‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 67 sur 195 · CARÊME DE · texte numérisé non relu

CARÊME DE

est rien. La Révolution est du 24 février ; le 27, le Frère Prêcheur reparaissait dans la chaire de Notre-Dame, et il l'occupa durant huit semaines, les premières, mais non les moins périlleuses ni les moins brûlantes de cette formidable année. Et de quoi parlait-il à son auditoire ? Il parlait des choses les plus abstraites et les plus élevées, de la vie intime de Dieu, du mystère de la Trinité, du mystère de la Création, de la matière et de l'esprit, du vrai et du bien, du libre arbitre. Peut-on s'étonner assez qu'en des jours aussi incertains et aussi troublés, il y eût un auditoire pour des thèses aussi austères ? Voilà pourtant, voilà les sujets des conférences de 1848. Le siège du prédicateur était fait ; il ne modifia en rien son plan, conçu pour des temps exempts de toute agitation politique. Une seule fois, le 20 mars, il se laissa aller à uuq allusion. Il parlart de la vérité, et il dit : « On a vu des pouvoirs institués pour la conservation de tous les droits et (le tous les biens, déclarer une guerre ouverte au pre- .mier des droits, qui est le droit de connaître, au premier

des biens, qui est la vérité Tout leur va mieux que la

vérité; ils donnent la liberté à tout, excepté à elle. Mais aussi, messieurs, ne vous étonnez pas si la vérité prend de ses oppresseurs, un jour ou l'autre, de terribles vengeances.Gommeon n'en peut ruiner l'autorité sans frapper dans ses racines l'entendement humain, il arrive tôt ou tard (|u'une sorte de délire pousse les hommes hors de toute crainte et de tout respect, et les précipite à bras tendus contre tout ce qui est. C'est le jour des représailles, jour prophétisé par saint Paul, lorsqu'il écrivait aux Romains : Ln rolrrc <1r Dirx Sf' rthjf'lr du haut (h( ciel

CAREME DE 1848. r>o

contre l'impiété et V iniquité de ces hommes qui retiennent la vérité de Dieu dans r injustice. Alors pâlissent les rois, et se troublent les royaumes ; la nuit se fait dans Babylone ; Baltasar voit la main (jui le condamne, et l'épée de Gyrus n'attend pas au lendemain. Ce n'est pas de l'histoire que je fais, messieurs ; non, ce n'est pas de l'histoire. Ouvrez vos yeux ; nous sommes à Babylone, et nous assistons au festin de Baltasar '. »

L'auditoire transporté se leva comme un seul liomme et des applaudissements passionnés interrompirent l'orateur. Il sentit qu'il s'était laissé trop emporter et que s'il venait d'être éloquent, il ne s'était peut-être pas montré généreux : il se hâta de remonter aux régions pacifiques où rien de terrestre ne se mêle à la contemplation des causes et des lois.

Dans la conférence suivante, il supplia ses auditeurs de n'applaudir jamais.

« Ce n'est pas, dit-il, que je ne conçoive, même aux pieds des autels, le mouvement involontaire qui porte une assemblée à se lever en quelque sorte dans un témoignage unanime de sa sympathie et de sa loi. Mais, bien qu'en certaines rencontres, ces acclamations puissent paraître excusables (tant elles sortent avec piété de l'àme des auditeurs), cependant je vous conjure d'obéir à la tradition constante do la chrétienté, qui est de ne répondre à la parole de Dieu que par le silence de l'amour et l'immobilité du respect. Vous le devez à Dieu ; vous le devez aussi peut-être à celui qui vous parle en son nom. Bien

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qu'il ne fût pas tenté d'orgueil par vos applaudissements, on peut le soupçonner de n'y être pas insensible ; on peut croire qu'au lieu de vous distribuer gratuitement ce qu'il a reçu gratuitement, il vient en chercher le prix dans la gloire de la popularité, récompense honorable quelque- Ibis, mais toujours fragile, et plus fragile, plus vaine encore entre ceux qui reçoivent et celui qui donne les leçons de l'éternité ' . »

Ces conférences de 1848 sont fort belles. La seconde, sur la Trinité, est un chef-d'œuvre d'exposition théologique et l'un des modèles du style métaphysique les plus achevés qui existent dans la langue française. Les conférences sur l'homme, successivement considéré comme être intelligent, comme être moral, comme être social, abondent en traits d'une délicatesse et d'une profondeur d'observation admirables. On n'a jamais plus magnifiquement parlé de la loi du repos dominical : « Dieu n'a pas fait du sabbat une institution privée, un jour à prendre au hasard, pour chacun de nous, dans une suite quelconque de jours occupés. Non, il en a fait l'institution sociale par excellence ; il a convoqué le genre humain au même jour et à la même heure pour toute la suite des siècles, en l'invitant à se reposer, à se réjouir et à s'édifier en lui : il a fondé, en un mot, une fête périodi({ue et perpétuelle pour l'humanité '. »

Durant les terribles journées de juin, le Pure fut plus exact que jamais dans les bureaux de VEre nouvelle; il

' L* (loiiférence, 2 avril 1848.

* LU' CoriféreiK.' : Du OotihV' travail ih- Vltommc.

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