INSTRUCTION SUR LE POUVOIR. 21P
résolus, disait M. de Salinis, à prêter à l'Empereur le plus loyal concours, et nous vous engageons à l'aider vousmêmes à accomplir la mission providentielle qui lui a été confiée. Nous ne prétendons pas donner à ce Prince l'avenir, qui n'appartient qu'à Dieu. Mais nous Vaiderons, autant qu'il est en nous, à conquérir cet avenir, à en prendre i^ossession. On a accusé le clergé, dans ces derniers temps, d'avoir, en passant au Pouvoir, déserté trop facilement la cause de la liberté. Il semble qu'on voudrait qu'il n'eût consenti à être libre qu'à la condition que tout le monde le serait comme lui. Or, sommes-nous rigoureusement obligés à ne souffrir qu'on soit juste envers nous qu'après qu'on aura été juste envers tout le monde? D'ailleurs, du moment que l'Eglise est libre parmi nous, nous possédons le principe de toutes les libertés. Toutes, même les libertés sociales et politiques^ sortent naturellement de la liberté à^VYi^XisQ et meurimt toutes avec elle. Laissons faire l'Eglise': elle développera le sentiment de l'indépendance dans notre conscience, elle remettra la dignité dans nos mceurs, et alors la véritable liberté, la liberté des nations catholiques, renaîtra. Sous quelle forme? Nous l'ignorons, et qu'importe ^ ? »
Qu'on se représente l'effet de pareils sopliismes sur l'àme si loyale du P. Lacordaire. Comme s'il n'y avait pas de milieu entre faire la guerre au Prince et lui faire la cour! Comme si l'Église devait nu pouvoir de fait autre
^ Instruction paMoralr (fi- Mi^r l'e'nrijKf i/'A,i)i)'n<s sir f.e Pof- VnlR, pp. 45-4(», el 6<S, G9. 11.
220 SKVKRR .HIORMEXT DK I, A COR D A IR E.
chose qu'une sincère soumission et des prières ! Gomme s'il lui était permis de n'avoir souci du droit que dans son intérêt propre, et qu'elle ne fût pas la gardienne incorruptible de la justice universelle ! Comme s'il était vrai que l'adhésion au 2 décembre ait « remis la dignité dans nos moeurs, » et comme si l'auteur de l'instruction pastorale sur h' Pouvoir avait donné en ce point le précepte et l'exemple! Gomme s'il était soutenable que, partout où l'Église est libre, toutes les hbertés fleurissent, et que, partout où elle n'est pas libre, tout est servitude ! Témoin l'Angleterre : M. de Salinis n'avait point reculé devant l'objection, et il niait résolument « qu'il y eût de la liberté en Angleterre '. »
Je crois savoir (mais peu importe), que le Prélat avait envoyé son mandement au P. Lacordaire. Et le Père, qui avait connu ^I. de Salinis ultra-royaliste en 1824, converti aux doctrines de V Avenir en 1830, légitimiste relaps en 1834 (tout en sollicitant, en ce temps-là même, unévêché de Louis-Philippe), enfin républicain en 1848, quand il écrivait que « le peuple de février avait eu le sens divin de l'alliance naturelle entre le Catholicisme et la liberté -, » le P. Lacordaire, qui voyait ce même homme offrir si allègrement à l'Empereur non pas sa fidélité seulement, mais ses services, le P. Lacordaire pouvait se croire, ce semble, le droit d'écrire à M. de Salinis : « En voyant l'école sortie des ruines de l'ablx) de la Mennais, et l'étrange filiation qui lie ce
' iiisi flirt., |)|). (■)'.»-■; 1.
* \ . J'if-ccs iHsti/i<<((irr-i, N 2.?.
SÉVERK .lUGEiMENT DE L A Cr»lU) Al RE. 221
qui esta ce que j'ai vu en 18^4, je comprends mieux la chute de cet homme célèbre, et la vengeance anticipée que Dieu a prise dans sa personne de tout ce qui devait renaître de sa poussière. L'histoire lui demandera compte un jour de sa postérité, et sa postérité expli- (juera ce que sa vie aura pu laisser dans l'ombre... Ma consolation, au milieu de si grandes misères morales, est de vivre solitaire, occupé d'une œuvre que Dieu bénit, en protestant par nnjn silence et de temps en temps par mes paroles, contre la plus grande insolence qui se soit jamais autorisée du nom de Jésus- Christ '. »
Parlons d'autre chose. Le P. Lacordaire s'eiforçait d'oublier ces misères et ces hontes en formant, dans son couvent de Flavigny, non pas, comme on l'a dit, des républicains, mais des moines, c'est-à-dire des hommes (pii
1 Lettre impruilemineiit citée pav M. I'iil)bé île Ladoiie, ilaiis sa 17:; (/•■ Myr de Salinis, p. 258.
J'aurais mieux aimé me taire sur M. de Salinis. Mais, eu attaquant sans nécessité la mémoire du Père, en jjubliaut à cette /ht la lettre de ce dernier à l'Évèque d'Amiens, M. de Ladoue ne m'a-t-il pas imposé le devoir impérieux d'expliquer cette lettre? Et pouvais-je le faire sans rappeler le.s actes de la vie publique de M. de Salinis? Ne sont-ce jias ces actes qui font comprendre l'austère sévérité du langage du l'ère? Sainte-Beuve l'a dit, ce qui est véridique est presque toujours terrible.
Ces mots « la plus grande insolence qui se soit autorisée du nom de « Jésus-Christ » s'appliquaient au journal l'Univers et à des articles comme celui que j'ai cité sur le coup d'État. M. de Salinis était un ardent patron de celte feuille. Ce n'est point ici le lieu de discuter les reprociies faits à VUnivers. Je dirai seulement qu'il n'y a pas d'efl'et sans cause. L'approbation qu'a obtenue VUnivers n'empêche pas du tout qu'il n'y eiU une cause, et une cause trè>-légitime, à la vive réprobation qu'il a rencontrée chez un huinme aussi doux que l'était le T. Lacordaire.
222 I^K l'ÉRE A FLA VIGNY.
ne songeaient à devenir ni évoques, ni archevêques, ni sénateurs, des hommes ayant incessamment [présente la réponse d'un saint religieux à l'empereur Othon III. « Demandez-moi ce qu'il vous plaira, lui avait dit l'empereur, et je vous l'accorderai. — La seule chose que je vous demande, reprit le moine, c'est que vous pensiez au salut de votre àme ^ . »
J'ai dû raconter tout d'un trait tout ce qui se rapporte à l'impression faite sur Lacordaire par le coup d'État du 2 décembre 1851 et par ce qui a suivi, afin qu'on pût embrasser d'une seule vue ses sentiments et son attitude dans cette grande épreuve, qui devait mettre à nu le fond de bien des âmes. Il convient maintenant de faire quelques pas en arrière et de se reporter au printemps de 1852.
A peine de retour d'Angleterre, le Père avait convoqué à Flavigny un chapitre provincial pour conférer des meilleurs moyens de faire refleurir l'ordre de Saint-Dominique. C'est à ce chapitre qu'il soumit son beau Méinoirepour la restauration des Frères Prêcheurs dans la Chrétienté, sur lequel il serait prématuré de nous arrêter ici. Il jouissait beaucoup de sa solitude à Flavigny : il s'y trouvait bien mieux qu'à Paris, à cause des relations sans nombi'e dont il était enveloppé dans cette capitale, mieux môme qu'à Ghalais, où abondaient les étrangers malgré la hauteur des montagnes où se cache le monastère. Les occupations ne lui manquaient pas. C'est de
' L(3 1'. Liicofilairc uvaitcilé cette parulc daua su» senaon ileSaiiit-Rocli.
l'ANKGVRIQUK 1)K S.THOMAS D'AglJIN. 22i
Flaviguy qu'il dirigeait les couvents de France et de Belgique. C'est de là qu'il conduisit à Gand l'un de ses religieux pour l'y installer en qualité de maître des étudiants. C'est également à Flavigny qu'il jeta, dans cette même année 1852, les premiers fondements du tiers-ordre enseignant dominicain, qui a droit à un chapitre à part dans la Vie du Père Lacordaire. C'est Là enfin qu'il écrivit deux de ses oeuvres les plus accomplies, le panégyrique de saint Thomas d'Aquin et celui du Vincent de Paul de la Lorraine, le bienheureux Fourier^
En 1852, une grande solennité religieuse se préparait à Toulouse. Cette vieille capitale des rois visigoths avait l'insigne honneur de posséder depuis cinq siècles, par une concession solennelle du pape Urbain V, le chef du prince de l'Ecole, du plus grand des docteurs de l'Eghse, saint Thomas d'Aquin. Déposé jusqu'à la Révolution dans la magnifique église des Dominicains de Toulouse, il avait été recueilli, après la restauration de la Religion en France, dans la grande basilique de Saint- Saturnin, la plus riche en reliques de la Chrétienté après les églises de Rome. En 1852, la piété publique voulut placer le chef du Docteur angélique dans un reliquaire plus digne de lui, et, pour donner à la translation plus d'éclat encore, l'archevêque de Toulouse, M. Mioland, invitale P. Lacordaircàprononccr le panégyrique. C'était le 18 juillet 1852. Jamais, depuis le jour où Raymond de
i Prononcé le 7 juillet 1853 dans l'église de Matlaincourt (Vosges), devant le cardinal archevêque de Besançon et les évèques de SaintDié, de Langres, de Nancy, de Met/, de Strasbourg et de Verdun.
224 l'ANEGYKlgUE DE S. THuMAS D'AQUIN.
Saint-Gilles prit la croix dans cette même ëyiisc de Saint-Saturnin pour aller la planter, avec Godetroi de Bouillon, sur les murs de Jérusalem, jamais l'ancienne basilique n'avait otfert un plus émouvant spectacle. Au centre des transepts, sur une estrade éblouissante de lleurs, étincelante de lumières, était exposée aux regards et aux prières l'inestimable relique. La grande nef et les tribunes improvisées étaient encombrées d'auditeurs (|ui avaient bravé les dangers de la foule, les chaleurs caniculaires et les heures d'une longue attente. On était accouru des départements voisins; on avait quitté les châteaux et suspendu les travaux des champs ; la préoccupation était générale et la curiosité sans bornes.
Le Père avait pris pour texte : E unies docete omnes [/entes. Et tout de suite il posa ces questions : Qu'est-ce qu'un docteur de l'Eglise ? Quelle est la place que la théologie occupe dans le monde ? Quelle est la place que saint Thomas occupe dans la tliéologie ? Voici la réponse du Père: La tliéologie, c'est la conciliation delà science, de la raison et de la foi. Et saint Thomas est le théologien par excellence ; car tous les autres, saint Augustin luimême, n'avaient laissé que des fragments, saint Thomas seul a donné une synthèse, la synthèse de la science, la synthèse de la raison, la synthèse de la foi. Or, tout homme a une genèse; : quelle est celle de saint Thomas d'Aquin ? Il était né prince et il s'est fait moine : il est demeuré prince conune il était né, solitaire comme il s'était fait, et Dieu a fait de lui le niaitre par excellence, un maître sans successeur et sans rival. Un»' touchante péroraison couronna ce discours, (jui avait duré [)rès do deux heures au
COUVENT A TOULUUSK. 225
milieu de l'attention la plus générale et la plus soutenue, non sans exciter plus d'une Ibis dans l'auditoire des mouvements dont la sainteté du lieu pouvait à peine retenir l'explosion soudaine.
Il y eut sur ce panégyrique de sanit Thomas d'A(]uin une bénédiction de Dieu particulière : il détermina la Iondation d'un couvent dominicain à Toulouse. Le 9 août 1853, le Conseil de l'Oi'dre des Frères Prêcheurs approuvait à Tunanimité l'érection de ce couvent. Toulouse avait été le berceau de l'Ordre et elle possédait le tombeau de saint Thomas d'Aquin. Aucune ville n'est pour un institut religieux ce que celle-là est pour tout Dominicain, par la réunion de ces deux circonstances extraordinaires. Le Père se hâta de faire la visite provinciale des couvents de France et de Belgique, afin d'être libre de se consacrer tout entier à la fondation nouvelle, et, le 30 décembre do cette année, l'archevêque de Toulouse installait les premiers religieux du nouveau monastère, sur cette terre où saint Domini(]ue avait établi la première maison de sonOidre.
« Aucune fondation, écrivait le Père à madame Swetchine, aucune fondation, et celle-ci est la sixième en comptant (JuUins, ne m'a causé un sentiment aussi vif et aussi pur. Il me semble que je retourne dans ma patrie et que saint Dominique et saint Thomas d'Aquin vont me recevoir dans leurs bras. Quoiqu'acc<»utumé depuis dix ans à ces bénédictions de Dieu, cependant celle-ci me va plus au fond du cœur et m'attendrit davantage. Chaque fois que je passe dans ces rues de Toulouse, bien souvent du moins, la pensée me vient que saint Domini(jue y a mar-
I acokdaiul:! II. lu
220 CONFÉRENCtb DE TOULOUSE.
elle ; et en comparant sa vie à la mienne, je suis surpris (|ue Dieu ait choisi pour rétablir son Ordre en France un instrument si peu semblable à celui qui en fut le fondateur. Il me semble que cette fondation est le couronnement des grâces que Dieu m'a faites dans ma vie, et qu'il n'y a plus rien au delà, si ce n'est de ne pas me montrer trop indigne, dans les jours qui me restent, de ce que j'ai reçu si gratuitement ' . »
Une grande œuvie allait inaugurer cette prise de possession nouvelle de l'Aquitaine au nom de saint Dominique. Quelquesjours après, le 8 janvier 1854, le Père allait reprendre, avec courage et espérance, dans la cathédrale de Toulouse, la suite des Conférences de Notre- Dame de Paris. Son plan général était fait pour six ans au moins et sept ans au plus. Le Père en était content ; il lui semblait que l'exécution de ce plan compléterait son œuvre d'une manière heureuse ~.
Le jour venu^ l'orateur retrouva la plénitude des dons (|ue Dieu lui avait faits, l'éclair du regard, la domination du geste, et jus(|u'cà l'hannonieusc et pénétrante sonorité de sa voix ; seulement elle ne suffisait plus à remplir un aussi grand vaisseau que Saint-Etienne de Toulouse. Mais, si l'organe avait faibli, l'àme n'avait l'ait que grandir. « Deux fois peut-être, écrivait 1 acordaire, j'ai trouvé des accents plus élevés qu'en aucun autre temps de ma carrière '. »
' A M** Swelchiiie, 2'î dëceiuljre 1853.
» A M"° Swetchine, 2fj février 1851.
•• Covi'csiiondaiicc avec M" H'cclchim', |>|). 026 cl 5J1.
CONKKUEXC.KS DE TuL'LolbE. 227
L'un de ces endroits, si je ne me trompe, est celui où, contemplant le naufrage des âmes dans le délire de la volupté et faisant un retour soudain sur lui-même, il laissait tomber de la chaire ces palpitantes paroles : « Moi, comme vous, fils de la liberté et fils de la passion, un pied sur cet abîme qui a été le mien, qui peut le redevenir tout à riieure si la j^ràce de Dieu m'abandonnait, je me sens étourdi et tremblant; mon regard se trouble, et ma main cherche à terre le caillou dont saint Jérôme l'rappait sa poitrine lorsque ce grand homme, au fond du désert, mal rassuré par le travail et la solitude contre les souvenirs de sa jeunesse, croyait voir les beautés de la Home païenne passer et repasser devant ses cheveux blanchis pour les soUiciter encore et pour les déshonorer. »
Et, poursuivant, il s'écriait :
« Mais du moins Thomnie a-t-il trouvé dans cette voie la félicité (pril y cherchait ? Voyons donc le monde et pesons son bonheur. Voilà des siècles qu'il y travaille. La nature, à la longue, n'a rien pu lui dérober de ses secrets ; il les a pénétrés tous, tous appliqués à son profit, et quant aux passions, il est manifeste que, malgré la différence des temps et des mœurs, aucune ne lui a man(iue jamais. Le monde est à Fàge d'iiounne, on peut lui pi'omettre des siècles plus fortunés que ceux dont il a joui, mais non pas une autr(3 àme, un uiitre corps, une autre terre, ni nn autre ciel ; et par conséquent le sort que lui ont fait tous ces éléments de sa vie entre les mains do ses passions ne saurait ditïerer essentiellement du sort (ju'ils
22S C0NFKRENCE8 DK ÏOLLUlSE.
lui l'ci'oiit à l'avenir. J'é('<)uto donc le hruit d\\ monde. Gomme un p;itre errant dans une foret profonde et silencieuse entend quelquefois, sous l'etfbrt du vent qui se lève, un g'émissement se produire, ainsi le mond(î a des voix qui sortent de ses {générations, et chacun de nous, enfant perdu de la foule, peut écouter dans sa pensée le liruit de S(.^s pères et de ses contemporains. Quel est-il ? Est-ce une plainte? Est-ce un cantiijue ? Dites-le-moi vous-même, vous, partie de ce monde, dites-moi le son (|ue vous rend la vie dans le secret de votre conscience. Mais peut-être en ètes-vous les heureux, et, si vaste que soit cette assemblée, peut-être à cause du rant»- et de la Ibrtiuie, u"a-t-elle pas le sens des maux de l'humanité, parce qu'elle n'en :\ pas le poids. Sortons d'ici, non pour voir l'homme, mais pour le voir dans tout le naturel de sa destinée. Le voilà! ah! oui, le voilà! c'est bien celui (jue le proconsul romain montrait au peuple il y a di.\~ huit siècles, les épaules couvertes de sang et de pourpi-e, les mains liées sur un sceptre de roseau, la tête ornée d'épines tressées en couronne : je le reconnais. Les siècles ne t'ont pas changé, mon fils ; tu portes le même manteau, le même sceptre, la mêuK; couronne, et, si la croix ne l'attend plus, c'est (]ue tu n'as cessé d'y être attaché. »
J'ignore si Lacordairc Ini-nièinç a trouvé jamais d»' plus (!'lo(piont(>s paroles. Mais je lui suis plus leconnaissant encore de celle de ses conférences qui devait être pour l'orateur sacré le chant du cygne î De Cinpucucc delà cie aurnaturelle sui- la nC jnicéc cl sur la cie
CONFKRRNCRS DK TOULOrSR. ?2f>
piihliqur. Jamais que jo sache cet admirable sujet n'avait été abordé dans la cliaire chrétienne ; et pourtant quelle n'en est pas l'importance et quel n'en était pas l'à-propos ! Ce sera l'honneur immortel de Lacordaire de l'avoir senti et de l'avoir mis ow lumière en des traits inoubliables.
Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Gibbon, ont re- })roché à l'envi au Christianisme d'avoir retiré ses fidèles de la vie publique, pour les préoccuper uniquement de l'œuvre solitaire de leur perfection privée. Il était diflicile de porter à notre foi un coup plus profond, puis- (|ue c'est l'accuser d'avoir amoindri la virilité humaine et d'être le propagateur public de Tabàtardissement des citoyens. De là à l'avilissement du caractère dans la vie publique il n'y a qu'un pas. Or, comme l'a dit un p-rand (îvêque *, nous devons, nous savons être hmnbles, mais nous ne devons pas, nous ne voulons pas être vils, et J-acordaire le voulait moins que personne. Sa dernière conférence a vengé à jamais le Ghiistianisme d'un oufrag-e aussi gratuit que sanglant. Il reconnaît volontiers ([ue l'Evangile a exalt>ï Fliomme intérieui* et accru la vie privée ; mais il nie énergiquement que ce soit aux dépens de la vie publiqiu'. Sur la déchéance et la dégradation des peuples exclusivement condamnés à la vie privée, il a des accents d'une vérité brûlante, des stigmates d'une profondeur ineffaçable. Et quelle vigueur dans la réfutation, par l'Histoire, du sophisme d<^ Jeaii- Jacques !
Laissons là l'Orient, où le Christianisme n'a pu vivie
i Mijr l)ii|i!inloii|). évi'iHK» d'Orli-.in-.
2nn CONFKRF.XCES DE TOULOI'SR.
SOUS sa forme vraie, qui est la forme catholique ; laissons ce cadavre sanglant qu'on appelait l'empire romain e( cette autre société décrépite et ridicule qui s'appelait l'empire g*rec; voyons ce que fit le Christianisme quand ce qui lui avait manqué jusque-là, un peuple, lui fut enfin donné, quand il rencontra les barbares. Ce que fit le Christianisme, le voici. Il fit les moines, et les évêques du Moyen Age, saint Columba et saint Colomban, saint Wil frid d'York, saint Anselme, saint Thomas de Cantorbérj, saint Grégoire VII, saint Bernard ; il fit les croisades, il dit au cimeterre de Mahomet : « Tu n'iras pas plus loin ; » il fit la chevalerie, et ce sentiment inconnu à l'antiquité païenne , l'honneur ; il fit les communes; il fit en France des magistrats comme Lavacquerie, Achille de Harlay, Mathieu Mole; il fit les libertés du peuple anglais, non-seulement chrétiennes mais catholiques d'origine. liCS autres peuples que le Christianisme avait élevés, n'ont point accepté la destinée de l'Orient ; ils ont, eux aussi, revendiqué leur droit public. lia plupart sont aujourd'hui dans une crise violente; mais c'est que, le Christianisme ayant été repoussé par une révolution mal conduite, le mouvement nouveau n'a pu s'asseoir après plu'^ de soixante ans d'elforts, attestant ainsi que les peuples chrétiens, quoi qu'ils veuillent tenter, ne l'accompliront jamais sans le secours de la foi qui les a faits ce qu'ils sont. Voilà la réponse que fait l'Histoire à Jean- Jacques. Elle est concluante; mais le service capital rendu ])ai' hi dernière Conférence du Père, ce n'est pas lant d'avoir mis à néant une calomnie du Contrat social (ju<> (l'avoir, par un sin'sioii corda courageux, éveillé
SOTIÈZE. 2.11
en sursaut la conscience publique, alors si profondément endormie ; d'avoir montré comment un prêtre de Jésus - Christ comprend les devoirs qui font les bons citoyens, comment il enseigne et sait inspirer les vertus qui font les nations libres.
Quand le P. Lacordaire partit poiu' Toulouse, il écrivait à madame Swetchine : « Il me semble que je vais à mon dernier asile et comme à mon tombeau ; Dieu ne pourrait m'en donner un plus grand et un plus doux. » Et aussitôt il ajoutait : « Aussi est-il bien probable que ce ne sera pas le mien. »
En effet, les œuvres appellent les œuvres. L'auréole qu'avait faite au Père la renommée, lui avait fait otîVii- OuUins, et il venait de créer le Tiers-Ordre enseignant. La même auréole lui fit offrir la direction du plus grand établissement d'instruction libre que possède le midi de la France : Sorèze. La proposition en fut faite au Père au milieu des Conférences de Toulouse. Il déclina d'abord ces ouvertures ; mais sur les instances des pères de familles, il s'en remit à la décision du Maître général. L'approbation du P. Jandcl et du Conseil de l'Oi'dre ne se fît pas longtemps attendre, et, le 8 août 1851, jour de la distribution des prix de l'Ecole, le P. Lacordaire prenait possession de Sorèze. Ce devait être le lieu de son repos : viventi sepalchruni , tnovienti Itospitiuin , ntrique heneficium, comme il Ta dit lui-même. Mais n'anticipons point.
Sorèze est dans le diocèse d'Albv, au cœur de la contrée arrosée des sueurs apostolirjue»; de saint Dominique.
232 l'RôIJILLE I:T P^ANJEAUX.
Pour 1111 lionimo .'lussi amoureux des souvenirs de son Ordre que Tétait le P. Lacordaire, cette considération n'avait pas été sans influence sur sa détermination. Dès 1841, on le voit possédé du désir de visiter, en France « tous les premiers souvenirs dominicains : Toulouse, Carcassonne, Muret, Fanjeaux, Notre-Dame de Prouille'. » Il ne put satisfaire ce désir qu'en 1852, lorsqu'il vint prêcher à Toulouse le panégyrique de saint Thomas d'Aquin. Avant d'arriver à Toulouse, il s'arrêta aux lieux les plus célèbres de l'histoire du patriarche des Frères Prêcheurs : MontpeUier, Montréal, Fanjeaux, Prouille. Prouille, où fut élevé le premier monastère qu'ait fondé saint Dominique, celui où il a écrit ses règles , n'était plus qu'un champ ; mais les lieux demeuraient parfaitement reconnaissables, étant encadrés entre deux routes et un ruisseau d'eau vive, qui fut probablement le motif du choix que le saint fondateur rit de ce lieu pour y bâtir son premier couvent. Il y restait pourtant encore une maison, qui au temps du monastère avait servi d'hospice pour les étrangers, et qui était devenue une auberge, laquelle s'appelait encore l'auberge de Prouille. Au-dessus de Prouille, sur une hauteur qui domine à la fois la plaine du Haut-Languedoc et la chaîne des Pyrénées, est assis Fanjeaux, où saint Dominique opéra un miracle célèbre*. L'église de cette petite ville est l'église même où le saint patriarche a prié et olfert le saint sncrifice. On v iiiontn' h' lien d'où ce giviiid liomnit'.
I A M'- Swclcliine, 2 (leceiiilnv 1S41.
* V. lu \'hi (II- xiiin/ J)omini(/iii' t\»\\> \''^ (V.nwo', <\\\ V. l-acor(l:iir. |.|.. 199 el ?00.