INDIGNATION DU P. LACORDAIRE
l'historien de rappeler ces choses, non dans un esprit de récrimination (à Dieu ne plaise !), mais de justice, pour que le lecteur puisse équitablement juger certaines indignations du P. Lacordaire. Est-il besoin de le redire? le Père n'avait aucun faible, on l'a vu, pour les vues des membres de la majorité ; mais il croyait profondément à Futilité d'un frein politique dans l'exercice du pouvoir. Eh bien! il ne sultîsait pas à d'autres que le frein fût mis à néant, il fallait qu'il fût conspué. Ne comprendrat-on pas que Lacordaire en ait souffert ? Non pas pour lui certes (sa personne n'était évidemment pour rien dans tout cela), non pas pour lui, mais pour la Religion, pour l'Église, que l'anti -christianisme rendait naturellement responsable de ce langage. Est-ce qu'il lui était possible de ne pas voir que cela rendait la Religion odieuse à un grand nombre d'àmes? Est-ce que le P. Lacordaire pouvait n'avoir pas souci de ces âmes? Le labeur de toute sa vie d'apôtre, qu'avait-ce été sinon de faire brèche à la muraille de préventions élevée par le dix-huitième siècle entre les hommes du temps présent et la Religion ? Et voilà que des catholiques, avec une ardeur que je ne veux pas juger, s'emparaient des derniers événements, non-seulement pour relever de leur mieux cette nuu-aille, mais ])<)ur la rendre dix fois plus épaisse et dix fois plus haute. Et pourtant, si, le 24 lévrier 1848, l'habit ecclésiastique avait trouvé lionneur et protection jusque*- siu* les bariicados, si un froc avait pu, aux acclamations du peuple de Paris, se montrer dans les rangs des représentants de ki naticui, si h droit détenir école avait été rendu aux Jésuites, si le Galli-
INDIGNATION DU V. LACriRDAIRK. 1P7
canisrae avait perdu pied parmi nons^, si, après trois siècles d'interruption, l'Église d*^- France avait songé à renouer la chaîne de ses conciles, à quoi le devait-on, sinon au principe de liberté, non pas seulement inscrit pour la forme dans la loi fondamentale de notre pays, mais vaillamment défendu, au nom du droit commun, par VUnive7^s comme par toute la presse catholique, mais glorieusement revendiqué dans une tribune libre par M. de Montalembert, mais admirablement représenté dans la chaire de Notre-Dame par un moine, mais loyalement appliqué par M. de Falloux dans son trop court ministère ? Ces faits ne pouvaient se nier ; ce résultat était éclatant comme le soleil. Et voilà que tout ce qui avait été dit en ce sens durant vingt années était renié, était honni (dirai-je avec quels raffinements de mépris?) dans ce même Univers^ au nom de la Religion ! Voilà que la pierre de la réconciliation, si laborieusement portée jusqu'au haut de la montagne, était subitement repoussée du pied et rejetée en bas d'un seul coup ! Est-il donc si impossible de concevoir qu'à ce sujet, dans l'intimité d'un cpanchement épistolaire, le Père ait laissé déborder de loin en loin des impressions qu'il n'était pas le maître de toujours contenir, et qu'il l'ait fait en des
1 J'insiste sur ce point de fait, qui est capital. Certes, il n'y a jamais eu d'acte plus anti-gallican que le concordat de 1801 : mais cet acte avait été reçu comme une mesure de salut public accidentelle, que la nécessité légitimait, sans que la chose tirât k conséquence pour l'avenir. />' clergé concordataire était resté gallicaji.^l. d'Aviau seul faisait exception. Il est incontestable que la réaction date de M. de Maistre et de M. de la Mennais. Elle n'est devenue toute-puissante que par l'irrésistible levier <le la presse périodique. Pour les gens de mon Age cela est indéniable. Le discrédit où était tombé l'ancien régime tout entier y a été pour beaucoup. Les vrais principes de lilierlé ont fait le reste.
lOS CATSE DE LA SCISSION CATHOLIQUE.
termes qui, rendus publics avant le temps, ont pu blesser des contemporains, mais que la postérité admirera comme elle admire Tacite ?
De là date la scission si douloureuse de la portion militante des catholiques de France. Auparavant, il y avait eu parmi eux des divisions, mais elles avaient peu duré. En présence d'un langage qui tournait si ouvertement cà l'insulte, tout rapprochement devint impossible. Pour se faire une opinion sur le coup d'Etat, beaucouj» de catholiques avaient attendu, et c'était le plus grand nombre. Parmi ceux qui avaient, dès le 2 décembre, une opinion faite, les uns avaient accepté l'événement, les autres l'avaient subi. Les premiers étaient pleins de confiance dans la dictature pour le bien de la Religion, les seconds s'en défiaient. Cette question de confiance dans un homme a décidé de tout le reste. Vainement, dès lo 23 janvier 1852, M. de Montalembert se sépara-t-il publiquement du gouvernement nouveau \ Le journal V Univers continua de se prononcer pour la confiance, et l)ientôt, pour faire taire toute contradiction ou pour la rendre impuissante, il mit ses contradicteurs au ban de l'opinion catholique. Pour atteindre ce résultat, les considérations politiques n'auraient pas suffi; il fallait alarmer les consciences. C'est alors que V Univers s'avisa pour la première fois de l'incompatibilité fondamentale des gouvernements parlementaires avec la Religion catholique,
' L'occasion fut le décret ih; coiiHscatioii des biens do la maison irOrléana. Ctrtes, cette cause de ilivorce était sutïisiuite. Mais il y on avait d'autres, qui donnaient gravement à penser dès lors sur les dispositions intimefl de César !\ l'enilroit de l'IOplise.