I.KTTRE DR M. DE MONT A LEM BERT
de creuser. Que les preux, s'il en est, qui, en 1848, ont protesté contre la destruction de la royauté, contre l'expulsion brutale des deux Chambres, contre le désarmement de l'armée, contre l'usurpation de tous les pouvoirs et la violation de toutes les lois, que ceux-là aient le droit de protester et de s'abstenir aujourd'hui, je le veux bien. Mais je ne reconnais ce droit à aucun de ceux qui ont accepté la République en février, à aucun de ceux qui ont envoyé des représentants pour remplacer les députés chassés de leurs bancs par une horde de barbares, ou qui y ont été siéger eux-mêmes pour y proclamer que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie et pour y voter l'exil de la maison de Bourbon ! Quant à la conscience, celle qui s'est résignée à accepter un joug pareil, crainte de pire, ne saurait guère éprouver des difficultés sérieuses et . sincères à confirmer le pouvoir qui nous a rendu l'ordre et la sécurité en 1848, et qui seul peut nous préserver de l'anarchie en 1852.
« L'instinct des masses ne s'y est pas plus trompé alors qu'aujourd'hui. Louis-Napoléon sera en 1852, comme en 1848, l'élu de la nation. Gela étant, j'estime qu'il n'y arien de plus imprudent, je dirai nîême rien de plus insensé pour les hommes religieux et pour les amis de l'ordre, dans un pays comme le nôtre, que de se mettre en travers ou à côté du vœu populaire, lorsque ce vœu n'a rien de contraire à la loi de Dieu, ni aux conditions fondamentales de la société. Il y a parmi nous un trop grand nombre d'hommes infiniment respectables qui sem])lent avoir ]»(»ur politique de marcher à contre-courant de l'opinion générale. (iu;ind ce pays était fou de
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libellé et (riustitiitions parlementaires, ils lui objectai(Mit le droit absolu de la royauté. Aujourd'hui qu'il est, pour le quart d'heure, affamé de silence, de calme et d'autorité, ils lui imposeraient volontiers la scjuveraineté de la tribune et de la discussion. A ce compte-là, s'il venait jamais à redemander la monarchie, ils se vorraii^nt condamnés à perpétuer la réi^ublique.
« Du reste, pour les hommes qui déclarent hardiment qu'il n'y a en politique qu'un seul droit et que la France ne peut être sauvée que par un seul principe, je conçois à la rigueur la possibilité de l'abstention, pourvu toutefois qu'ils se soient également abstenus en 1848. Mais pour nous, catholiques avant tout, qui avons toujours professé que la Religion et la société pouvaient s'accommoder de toutes les formes de gouvernement (lue n'excluent pas la raison et la loi catholique, je cherche en vain un motif qui puisse justifier notre anéantissement volontaire.
« Reste donc le troisième parti, le V(jte aftirmatit'. Or. \ olev 2)our Louis-Napoléon, ce n'est pas approuver tout ce qu'il fait, c'est choisir entre lui et la raine totale de la France. C(i n'est pas dire que son gouvernement est celui que nous préférons à tout, c'est dire simplement que nous préférons un Prince qui a fait ses preuves de résolution et d'habileté à ceux qui font aujourd'hui les leurs par le meurtre et le pillag(\ Ce n'est pas confondre la cause catholique avec celle d'uii parti ou d'une famille, c'est armer le pouvoir temporel, le seul pouvoir possible aujourd'hui, de kl force nécessaire pour dompter l'armée du crime, pour délendie nos églises, nos loyers, nos f'em-
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mes, contre ceux dont les conyoitises ne respectent rien, (jui tirent a f habit, qui visent au propriétaire, et dont les balles n'épargnent pas les curés. Ce n'est pas sanctionner d'avance les erreurs ou les fautes que pourra commettre un p:ouvernement, faillible comme toutes les puissances d'ici-bas ; c'est déléguer au chef que la nation s'est déjà une fois choisi, le droit de préparer une Constitution qui ne sera certes pas plus daui»'ereuse et plus il bsurde que celle dont les neuf cents représentants élus eu 184S ont doté la France, et contre laquelle j'ai eu le bonheur de voter.
« J'ajoutor.ii qu'en revenant à l'unité de pouvoir, sans exclure les tempéraments et les freins qui sont le premier besoin de tout gouvernement, on franchit l'étape la plus difficile dans la route de la véritable restauration sociale, celle des idées et des mœurs.
' « Je viens de relire les lignes que vous m'avez permis d'insérer dans VUnica-s, comme un cri de ralliement à nos frères ébahis, le 27 février 1848, 'trois jours après la chute soudaine du Trône. J'y trouve ces mot'^ : « Le dra- « peau que nous avons planté en deliors et au-dessus de « toutes les opinions politiques est intact... I a cause ca- « tholique, telle (pie nous l'avons toujours défendue, « n'est identifiée à aucun pouvoir, à .lucune cause Im- « maine... dette souveraine indépendance des intérêts « religiinix aidera les catholiques français à comprendre « f't à accepter la nouvelle pliase sociale où nous entrons. « Nul d'entre eux n'a le droit d'abdiquer. »
« Je n'ai rien à ajouter ni à retrancher a ces paroles ; y in«' permets de croire qu'elles conviennent encore au
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lendemain d'un jour qui n'a été que la revanche de l'armée et de l'autorité contre la révolution du 24 février.
« Remarquez bien que je ne prêche ni la confiance absolue, ni le dévouement illimité ; j(^ ne me donne sans réserve à personne. Je ne professe aucune idolâtrie, pas plus celle de la force des armes que de la raison du peuple. Je me borne à chercher le bien dans le domaine du possible, et à choisir, au milieu des secousses par lestpielles Dieu nous éprouve, le parti qui répug-ne le moins à la dignité du chrétien et au bon sens du citoyen.
« Si Louis-Napoléon était un inconnu, j'hésiterais, certes, à lui conférer une telle force et uneielle responsabilité. Mais, sans entrer ici dans l'appréciation de sa politique depuis trois ans, je me souviens des g-rands faits religieux qui ont signalé son gouvernement, tant que l'accord entre les deux pouvoirs a duré : la liberté de l'enseignement garantie ; le Pape rétabli parles armes françaises; l'Église remise en possession de ses conciles, de ses synodes, de la plénitude de sa dignité, et voyant graduellement s'accroitre le nombre de ses collèges, de ses C(jmmunautés, de ses œuvres de salut et de charité !
« Je cherche en vain hors de lui un système, luie foi'ce (|ui i>uisse nous garantir la conservation et le développement de semblal)les bienfaits. Je ne vois que le goutlre béant du socialisme vainqueur, ^fon choix est fait. Je suis pour l'autorité contre la révolte, pour la conservation contre la destruction, pour la société contre le socialisme, pour la Yiherié jyossihle du bien contre la liberté certaine du mal ; et dans la grande lutte entre les deux forces qui
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se partagent le monde, je crois, en agissant ainsi, être encore, aujourd'iiui comme toujours, pour le Catholicisme contre la Révolution.
« Agréez, ^lonsieur, l'assurance de toute ma sympathie, « Gii. DE jNIontalembert. »
On ne peut nier la gravité d'un tel acte ; il ne faut point outrer pourtant cette gravité. Certes, rien ne faisait Cl M. de Montalenibert un devoir d'intervenir ainsi publiquement dans le scrutin quialhdt s'ouvrii-. Il n'avait point trempé dans l'acte du 2 décembre, il n't't.iit tenuii aucun titre d'en atténuer le caractère et la portée. Mais il eut le tort de croire le p.irti socialiste plus fort qu'il ne l'était resté en France «jj/rs sa défaite dans les mes de Paris, et il agit en conséquence. Sous la préoccupation de ce danger, qu'il s'exagérait de bonne foi, l'abstention lui parut coupable, et il la combattit, comme on voit, de toutes ses forces. Il se trompait sans contredit sur le degré du mal, il se trompait également (et phis encore) sur le mérite du remède. M. de Montalembert a eu alors vingt jours d'illusion, qu'il a expiés, on le sait, par vingt années de disgrâce et par ti'ois procès politiques. Mais enfin il n'a [)as renié la liberté, il ne l'.i point insultée, il s'est abstenu de toute théorie entachée d'absoliUisnie. Il ne s'est posé ni en propliète, ni en apôtre, ni en docteur ; sa lettre ne môle pas la théologie h la politique. En un mot, M. de Montalembert a commis une faute, mais il n'a pas tlétri les principes de sa religion politi(jUC, il n'a pas commis d'apostasie.
Il obtint sans peine, du reste, (pie le Président ne de-
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inauderait aux évèques ni Te Deiim ni un acte d'acciuiescement quelconque. Jusque-là la dignité de l'Église demeurait sauve. Le Prince, de son côté, l'on doit lui rendre ce témoignage, gardait, à l'endroit de la Religion, une extrême réserve. On le pressait de l'aire, avant le scrutin du 20 décembre, acte de bonne volonté envers le Catholicisme. Ce n'est pas qu'il fût mal intentionné à cet égard, mais il hésitait ; il craignait d'indisposer les passions contraires. On se souvint fort à propos d'un décret du premier Empire qui avait rouvert à Paris l'ancienne église Sainte-Geneviève, décret misérablement rapporté par Louis-Philippe au mois d'août 1830. En remettant en vigueur ce décret de son oncle, le Prince obtenait un triple résultat : il se rattachait une fois de plus à la tradition napoléonienne ; indirectement il portait un coup de plus à l'orléanisme ; et, sans pouvoir être accusé pour si peu de se livrer aux catlioliques, il trouvait moyen pourtant de leur être agréable. Cet acte de réparation, si peu considérable en soi pour la Religion, si peu compromettant pour le Président de la République (puis- (]u'il laissait subsister sur le fronton de Sainte-Geneviève la statue de Voltaire), cet acte si peu fait pour engager et [)our caractériser par conséquent la politique du Prince, fut aussitôt présenté aux catholiques, par V Univers, comme emprunt.nit aux circonstances du moment une importance toute particulière.
A quelques jours de là, M. de Montalonibert obtint du Ministre de Fintérieur une circulaire. Elle était conçue en des termes vagues et incolores ; mais endu elle donnait satisfacti(jn, dans une c-'rtaine mesure, au sentiment
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