont commenté dans leurs mandements la devise républicaine; de son côté, la République a donné la paix à l'Eglise, et en douze mois de législature, pas une atteinte n'a été portée aux droits de la Religion : se tourner, après cela, contre la République, hâter de ses etïbrts le retour de la monarchie, n'est-ce pas une inconséquence et une ingratitude • ? » La république de 1848 avait un titre spécial à la reconnaissance de Lacordaire : en édictant par l'article 8 de la Constitution que « les citoyens ont le droit de s'associer, » elle avait implicitement abrogé le néfaste décret du 3 messidor an XII, qui déclarait illicite toute agrégation et association religieuse , et mis à néant du même coup tout l'arsenal des décrets révolutionnaii es contre les ordres religieux. C'était quelque chose. Sans doute, pour ceux qui, comme le Père, n'avaient accepté la République qu'à titre de nécessité accidentelle, il n'y avait pas obligation de se roidir contre les entraînements du sulï'rage universel, qui se prononçait pour la forme monarchique. Mais il était de leur honneur de ne rien
I A M"- (le Prailly, 11 février 184'.1.