LE PÈRE RENONCE A LA PREDICATION
cathédrales, et dont quatre lui avaient permis d'établir dans leurs diocèses des couvents de son ordre. « Qu'ils disent, ajoutait-il avec une noble confiance, qu'ils disent s'il y eut une parole plus douce à l'égard de tout le monde, plus soigneuse d'épargner aux vivants et aux morts les amertumes de la vérité. Je n'ai refusé qu'une seule chose, qui était de sacrifier l'Evangile aux exigences des partis. Je suis resté pur de tout contact avec eux tous, maître de mon âme, aimant mieux mourir dans ma simplicité que de chercher un appui à l'ombre de leurs drapeaux. Je suis vaincu par eux ; je me retire devant des attaques qui n'ont cessé de s'envenimer, qui m^ont poursuivi jusqu'au pied du siège apostolique, partout où l'on ne me voyait pas et où l'on ne m'entendait pas, abusant d'un mot contre tout un discours, et transformant le plus modéré des hommes en une sorte de forcené. Il m'est bien dur. Monseigneur, de me séparer de vous et de tant d'âmes qui m'ont aimé ; mais je ne puis ni me résigner à la honte de demander sans cesse justice, ni exposer, en •me taisant toujours, l'honneur de mon caractère d'homme, de chrétien et de prêtre. Mieux vaut se sacrifier à la paix que de défendre sa renommée dans une guerre fratricide. Des travaux plus humbles, peut-être plus solides, ne rendront pas inutile à la Religion ce que la Providence me réserve d'années ^ . »
i Cette lettre à Mgr Sibour est du 31 août 18.5(î. Elle prend occasion d'un article de la Voix de la Vérité publié la veille; mais qui croira que le Père se retirait de la chaire de Notre-Dame devant une feuille séchée comme la Voix de la Vérité? Le vrai motif, c'était l'attention accordée par le Saint-Père à l'accusation de M. rabl)^ Jules Morel.
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Mais, s'il sacrifiait ainsi le prédicateur, il n'entendait pas sacrifier en même temps la restauration en France de l'ordre de Saint-Dominique. L'érection de la province de France était entravée par la défiance qu'on venait de soulever à Rome contre l'homme en qui se personnifiait cette restauration. Sans attendre donc qu'il fût officiellement interpellé sur sa doctrine, Lacordaire résolut d'aller droit au Père commun des fidèles, et d'en finir, s'il le pouvait, avec cette vague suspicion d'hétérodoxie qui l'enveloppait comme un nuage insaisissable. A peine arrivé à Rome, le 11 septembre 1850, il écrivit au Souverain Pontife en ces termes :
« Très-Saint-Père,
« J'ai appris avec une extrême affliction que Votre Sainteté avait conçu des inquiétudes à mon sujet par suite de démarches que j'aurais faites et de doctrines que j'aurais émises depuis les événements qui se sont accomplis en France et en Europe au mois de février 1848. J'ignore, Très-Saint-Père, quelles sont ces démarches et ces doctrines, qui ont ému le cœur de Votre Sainteté : mais il m'a suffi d'avoir la certitude qu'il en était ainsi pour que j'aie conçu et exécuté le dessein de venir, aux pieds mêmes de Votre Sainteté, Lui demander les lumières dont j'ai besoin pour connaître mes fautes et les corriger, si j'ai réellement eu le malheur do ne pas demeurer sans reproche.
« Il y a vingt ans, Très-Saint-Père, que j'ai commencé h servir publiquement la cause sacrée de Notre- Seigneur Jésus-Christ, dont vous êtes le Vicaire en
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terre. Durant ce long' cours de temps, j'cii obtenu l'estime et l'affection des trois archevêques qui se sont succédé au siège de Paris, Mgr de Quélen, Mgr Atîre, Mgr Sibour : différents de génie et d'opinions, ils se sont accordés en ce point de m'honorer de leur constante faveur et de me confier l'enseignement apostolique de la Religion dans la chaire de Notre-Dame, leur métropole. J'ai exercé le même ministère devant d'autres évêques qui tous, après m'avoir entendu, m'ont également donné des marques publiques de leur satisfaction. Mes conférences dogmatiques, composant déjà trois volumes, ont été publiées à un grand nombre d'exemplaires, traduites en plusieurs langues, et, quoiqu'elles aient été lues en France et à l'étranger par des théologiens de tous les partis, elles n'ont servi d'occasion à personne de m'accuser d'erreur. — Il en a été de même de mes autres écrits.
« En même temps, Très-Saint -Père, que je défendais la Religion par la parole et par la plume, Dieu me faisait la grâce de rétablir en France par mon ministère un ordre fameux, qui en avait été banni depuis plus de cinquante ans par l'intolérance des révolutions. Malgré l'opposition avouée du gouvernement civil, j'ai fondé en France quatre maisons de l'Ordre de Saint-Dominique : la première à Nancy, capitale de l'ancienne Lorraine ; la seconde à Ghalais, non loin de Grenoble ; la troisième à Flavigny, dans l'ancienne Bourgogne ; la quatrième à Paris même, où l'on a vu enfin, dans une église publique, des religieux célébrer les saints mystères avec leur rit et leur habit. Dans toutes ces maisons fleurit la plus stricte observance, telle peut-être que notre Ordre
no LETTRE DU PERE AU PAPE.
ne la possède plus en aucun autre lieu de la Chrétienté.
« Voilà, Très-Saint-Père, quelles ont été mes œuvres depuis vingt-trois ans; voilà les bénédictions qu'elles ont reçues de Dieu, le succès qui les a couronnées malgré d'immenses obstacles et de persévérantes inimitiés.
« Il est vrni que je n'ai jamais joui à Rome, malgré la longue bienveillance de votre prédécesseur Grégoire XVI, d'une confiance égale à celle que j'ai obtenue dans mon pays. Je ne m'en suis ni plaint ni étonné. Un homme dont on parle beaucoup est difficilement jugé loin des lieux où on le voit, où on l'entend, où l'on est avec lui en communauté de langue et de mœurs, et il suffît de quelques échos peu bienveillants pour lui faire ailleurs une renommée douteuse qu'il ne mérite pas.
« Je supportais donc doucement, Très-Saint-Père, l'erreur des Romains à mon égard. J'}^ voyais l'ombre inévitable à toutes les choses finies, une correction salutaire à ma gloire portée trop haut dans mon pays natal. Mais que Votre Sainteté ait ressenti elle-même quelque déplaisir à mon sujet, voilà ce qui m'a pénétré d'une vraie douleur. Car, outre la pensée de causer quelque amertume à un cœur aussi éprouvé que celui de Pie IX, c'était la première fois qu'un de mes supérieurs, et le plus élevé, se montrait inquiet à mon égard. Accoutumé à trouver en tous la consolation d'une vie pleine do travaux entrepris pour Dieu, il m'a été dur que cette consolation me lut retirée.
« C'est pounpioi, Très-Saint Père, je suis venu à Rome, aux pieds de Votre Sainteté, me mettre à sa dis-