PROJET D'UN COUVENT A GHAMPEL
quis^ » A Bordeaux, il avait un moment quitté le capuche blanc en chaire pour ne porter que le rochet ; à Nancy, il garda son capuche, prêchant ainsi publiquement en habit de religieux ; mais il fit au Gouvernement la concession de ne point prêcher en chappe noire ~. Conçoit-on de pareilles misères de la part d'hommes préposés aux destinées d'un grand peuple ?
Restait la grosse question du couvent dominicain. Le Garde des sceaux écrivit au Goadjuteur de Nancy que, si le couvent s'établissait, le Gouvernement serait obligé d'en ordonner la fermeture, mais qu'il comptait sur la sagesse épiscopale pour lui épargner cette nécessité. Le Goadjuteur répondit qu'en effet le P. Lacordaire, après Pâques, s'établirait dans une maison de campagne appartenant au père d'un Dominicain français; que le fils de la maison y viendrait lui-même dans quelques mois, et qu'il semblait difficile d'enlever à ce fils de famille le droit de demeurer chez son père avec un ou deux amis. Insistance du Ministre. Aucun établissement religieux ne peut avoir lieu dans un diocèse sans le consentement de l'évêque ; le Pi-élat peut donc empêcher l'établissement qui se préparc. Le Ministre en appelle k la bonne foi du Goadjuteur; il s'agit là d'un couvent déguisé, c'est une affaire très-grave. Réplique de Mgr Menjaud. Il ne peut chasser de son diocèse un prêtre qu'il estime et qu'il aime, surtout au moment où ce prêtre remplit près de lui le ministère le i)lu.s fi'uctueux, non-seulement au point de
A M" <ln la Tour du Pin, 17 n-.ût \M\. A M. (le Moiitaleml)ert, G jauviiM* 184:{.
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vue chrétien, mais au point de vue-social. En conséquence il laissera ûiire le P. Lacordaire ; et si, plus tard, il est question d'un couvent réel, l'Évêque s'en entendra avec le Gouvernement. On voit dans quels termes le débat était engagé. Lacordaire, heureux de la fermeté du Goadjuteur, abandonna le projet où il était de se rendre à Paris après la statjon. Il voulait mettre à profit le succès de sa prédication en prenant le plus tôt possible racine dans le diocèse de Nancy par l'acquisition d'une maison; « car, disait-il, si je manque ce terrain-ci, en trouverai-je un autre ? » En intimidant les évoques un à un, l'un après l'autre, le Gouvernement ne pouvait-il pas fermer successivement aux Dominicains, sur tous les points du territoire, l'accès du sol' français? Lacordaire voulait donc se hâter, et, par conséquent, se porter immédiatement après Pâques à Ghampel, où M. Jandel père lui abandonnait tout le premier étage de sa maison de campagne. Le Père se résignait à ne bâtir que plus tard, selon la tournure que prendraient les choses ^ Il sentait très-bien qu'en dépit des passions de quelquesuns, les moeurs publiques répugnaient h l'emploi de la force contre des hommes aussi inotfensifs et aussi peu h craindre en France que des moines. M. Guizot et ses collègues du Ministère y répugnaient encore davantage.
Le Père était donc sans appréhension pour les suites de son établissement à Ghampel, et il avait fini par obtenir du Maître général la permission d'y planter sa
l A M" SwclehiiK', -■i'j janvier 18i;'.
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tente en compagnie du P. Jandel et d'un autre Dominicain lorrain \ sous la protection, assez efficace, comme on voit, des idées modernes de liberté.
Sur ces entrefaites, il se rencontra à Nancy, parmi les auditeurs de Lacordaire, un homme jeune encore, absolument maître de sa personne, possesseur d'une fortune qui, sans être fort considérable, lui donnait pourtant une grande latitude pour la satisfaction de goûts élevés et généreux.
Artiste, voyageur, doué d'un esprit de salon remarquable et d'une aménité qui charmait tout le monde, il avait vécu jusque-là dans les plaisirs honnêtes mais inutiles d'une société qui l'aimait ; étranger du reste aux sérieuses pensées de la Religion. Et néanmoins, il était marqué du signe invisible des prédestinés. Quelques mois auparavant, au retour d'un voyage d'Italie, entré par hasard dans une église de Marseille, il y avait entendu le premier appel de Dieu. La lumière n'était plus douteuse, mais elle ne régnait encore qu'imparfaitement sur sa nouvelle conquête. « M. Thiéry de Saint-Beaussant, poursuit Lacordaire, compta bientôt parmi les jeunes Lorrains qui faisaient de ma prédication une atîaire de cœur, en même temps qu'une affaire de foi. Circonspect sous le feu d'une vive imagination, il me charmait à la fois par son ardeur et sa solidité, et je fus longtemps à pressentir le dessein qui travaillait son esprit. Enfin, il s'ouvrit a moi de la pensée où il était de nous établir à Nancy, et tous deux d'accord, nous sondâmes le chef du diocèse,
' Lpfri- ilii I'. I.umarc lie, 7 mars ItiiS.
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qui eut le courage de nous donner sa parole sans prendre l'avis du Ministère, tout en prévoyant bien que notre projet ne se réaliserait pas sans difficultés, soit du côté do l'opinion, soit du côté du Gouvernement. M. de Saint- Beaussant nous acheta donc une petite maison, propre à loger tout au plus cinq ou six religieux. Nos amis la garnirent des meubles les plus indispensables : on dressa un autel dans une chambre, et, le jour même de la Pentecôte (4 juin 1843), j'en pris possession. Tout était petit, étroit, aussi modeste que possible ; mais en songeant que, depuis cinquante années, nous n'avions en France ni un pouce de terre sous nos pieds, ni une tuile sur notre tête pour nous couvrir, j'étais dans un inexprimable ravissement.
« Plus tard, M. do Saint-Beaussant compléta luimême sa fondation^ en y ajoutant une chapelle, un réfectoire et quelques cellules poui' loger des hôtes. Il en fut le premier; et, comme autrefois d'illustres fondateurs venaient reposer leur vie k l'ombre des cloîtres qu'ils avaient bâti, il se fit une joie d'habiter parmi nous. Quoique d'une santé faible, qui exigeait des ménagements infinis, il voulut s'astreindre à notre nourriture, et essayer peu k peu ses forces dans des austérités qu'il souhaitait d'embrasser complètement un jour. J'eus le bonheur de le voir novice. Ce grand changement dans sa vie n'en apporta aucun dans le charme de son commerce ; il conserva sous le froc toutes les grâces de sa brillante nature, gai, simple, entraînant, faisant aimer Dieu avec lui. Nous ne le gardâmes pas longtemps : il mourut en 185i, à notre collège d'OuUins, et fut enseveli dans la chapelle de cet établisse-
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ment. Je plaçai une inscription sur sa tombe, comme je l'avais fait pour le Frère Réquédat. L'un et l'autre furent les prémices de notre résurrection : le Frère Réquédat me donna la première âme de l'édifice, le Frère de Saint- Beaussant m'en donna la première pierre ^ . »
Les gens du monde admireraient de telles figures, s'ils les rencontraient dans F histoire de Port-Royal.
Trois semaines après l'achat de la maison offerte au P. Lacordaire par M. de Saint-Beaussant, la station de Nancy avait pris fin le 30 avril (second dimanche après Pcàques). Jusqu'au dernier jour le ciel avait été sans nuages;leclergé surtout avait été pour Lacordaire ce qu'il ne s'était jamais montré nulle part ailleurs. Les Lorrains, écrivait-il cà bon droit, ne sont pas exaltés comme les méridionaux ; mais je leur trouve du cœur mêlé à beaucoup de sens '. Tout s'était passé du reste k la lorraine.
i Voici l'inscription dont vient Je parler le P. Lacordaire :
VR. .VUaUSTINUS THIÉR Y DE SAINT-BEAUSSANT.
O R D I N I S F R A T U U .M T R .« D I C A T O R lî M,