LETTRE DE M. DE MONTALEMBERT
les circonstances présentes, et spécialement dans le scrutin qui va s'ouvrir le 20 de ce mois pour répondre à l'appel que le Président de la République a adressé au peuple français. Il m'est matériellement impossible d'écrire à chacune des personnes qui me font l'honneur de m'interroger; et cependant je serais désolé de ne répondre que par le silence et une apparente inditférence à la confiance qui m'est témoignée et qu'ont pu me valoir vingt ans de luttes publiques pour la cause de l'Eglise et de la société. Permettez-moi donc d'user de votre journal pour exprimer l'avis qui m'est demandé.
« Je commence par constater que l'acte du 2 décembre a mis en déroute tous les révolutionnaires, tous les socialistes, tous les bandits de la France et de l'Europe. C'est, à mon gré, une raison plus que suffisante pour que tous les honnêtes gens s'en réjouissent et pour que les plus froissés d'entre eux s'y résignent.
« Je me dispense d'examiner si le coup d'Etat, que chacun prévoyait, pouvait ôtre exécuté dans un autre moment et par un autre mode. Il me faudrait pour cela remonter aux causes qui l'ont amené et juger des personnes qui ne peuvent aujourd'hui me répondre.
« Je ne prétends pas plus garantir l'avenir que juger le passé. Je ne m'occupe que du présent, c'est-à-dire du vote à émettre Dimanche en huit.
« Il y a trois partis à prendre : le vote négatif, l'abstention, le vote affirmatif.
« Voter contre Louis-Napoléon, c'est donner raison à la révolution socialiste, seule héritière possible, quant à présent, du i^rouvernement actuel. C'est appeler la dicta-
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ture des rouges à remplacer la dictafure d'un prince qui a rendu depuis trois ans d'incomparables services à la cause de Tordre et du Catholicisme. C'est, en admettant l'hypothèse la plus favorable et la moins probable, rétablir cette tour de Babel qu'on appelait l'Assemblée nationale, et qui, malgré tous les hommes distingués et honnêtes qu'elle comptait en si grand nombre, s'était profondément divisée au milieu de la paix et de l'ordre légal, et serait à coup sûr impuissante devant la crise formidable qui nous domine.
« S'abstenir, c'est renier tous nos antécédents ; c'est manquer au devoir que nous avons toujours recommandé et accompli sous la monarchie de Juillet comme sous la République ; c'est abdiquer la mission des honnêtes gens au moment même où cette mission est la plus impérieuse et la plus féconde. Je respecte profondément les scrupules honorables qui inspirent à une foule d'esprits honnêtes la pensée de l'abstention. Mais je sais aussi que de grands politiques, fort peu scrupuleux d'ailleurs , après nous avoir menés où nous sommes, après nous avoir condamnas à la perte de toutes nos libertés par Fabus qu'ils en ont fait ou laissé fiaire, prêchent aujourd'hui qu'il faut faire le vide autour du pouvoir. Je m'incline devant le scrupule ; je proteste contre la tactique. Je n'en conçois pas de plus immorale ni de plus maladroite. Je délie qui que ce soit de la justifier aux yeux de la conscience et de l'histoire. L'histoire dira comment la France entière, après Tipnoble sur[)rise du 24 février, a reconnu l'autorité des liommes de l'Hôtel-de-Ville, parce qu'ils otiraient luie chance d'échapper à l'abîme qu'eux-mêmes \'enaient