‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 88 sur 195 · EFFET DU SERMON DE SAINT-ROCH · texte numérisé non relu

EFFET DU SERMON DE SAINT-ROCH

arrêter ici ma parole, il ne faut qu'un soldat : mais, pour défendre cette parole et la vérité qui est en elle, Dieu m'a donné quelque chose qui peut résister à tous les empires du monde. »

On n'a de ce discours que des sténographies incomplètes ; mais il reste des témoins, et ces témoins attestent que le Père poursuivit ainsi, jusqu'à la fin, avec une mesure de langage inattaquable, mais en même temps avec un tel accent que, dans l'état de prostration inconcevable où l'esprit public se trouvait alors, et dont il devient si difficile aujourd'hui de se faire une suffisante idée, tout le monde crut le prédicateur perdu. Quant à lui, il rentra plein de sérénité dans son couvent ; il avait acquitté le vœu de son cœur. En face de la servilité du moment, en présence de Mgr Sibour, dans l'une des grandes églises de Paris, il venait de faire entendre une voix vraiment sacerdotale, une voix sans peur et sans reproche, une voix libre, et, par-dessus tout, un langage qui faisait honneur à rÉglise. Il n'avait pas fait seulement un discours, il avait fait un acte. Il venait d'acquérir le droit de rentrer dans son silence, qui ne pouvait plus être interprété j.->mais comme un acquiescement. Il avait acquis le droit de s'appliquer à lui-même ces mots de son sermon de Saint- Roch : « J'ai parlé jusqu'ici ; maintenant, ce que ma parole a dit, mon silence le dira encore plus haut. J'ai parlé, maintenant je me tais, je soutfre et j'entre dans l'immobilité et la puissance d'un tomlioau généreux. »

J'ai dit (|u'on tremblait pour l'orateur. On se trompait, et c'est alors qu'on put reconnaître toute la vth'ité d'un mol de M. Guizot : « Il v ;i plus i\o servilité, eu France,

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en ce moment, que de servitude. » Contre toute attente, le gouvernement impérial tint à honneur de ne pas se croire otfensé ; et quand tout Paris se demandait ce qui allait arriver, on put lire, dans le Moniteur, les lignes ci-après : « Aujourd'hui 10 février, h une heure, le R. P. Lacordaire a prêché à Saint-Roch un sermon de charité en faveur des écoles chrétiennes libres, fondées par Mgr l'archevêque de Paris. Jamais foule aussi compacte ne s'était pressée au pied de la chaire du célèbre dominicain. Dès dix heures, la nef et le chœur s'emplissaient. Une heure avant la cérémonie, il n'a plus été possible de pénétrer même dans les chapelles les plus reculées. Après avoir défini l'homme (vir), qui est surtout grand par le cœur, l'orateur s'est posé ces deux questions : « 1" En quoi consiste la grandeur du caractère? 2" La grandeur du caractère est-elle un devoir de l'homme ? » Mgr l'archevêque de Paris présidait à la cérémonie. Après le sermon, le Prélat a donné la liénédiction du Saint Sacrement. »

Chose plus significative encore ! Le lendemain de la prédication de Saiut-Roch, l'Archevêque multipliait ses instances pour que Lacordaire consentît à remonter dans la chaire de Notre-Dame. Le Père demanda six mois de réflexion avant de prendre à cet égard une résolution définitive, et il s'en retourna tranquillement à Flavigny, peu ému des jugements divers dont le sermon de Saint-Roch était l'objet. « Mon devoir est accompli, disait-il, et encore « que la chose eût moins l)ieu tourné, je n'aurais point « eu de regrets '. »

' 28 lévrier 1853, à M""" de Prailly.

21fi ATTITITDK D[î CLERGÉ.

Ce doit être vers le même temps que le P. Lacordaire écrivit à M. de Salinis, évêque d'Amiens, une lettre qui lui a été vivement reprochée. Pour juger cette lettre, il faut se reporter à sa date.

Au mois de décembre 1851, on l'a vu, cinq évêques seulement s'étaient publiquement prononcés pour le vote du plébiscite, et ils l'avaient fait, comme je l'ai dit, en des termes pleins de réserve. Mais, ainsi que l'a dit M. Mole, rien ne réussit comme le succès. Après le scrutin du 20 décembre, quand il devint évident que l'empire était fait, le torrent se précipita en ce sens et, il faut l'avouer, un certain nombre d'évêques se laissèrent aller, sous ce rapport, au delà « de cette mesure sévère dont on s'accorde à reconnaître que, dans toute autre occasion, ils offrent les modèles les plus irréprochables \ » Ces manifestations épiscopales éclatèrent particulièrement au-devant et sur les pas du Prince Président de la République, durant le voyage qu'il fit dans le midi de la France au mois de septembre et d'octobre 1852, aux cris multipliés de Vive V Empereur ! On put remarquer immédiatement que cette attitude d'un certain nombre de Prélats était loin de concilier à la Religion la faveur publique, et qu'un clergé qui paraîtrait courtisan ne se préserverait pas aisément du mépris. A cet égard encore, il y avait des souvenirs : les témoins survivants du premier Empire avaient toujours présents à l'esprit les mandements de cette époque, si excessifs et si imprévoyants, hélas ! en l'honneur du « nouveau G y rus. » Il en était resté une impression pénible.

' M. i)K Samnis, Int/rurtion pnstnynl" i) l'orcdsinn <lii yr'tiihUsxrhienl ili' l' Htn/ii/'L', \>. (k'>.

INSTRrCTKiN SUR LA 1,IBRRTK DK I/K(>[.IsR. 217

Un grand évêqiie ' eut la pensée d'arrêter le clerg-é sur cette pente polissante : le 3 décembre 1852, il i)ublia une instruction pastorale siur la liberté de V Eglise. 11 ne craignit pas de rappeler le premier Empire «qui voulut relever l'Eglise sans la rendre libre, et tinit bientôt par la persécuter. » Il rappela aussi la Restauration, « qui n'avait pu offrir le plus souvent à l'Eglise qu'une protection compromettante, parce qu'elle n'osa pas lui donner la seule chose qui ne la compromette jamais, la liberté. » Il insistait sur ce dernier exemple, si récent encore et si instructif. « Pendant combien d'années, s'écriait-il, n'avonsnous pas eu h supporter avec tristesse les funestes conséquences d'une situation fausse et d'une malheureuse faveur ! Pendant combien d'années n'avons-nous pas eu à gémir du bien qu'on voulait nous faire plus que des maux les plus cruels! » Puis, poursuivant sa revue rétrospective, le Prélat rencontrait la lutte pour la liberté d'enseigner sous Louis-Philippe, l'impartialité de la République de 1848 envers l'Église, l'émancipation de l'instruction secondaire par la loi de 1850 et la faculté de s'assembler reconquise par les Evoques. Il disait qu(^ l'Eglise a toujours su gouverner sa prospérité et qu il n'v eut pas moins d'honneur pour elle à garder sa liberté pure et sa dignité inaltérable sous Constantin, qui la protégeait, qu'à se montrer héroïque et invincible sous Dioclétien, son persécuteur. » Il repoussait comme injustes les reproches qui lui seraient faits de condescendre à des vues humaines dans son ndhésionet dans ses prières.

' M. l)u|)niiU)ii|i, t'vèiiiu' d'Orlfaiis.

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