STATION DE DIJON
Là est le collëj^e où j'ai passé sept ans de ma vie ; là, la grande salle des États de Bourgogne, où j'ai été couronné tant de fois en un seul jour ; là, l'église où ma mère allait tous les jours et où je me suis confessé pour la première fois ^ Ce spectacle m'a toujours touché, et nulle part je ne respire un air qui me fasse mieux sentir ce (jue c'est que la patrie ^. »
La station de Dijon fut la dernière des stations de province du Père : il avait pris la résolution de concentrer désormais toutes ses forces à Notre-Dame et dans l'intérieur de sonprdre^. Les Conférences de Dijon furent bénies outre mesure, et bien au delà de son attente. D.tns cette ville où les passions politiques étaient alors si animées, et où l'esprit est vif, mais caustique et singulièrement en garde contre tout entraînement d'admiration, la bienveillance pour lui fut universelle, et il s'est rendu à lui-même ce témoignage que cette bienveillance ne fut point stérile, mais qu'il réalisa dans les âmes un bien positif"*.
Cette station eut d'ailleurs, pour la grande œuvre de la vie de Lacordaire, un résultat considérable ; elle lui donna lui troisième couvent, qui complétait le nombre nécessaire ])0ur l'érection de la France en province de la grande famille des Frères Prêcheurs. Flnvigny avait, en outre, l'avantage de se trouver à une égale distance de Chalais
• A M- Sw.'tchine, 24 avril 1836.
1 Notice.
^ A M- <le Pi-aiily, 23 mars 184t).
Le l'ère a prèclié (Iciiuis ses Confi'r>'iiCGsde Toulouse, mais dans d'aulres onditioiis.étant eu ce momeut supérieur du couveut dominicain de cette ville.
* A M- de rr^illy, 2 janvier 1849.
FONDATION DK FLAVIONV. 159
et de Nancy, et de relier entre eux ces deux monastères. C'est ce qui décida le Père à en faire immédiatement le chef-lieu de la restauration dominicaine en France.
« A quinze lieues de Dijon, vers le nord-ouest, siu* une hauteur au pied de laquelle se rencontrent plusieurs vallées, et d'où l'on découvre le sommet de l'ancienne Alise, dernier boulevard de la liberté des Gaules, s'élève, comme sur un promontoire, la petite ville de Flavigny. On dit que le site rappelle celui de Jérusalem. Flavigny possédait autrefois une collégiale, une abbaye de Bénédictins assez célèbre ; et la fraction royaliste du parlement de Bourgogne y avait siégé au temps de la Ligue, sous la présidence de M. Frémiot, père de sainte Chantai. Toute cette splendeur n'existait plus : l'église abbatiale était détruite, la collégiale avait été changée en paroisse, et le château du gouverneur s'était transformé en un pensionnat d'Ursulines. Entre ces restes d'une gloire éteinte, on découvrait sur une longue terrasse un bâtiment modeste qui avait servi autrefois de petit séminaire au diocèse- de Dijon. Quelques ecclésiastiques de ce diocèse, sensibles aux souvenirs de leur jeunesse, l'avaient pieusement racheté en attendant l'occasion de le consacrer de nouveau à un but religieux. Ils vinrent me l'offrir, et, après en avoir conféré avec Mgr Rivet, évoque de Dijon, je le reçus d'eux à des conditions honorables par leur désintéressement. Quoique le climat de Flavigny fût assez rude, il Tétait moins que celui de Ghalais, et j'y transportai nos jeunes novices, en réservant la montagne du Dauphiné pour être le séjour de nos étu-
l(j> FuNDATKjN de FL a VIGNY.
(liants. J.es coiiimencemcuts de Flavigiiy turent trèspauvres. Je me rappelle que, dans les premiers jours, il u'v avait que huit chaises dans toute la maison ; chacun portait la sienne où il allait, de sa cellule au réfectoire, du réfectoire à la salle de récréation, et ainsi du reste. Mais cet état de détresse ne dura pas. Un comité d'ecclésiastiques et de laïques se forma à Dijon, sous la présidence de Tévèque, pour nous assurer quelques ressources, et pendant plusieurs années, en etfet, nous lui dûmes une charité que nous n'avions point encore rencontrée sous cette forme'. »
Sept religieux, venus de Ghalais, avaient pris possession de Flavignj dès le 6 décembre 1848. Ils avaient été reçus à bras ouverts par le clergé ; les habitants de la petite ville s'étaient portés i\ leur rencontre ; on leur apportait de toutes parts des sacs de pommes de terre, de navets, de farine, puis du vin et de l'huile. Le Père n'avait point encore vu une réception aussi cordiale. D'un autre coté, les journaux les plus hostiles aux sentiments religieux s'abstinrent (1(3 toute protestation ; ce qui n'avait eu lieu ni pour la fondation de Nancy, ni pour celle do Ghalais. C'était là, certes, une grande protection (le Dieu en dos temps si agités. Le Père ne s'en étonnait point. Il ('tait de ceux (jui croient que les instants les plus favorables pour semer et planter, ce sont les instants de trouble et de tempête, parce que Dieu se pl.iit à récompenser la foi (pli compte sur Lui, (rautant [dus que les
' NoTKi;.
COUVENT Do.MlNlCAlN A l'ARIS. 161
moyens humains sont moins assurés. La fondation de Flavigny à cette date (déceml>re 1848) semblait dire bien haut que, dans cette terrible année, le Père n'avait pas démérité de Celui qui connaît tout et qui dirige tout. Cependant le successeur de M. Atïre, M. Sibour, avait appelé Lacordaire à continuer son apostolat dans Notre- Dame. Le 25 février 1849 commencèrent les Conférences sur le commerce de l'homme avec Dieu. Jamais l'auditoire n'avait été plus magnifique, plus bienveillant, plus pénétré, et, à aucune époque, le Prédicateur ne s'était senti plus à l'aise sous tous les rapports. Pour la première fois, l'archevêque de Paris était absolument dans son point de vue. Cette communion de pensées entre lui et le premier pasteur du diocèse eut un résultat considérable : l'établissement canonique d'un couvent de Frères Prêcheurs à Paris. M. Sibour s'en ouvrit au Père à la fin de la station quadragésimale, c'est-à-dire dès le mois d'avril 1849. M. Affre avait eu la pensée de créer, dans l'ancien couvent des Carmes, là même où avaient eu lieu les massacres du 2 septembre 1792, une école de hautes études ecclésiastiques, en même temps qu'un corps de prêtres auxiHaires pour desservir l'église. M. Sibour offrait cette église aux Frères Prêcheurs avec une partie de l'ancien couvent. C'était, il est vrai, une position précaire, assurée seulement par des baux susceptibles de renouvellement ; mais il y avait là, pour l'archevêché de Paris, \uie obligation morale dont on ne pouvait méconnaître la Ibrce, et, pour les Frères Prêcheurs, une maison pleine de grands souvenirs, une église chère à la piété des fidèles, une clientèle religieuse certaine, une occasion long-
LArOKDAlBK. II. Il
1(32 HOMÉLIES DU l'KRE.
temps désirée d'avoir au cœur de Paris un monastère de l'Ordre de Saint-Dominique, c'est-à-dire un centre d'action permanent, d'où ils pourraient prendre \e\ir part de toutes les œuvres de zèle de l'immense capitale. Le Père accepta les offres de l'Archevêque et prit possession le 15 octobre 1849.
Ce fut pour lui l'occasion de prêcher la parole de Dieu sous une forme plus familière et plus pratique. Les Dominicains se trouvaient chargés de l'évangélisation des fidèles qui fréquentaient l'église des Carmes, et, par conséquent, du prône du dimanche. dans cette église. Le P. Lacordaire fut heureux de remplir assidûment cette fonction modeste mais si essentielle du saint ministère. Tous les dimanches, depuis l'Avent de 1849 jusqu'au Carême de 1850, qui le rappelait dans la chaire de Notre- Dame, il fit une homélie sur l'évangilo du .jour. L'affiuence était considérable ; le succès fui grand mais contesté. Depuis les journées de juin 1848, il est devenu difficile de parler publiquement aux riches de leurs devoirs envers les pauvres ; la morale de l'Evangile, exposée sincèrement, avec moins de liberté, certes, qu'elle ne l'a été par les Ambroise et les Chrysostome, paraît tout de suite une provocation à la guerre civile. Toutes les préventions que l'esprit de parti avait de longue main conçues et fomentées contre le P. Lacordaire, se réveillèrent et se soulevèrent contn^ ses homélies. L'établissement permanent des Dominicains à Paris était dénoncé comme un danger pubhc. Le Père se reprocha d'avoir cru pouvoir, dans une simple chapelle, « édifier des âmes moins périlleuses que celles auxquelles il s'était
M. LAinJE JULES MuREL. 163
donné jusque-là ; » il renonça à ce ministère, à cet apf)Stolatquilui était cher. Mais cela ne suffit point pour apaiser les inimitiés qui le poursuivaient. Un ami du Père, qu'il eût conscience ou non du tort qu'il allait faire à son ami, allait fournir à ceux qui s'acharnaient contre hii de nouvelles armes.
M. l'abbé Jules Morel et Henri Lacordaire s'étaient rencontrés sur les bancs du séminaire Saint-Sulpice et ils s'étaient pris l'un pour l'autre de la plus étroite amitié. C'était M. Jules Morel, ardent libéral alors et mennaisien fervent, qui avait triomphé de la longue résistance de Lacordaire et l'avait entraîné à la Chênaie ' ; il devait l'accompagner en Amérique si Lacordaire eût donné suite à son projet de New- York. Depuis, sans avoir conservé la même intimité, leurs relations étaient restées très-bonnes, et, dans la correspondance du Père avec madame Swetchine, on lit un billet ainsi conçu :
a Paris, 13 avril 1850.
« Hier soir, chère amie, j'ai oublié de vous demander la permission de vous présenter M. l'abbé Jules Morel, l'un de nos ecclésiastiques les mieux pensants, si toutefois l'on peut savoir aujourd'hui ce que c'est que le mieux penser. Si lundi (15 avril) vous convenait, je vous l'amènerais. »
Huit jours après^ le ;^ 2 avril, Lacordaire prononçait, au Cercle catliolique de Paris, une improvisation sui"
' Je tiens ct'Itf' pai-ticularilé ije la propre huuclie du l'ère.
164 POLÉMIQUE SUR L 1 NgUISITIOX.
le passé, le présent et l'avenir de ce qu'on nommait alors Le parti catholique, exaltant la liberté religieuse comme le moyen de propagation le plus elticace de nos croyances au travers des erreurs modernes. Une objection se trouvait sur son chemin : l'Inquisition. 11 est dit'ticile de bien savoir ce que le Père dit sur ce point, son improvisation n'ayant pas été recueillie par écrit. Quelles qu'aient pu être ses paroles, c'étaient là des paroles emportées par le vent, des paroles qui pouvaient donner lieu peut-être à un avertissement fraternel, et par conséquent secret, mais qui, n'ayant eu qu'un retentissement éphémère et restreint, n'étaient pas de nature, ce semble, à rendre nécessaire une protestation publique ^ M. l'abbé Morel n'en jugea point de la sorte. 11 lit paraître dans V Univers du 21 avril une longue lettre où, révélant à son de trompe ce (pli s'était dit à huis clos au Cercle catholique, il reprochait à Lacordaire d'avoir mal parlé de l'Inquisition. Assurément, il ne tenait qu'à M. Morel de donner des explications sur cette institution sans prendre à partie son aini (la charité l'exigeait, ce semble, et l'amitié en faisait une loi) ; il aima mieux lui rompre en visière. Lacordaire ne releva pas le gant; il ne se plaignit pas ; il se borna à renvoyer M. Morel à la septième des Gonlérences de Notre-Dame, qui a pour titre : De la 'puissance coercitioe (le r Eglise, et au ciiapitre de l'Inquisition dans les Mômnires pour le rétablissement des Frères Prêcheurs. Le l*ère déclarait au reste attendre paisiblement
' Si peccaveiit fraler tiius, corripe euiu iiiter !<■ ri ipsum solutn... Si autein te non amJierit, îidhibe tecuiu ailhuc unum vol duos. Quod si non au'lierit eos, die Ecclesiie. (Matth , xvm, 15-17.)
I)];NONCIAriON A Ro.Mi:. irtr»
le jugement de l'Ég-lise, à laquelle il soumettait tous ses écrits dans le passé, le présent et l'avenir '.
On eût pu croire le débat terminé ; il n'en fut rien. Une polémique prolongée s'engagea dans V Univers sur l'Inquisition, et l'autorité de Mgr Sibour fut impuissante à y mettre un terme. La sollicitude de Pie IX était en ce moment occupée de la réforme des ordres religieux, et, dans cette vue, il songeait à placer un dominicain français, le P. Jandel, à la tête de l'ordre des Frères Prêcheurs. Tout à coup, ce dernier fut mandé à Rome à cet etfet : la nouvelle s'en répandit rapidement en France, et V Espérance de Nancy, en la publiant, signala fort imprudemment ce choix comme une sorte de consécration donnée par le Souverain Pontife aux doctrines libérales du P. Lacordaire , dont le P. Jandel était le premier disciple. Tout fut à l'instant remis en question à Rome. La nomination du P. Jandel au généralat, et l'érection de la province de France furent suspendues du même coup : on ne s'occupa plus que des opinions du P. Lacordaire. On le représentait au Souverain Pontife comme un révolutionnaire relaps, qui ne croyait point à la parole si connue de saint Paul : « Tout pouvoir vient de Dieu, » qui réprouvait la souveraineté temporelle du Pape, et qui rejetait la puissance coercitive de l'Église. Il est absolument impossible de deviner sur quoi l'on échafaudait les deux premiers griefs. A l'appui du dernier, on alléguait l'improvisation dénoncée par M. l'abbé Morel. Les écrits invoqués par le Père pour sa justiti-
1 Univers, 29 avril 1850.