‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 87 sur 195 · VOYAGE EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN BELGIQUE

Eli lS32, j'ai quitté le premier, et à temps, ce pauvre M. de la Meiinais. En 1830, je suis descendu voluutaircmeut de la chaire de Notre-Dame, quand il le lallait, pour la reprendre un jour avec plus d'autorité. En 1848, j'ai dit adieu à mon banc de législateur, le lendemain de l'émeute qui avait brisé la République en la déshonorant; et, bien que tout le monde ne vît pas encore (qu'elle était morte, j'ai eu à me louer de l'avoir aussi vite pressenti. Maintenant je me retire devant d'autres écueils, non par ég'oïsme, non par lâcheté, non pour vivre dans l'insouciance de Dieu et des hommes, mais pour les servir au contraire avec plus d'à-propos dans la mesure où je le puis encore. J'ai payé ma dette par la parole; pourquoi refuserais-je aux jours qui me restent cette inetfable consolation d'écrire en paix pour Dieu? J'ai surmonté jusqu'à présent les périls de ma nature et de ma situation. D'autres auraient mieux fait, je fais comme je sens et comme je suis \ »

Le carême de 1852 s'ouvrait le 24 février. Une fois sa résolution prise de ne point reprendre ses Gonférence^, Lacordaire ne pouvait attendre à Paris l'époque où il avait coutume de remonter dans la chaire de Notre-Dame, sans s'exposer à toute sorte de questions, à une tbul(> d'observations contradictoires, et à des discussions vaines. Il partit donc, dès la fin de janvier, pour la Belpiipu'. sous prétexte d'y visiter les couvents de l'ordre do Saint- Dominique, récemment placés sous le gouvernement du

i A M"'" Swt'Uhiiie, G luui 18jL'.

20(5 V(JYAGE EN ANGLETERRE.

provincial de France ; et, pour colorer la durée qu'il comptait donner à son absence, il obtint du Maître général la conniiission de visiter en outre les monastères dominicains de Hollande, d'Angleterre et d'Irlande ^

A cet égard, il ne devait d'explications qu'à un trèspetit nombre d'amis. Il leur écrivit en toute simplicité que, dans un moment où la tribune et la presse étaient muettes, il avait jugé qu'une parole un peu fortement chrétienne (3t libérale pourrait donner lieu à de graves inconvénients, soit qu'elle lut exploitée par les amis du nouveau pouvoir ou par ses ennemis, et qu'il s'était arrêté à garder luimême le silence, comme plus digne et plus sûr ~. « J'ai pensé, ajoutait -il, que je ne pouvais donner mes conférences cet hiver sans exposer la chaire de Notre-Dame à devenir un rendez-vous périlleux pour les amis et les ennemis du pouvoir nouveau. L'oppression du temps eût été pour moi une occasion incessante de donner cà et la des coups d'épée au despotisme, et on les eut faits encore [)lus grands qu'ils n'eussent été. J'ai mieux aimé me taire ; c'est, à sa façon, un deuil de nos libertés perles •'. »

Le voyage du Pore l'ut plus court qu'il ne l'avait projeté d'abord. Il n'alla point en Irlande et il ne passa que trois semaines en Angleterre, juste le temps indispensal)le pour visiter les trois couvents qu'y possédait Tordi'e de Saint-Dominique, lIinckley,Leic(^ster et Woodchester; et pour voir on passant Londres, Birmingham et sa mai-

' Mémoire du révéreudissiuae P4 Jaudel.

- .V M"' de Faveiicourt, Oaud, 2 février ISb'^.

' A M- de l'railiy, 3 février 1852.

RETOIR A FLAVIGNY 20;

son d'Uratorieiis, sous la direction d'un converti si justement célèbre, Henri Newmann, — Sainte-Marie d'Oscott, un palais plutôt qu'un collég-e, assis sur une légère éminence et ceint de prairies et de plantations qui en font une délicieuse solitude, — enfin le couvent des Passionistes de S.-Wilfrid, et quelques églises nouvelles bâties par les catholiques dans le style du moyen âge, avec une magnificence dont nos restaurations de la Sainte-Chapelle et de Notre-Dame donnent à peine l'idée. On sent dans tous ces pays, écrivait Lacordaire, que Tère de la liberté rehgieuse y commence son règne et y produit ses elfets : on bâtit, ou fonde, on crée un art pour l'Église, on se montre, on est chez soi. Le Père fut charmé de « cette belle, grave, noble et aimable ville d'Oxford, une ville sans fumée et sans bruit, toute pleine de monuments littéraires, les uns gothiques, les autres de style moderne, avec une incroyable profusion de cours et de portiques silencieux, où passent çà et là de jeunes étudiants avec une toque et une petite toge très-originale. » Il se promenait avec ravissement dans ces rues calmes, dans ces belles allées d'arbres qui bordent deux rivières ; il ne se rappelait pas avoir rien vu qui lui eût produit une aussi douce impression. « Nous n'avons, disait-il, rien de semblable en France : pour nous, l'Université, ce sont (juatre nuirs, avec cinq ou six professeurs et autant de maîtres d'études. Ici, l'Université est un monde et un monde charmant. Tous ces collèges ont leur porte toute grande ouverte, et l'étranger y pénètre connue dans un asile qui appartient à quiconque aime le parfum des lettres et du beau. Chacun de ces collèges est

208 VUES l'oLITlyUHS DU PERE EN 1852.

vaste, mais pcas trop habité ; la solitude ajoute à leur grandeur ' . »

Le 24 mars, le Père était de retour à Flavij,aiy, lieureux de se retrouver au milieu des siens, après ces deux mois de pérégrinations, et de passer avec eux la semaine sanite -. 11 s'était dérobé aux instances du cardinal Wiseman, qui le pressait de prêcher le vendredi saint à Londres. Il avait traversé Paris sans s'y arrêter et sans voir personne, ne pouvant se résoudre à rendre visite à l'Archevêque, qui allait être fait sénateur. Lacordaire, que le républicanisme, si éclatant naguère, du Prélat avait compromis, n'était pas homme à concevoir cette brusque transition d'un excès à l'autre. « Vous savez, disait-il à un ami, si j'étais républicain; mais enfin je passe pour tel et c'est une raison décisive pour que je m'éloigne. Que je me sois trompé ou laissé tromper, peu importe ; je n'en ai pas moins donné lieu à un faux jugement en prenant à l'Assemblée constituante la place que j'y ai prise. Les choses étant ainsi, il faut savoir reconnaître la situation qu'on s'est faite et en subir les conséquences avec honneur; il faut savoir rentrer dans la retraite et dans le silence. »

' A M"" Swetchiiie, IG iiiiifs 1852.

- fifi 22 mars 1852, à la ;^are du chemin de fer de Pari.s à Lyon, le l'ère, se rendant à Fiavi^ny, rencontra M. de Montai eiubert « qui s'en allail il sa maison des champs près Montbard. » «...C'était, mandait le Père à M"" Swetchine, le 21 mars, un voyage de huit heures à faire ensemble, et il y avait à peu près dix-huit ans que cela ne nous était arrivé. Je l'ai retrouvé |)ensant comme moi sur une foule de choses. Il m'a semblé que nous étions en 1832, lorsqu'il y a vingt ans nous revenions ensemble de Munich à Paris. J'ai eu un véritable bonheur à me retrouver près de lui. » On voit que la réconciliation fui complète et l'union scellée entre eux pour toujours.

FENSÉKS l)i; l'KKE SUl'S I/EMl'lKE. gl/J

Il n'y portait d'ailleurs aucune amertume.

« l^auvre patrie ! s'écriait-il, où est-elle tombée ? Ce (pi'il y a de plus triste, c'est d'avoir à reconnaître que tant de malheurs nous ont préservés pourtant de malheurs [)lus grands. Le parti démagogique nous préparait, ce semble, une si atfreuse ruine, ([ue les violences de toute nature par où nous passons seraient justifiées si elles avaient été nécessaires. Mais l'étaient-elles ? Fallait-il tout détruire pour tout sauver ? Je ue le crois pas. Le despotisme, d'ailleurs, n'a jamais rien sauvé. Notre chance la meilleure présentement est de reconquérir avec lenteur et prudence nos libertés perdues ; et si nous le iaisons, si une opposition grave et honnête use de ce qui reste encore pour ressaisir ce qui n'est plus, peut-être arriverons-nous à une ère meilleure que toutes les précédentes, où la Religion, l'autorité, la liberté, se concilieront sur des bases plus équitables et par conséquent plus durables. C'est la bourgeoisie qui est vaincue : c'est à elle de reconnaître ses fautes et de les réparer. Sans elle, nous n'aurons jamais qu'un gouvernement fondé sur des institutions captieuses, un gouvernement qui, en paraissant s'appuyer sur le peuple, ne s'appuiera eu réalité (|ue sur l'inintelligence soutenant l'astuce et la force ' . La bourgeoisie, c'est le pays doué de lumières. Elle a abusé de sa puissance contre Dieu et tout le monde ; mais il me paraît impossible qu'humiliée au degré où elle l'est, (>llo ne recherche pas l'alliituce d<' la vérité. Nous

' (juel tahleau de l'expluilaliou du siillrayo universel en l*'rauce ilepuib lSb'4 !

LACOHDAIHK. 11. H

2K) PENSEES DU PÈRE SoUS L'ExMPIRE.

devons y tiavailler tous selon nos iorces, et Dieu sans cloute sera avea nous ; car il aime notre pauvre pays : il l'a soutenu depuis treize siècles contre bien des fautes, il le soutiendra encore. C'est une consolation pour moi do penser que l'ordre de Saint-Dominique ne sera pas sans influence sur ses destinées, et qu'en travaillant à l'établir et à l'agrandir, nous travaillons en même temps au bien général de la France ^ »

On le voit, le Père croyait à un réveil d(3 l'esprit de liberté dans son pays. Mais, n'y eùt-il pas cru, sa ligne de conduite eût été exactement la même. « 11 est possible, écrivait-il plus tard, que ce que nous voyons dure longtemps ; mais , tôt ou tard , la force même des choses rii mènera parmi nous des opinions plus saines et des procédés meilleurs. Encore que cela ne fût pas de notre vivant, cela sera certainement après notre mort. Et cela ne fût-il jamais, nous aurions encore la bonne part : celle de représenter, dans un temps de confusion et de bassesse, la fidélité à tous les sentiments généreux. Vous me dites : à quoi sert le dévouement quand tout est perdu i Il sert à faire honorer l'humanité dans la personne de quelques hommes, et quand il s'agit de prêtres çt d'évêques, il sert à faire honorer l'Eglise ^^. » « J'ignore qui restera le maître un jour ; mais, quel que soit le résultat suprême, que la justice l'emporte ou qu'elle succombe ici-bas, j'en laisse à Dieu le jugement et le secret, con-

1 31 mars 18Ô2, à M" de l'iiiill>.

' 4 juin et 6 décembre 1855.

SERMON A .SAINT-IIOCH EN 1853. 2\l

tetit, quoi qu'il arrive, d'avoir pris dans la bataille une part dont je me repentirai jamais, d'avoir suivi, ardent et sincère, les enseignes de la liberté et le parti du bien \ » On a ici le dernier mot de cette grande âme.

On voit pourquoi le Père fut près d'un an sans revoir MgrSibour. Leurs liens toutefois n'étaient pas rompus. Le Prélat, qui souffrait de ce refroidissement, redoublait de prévenances à l'endroit des Frères Prêcheurs de Paris, se montrant plus aimable qu'il ne l'avait jamais été. 11 pressait vivement le Père de reprendre ses Conférences, et, ne pouvant l'obtenir, il le supplia de vouloir bien au moins lui accorder un sermon de charité, pour l'œuvre des écoles chrétiennes. Lacordairey consentit. Il lui tardait de protester publiquement, à Paris même, contre le silence et le prosternement universel. Use disait qu'on n'a jamais vu le pouvoir absolu respecte)- V Église à fond''. Il s'attendait donc à des luttes où le péril serait grand pour les catholiques, et où ce serait « un devoir de se perdre avec courage. » Dans ces luttes, écrivait-il, plus nous aurons d'avance sauvé l'honneur, plus nous aurons de puissance en défendant la liberté divine de l'Eglise •'. Il faut se tenir debout. Ces tiots d'illusions et d'adulation passeront, et ils n'auront pas empêché le bon sens de subsister et de reprendre son cours avec une nouvelle force *.

C'est dans ces dispositions d'esprit que Lacordaire

* Conférences de Toulouse, pp. 66-67.

-Gomme c'est vrai! Qui ne se rappelle U;.s empiétements anti-canoniques d'un Constantin et «l'un Ciiarleraagne ? 3 A M. Foissefc, 3 octobre 1852.

* 9 octobre 1852.

212 tJERMON A SAINT-RUGH EN 1853.

inoiit.i eu chaire dans l'église Saiiit-Roch, le lU lévrier 1853, deux mois après la proclamation du second Empire. Ce n'était point une bravade qu'il entendait faire, rien n'était moins dans sa nature ; il voulait donner un enseignement et un exemple. Un enseignement : il ne fallait pas laisser croire que la morale catholique n'a de préceptes que pour la vie privée ; en un temps où la grande infirmité, c'est l'abaissement continu des caractères, il était bon de montrer que la foi bien comprise enseigne et enfante la virilité, d'où sortent toutes les vertus de la vie publique. Un exemple : il était bon de montrer en même temps ce que c'est qu'un prêtre qui a le sentiment de sa dignité, le sentiment de l'honneur (^t de l'indépendance du sacerdoce.

Le Père prit pour sujet de son discours la virilité du caractère considérée comme le grand devoir du chrétien, et pour texte cette parole suprême de David à Salomon : Esto vir! « Sois un homme. » Il déclara l'Evangile incompatible avec la bassesse du caractère. « Il est bon, dit-il, que nous sachions ce que nous entendons faire en voulant former des chrétiens; que nous sachions si, pour nous, l'homme est Vhomo, que les anciens dérivaient d'hiDnus (la terre, la boue), ou le rir, celui (]ui a de l'àme, du courage, de la vertu (virtm). On peut avoir un gi-and esprit et une àme vulgaire, on peut être un grand liomnie par l'esprit et un misérable par le cœur. Celui qui emploie des moyens misérables, même pt)ur faire le bien, même pour sauver son pays, celui-là do- MK'ure toujours un misérable. » Et il ajoutait : « Dieu renverse des cnqjires, il en élè\ e d'autres, non [»as poui-

SRRMON A .SAINT-ROCH EX 185^. ?ir<

ce qup vous pouvez vous imag-iner, mais pour qu'il y nit des larmes, et que, y ayant des larmes, il y ait desruaityrs, des patients, dès hommes qui, en souffrant, développent ce grand caractère qui seul fait de l'homme quelque chose. . . L'Eglise de France abandonna ses biens quand on les lui demanda ; elle alla dans l'exil quand on le voulut; elle offrit sa tête au bourreau quand on l'exigea, et c'est ainsi qu'elle sauva la foi dans vos pères, et dans leur postérité, qui est vous-mêmes. Les ennemis du Christianisme avaient cru ne trouver dans les hommes de foi qu'un troupeau d'esclaves : ils retrouvèrent les catacombes et ils succombèrent eux-mêmes devant cette générosité, devant cette énergie de patience qu'il plut à Dieu de nous donner. »

L'auditoire tressaillit quand l'auteur parla de Napoléon F'" comme en parlera l'Histoire : « Un capitaine (|ue je ne nommerai pas eut la fantaisie de s'attaquer à l'Espagne, « C'est un pays de moines, disait-il, ce doit « être un peuple de lâches. » Il s'avança, il rencontra ces chrétiens formés par des moines. Et il ne les put réduire, et l'Espagne eut l'honneur insigne d'être la première cause de la ruine de cet homme et de la délivrance du monde. Je ne vous rappellerai pas comment ce même homme, qu'on appela grand, mais qui n'était point assez grand pour ne pas abuser de sa puissance, entra en lutte avec un vieillard auguste, et comment, dans cette lutte, le glorieux captif resta l'immortel vainqueur. » Et voyant toute cette foule étonnée et effrayée de ces hardiesses, il répondit à la secrète pensée de tous par ces quelques mots : « Je le sais, il n'est pas besoin d'une armée pour

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