TIERS-ORDRE ENSEIGNANT
Raison d'être du Tiers-Ordre enseignant. — Double irradiation d'une même pensée : les Kréres et les Sœurs du Tiers-Ordre. — Fondation do la Congrégation des Dominicaines enseignantes. — T'ondation des Dominicains enseignants. — Premier noyau : noviciat ; élaboration des constitutions. — Première maison, à OuUins; vues du Père sur l'éducation collective. — Maison do Bourges. — Maison de Sorèze. — Historique de Sorèze: le Père accepte la direction de l'Kcole. — Esprit do l'ancien Sorèze. — • Prise d<! possession de l'établissement par le Père. — Prospectus du Sorèze nouveau. — Le Père à l'œuvre comme éducateur ; comment il coneoit la discipline scolaire. Moyens d'émulation : Tableau d'honneur, Athénée, Institut, lOtuiliants d'honneur. — Soirées de Sorèze. — Enseignement et pratifjue de la religion à Sorèze. — Succès obtenus. — Egards du Père pour les traditions soréziennes. — Fête séculaire de 1857. — Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne.
Au moment même où Tabbé Lacord'àre conçut la pensée de rétablir en France TOrdre de saint Dominique, il comprit tout de suite que cette œuvre d'évangélisation serait incomplète si, au ministère de la prédication, il ne joignait celui de l'éducation chrétienne de la jeunesse. En elï'et, la parole du prédicateur n'est que d'un jour ; celle de l'instituteur est de tous lesjourset de toutes les heures. La couche que celle-ci dépose en des âmes vierges a \mc bien autre durée que l'émotion d'un Avent ou d'un Carême. Lacordaire en était frappé plus que personne. Tout, dans le reste de la vie, tout, disait-il, [»oite là-dessus,
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saiisjcimais oblitérer tout à fait ce sillon premier où tous les germes ont été si profondément semés. Il en était luimême un vivant exemple. On ne saurait dire combien il est toute sa vie i-esté l'élève du lycée et de la »Société d'Etudes de Dijon. Il ne lui échappait pas non plus à quel point l'éducation de la jeunesse est un lien permanent entre l'instituteur et les familles, et par suite un moyen d'action des plus puissants pour le bien. D'ailleurs, qui ne le sait ? les âges de foi ont tous été élevés par des corporations vouées au célibat chrétien. (les corporations possédaient admirablemeiit « le sentiment de la paternité morale, l'amour désintéressé des âmes encore dans les lang-es de l'enfance, la science du sacritice, la science de l'immolation de soi-même aune famille d'adoption: c'était là, connue le rem.'rque excellemment le P. Chocarne, une grande tradition à reprendre et â renouer. » Aussi, dès le début de son entreprise, au mois d'août 1838, Lacordaire avait fait pleinement agréer du Général des Frèr(3s Prêcheurs et de son Conseil ces considérations si graves. « Nous pourrons, mandait-il à madame S\\"etchine, fonder des collèges pour l'éducation de la jeunesse, avec exemption de l'oftice public pour les Pères employés dans ces collèges, et nous aurons ainsi trois sortes de maisons, les noviciats, les maisons professes, les collèges, unissant par Là la vie des clercs réguliers à celle des ordres monasti(|ues, ce qui est une grande nouveauté, niais néces-<aire <^'^ qiî^oH nous concl'dc '. »
I Rome, 27 aoiU 183f<.
L.' 2 SHi.teiiibi-c l.S.iS, il tri-ivail : « I,i>s collé-çes catlioliques sont l"uii ile.s plus iircssiiiits liesyins (!.• la FraiiiL'. »
DoMlMCAIXKS i:.\Sj;i(;xNANTKS. 241
Les sujets manquèrent po\u' l'application inniiédiate de cette nouveauté. Elle présuppo.sait d'ailleurs l'abrogation de l'incapacité d'enseigner qui pesait sur les congrégations religieuses, et les douze dernières années du règne de Louis-Philippe s'écoulèrent sans que cette abrogation pût être obtenue. L'attitude prise par la République envers les hommes et les choses de la Religion avait éveillé de meilleures espérances, bientôt justifiées par la loi du \b-21 mars 1850. A l'instant même, la pensée de créer un Tiers-Ordre enseignant de Saint-Dominique lut reprise avec vivacité. Une première tentative en ce sens, faite au Bourg-du-Péage, près de Romans (Drome), avait échoué. Une seconde eut lieu à Oullins (Rhône) et fut plus heureuse.
Mais, pour préparer des liomm.es, il importe, avant tout, d^ élever des femmes. Or, par une coïncidence manifestement providentielle, au moment même où surgissait la pensée d'Oullins, naissait, chez une religieuse dominicaine d'une petite ville de Lorraine, l'idée de donner à l'éducation des tilles une impulsion plus forte et plus iéconde, en unissant, à l'état de Congrégation, plusieurs couvents de Sœurs Prêcheresses enseignantes. Qui ne sent les désavantages des conimuiu-iutés isolées? Chacune est forcée de trouver, dans son étroit personnel, une prieure, une maîtresse des novices, une maîtresse du pensionnat, d'autres maitresses pour toutes les branches •le l'enseignement. Le régime de la Congrégation, au contraire, permet runit(' d(^ noviciat, d'où résultent et l'unité d'esprit, et ruiiilôiiiiité d'observance, et l'exJM'll('iic(3 niénic (le la })ruliiiti<>ii : car la probation. [)(>ur être
LACOl'.DAllU:. II. h)
24^ CONGREGATION DE DOMINICAINES.
ce qu'elle doit, réclame iiistaninient une maîtresse des novices éminente et des postulantes en certain nombre. Que si les tètes capables de diriger un noviciat sont rares dans toute une province, combien plus dans le cercle restreint d'une seule maison! Et combien le petit nombre des recrues expose un couvent isolé au péril des choix médiocres, au lieu que, sous le régime de la Gong-régation, les sujets sont répartis selon les besoins, toutes les combinaisons de personnes sont permises, et les couvents se complètent les uns les autres.
La religieuse au cœur de laquelle Dieu uvait mis ct'lle pensée, s'en ouvrit au 11. V. Hue, dominicain, qui prècbait alors à Neut'chàteau, diocèse de Saint-Dié, où elle était prieure. Le P. Hue entra d'autant plus volontiers dans le dessein de la Mère Sainte-Rose, qu'il se trouvait déjà, comme on le verra tout à l'heure, dans la contidenci; du projet d'iJullins. 11 soumit la double ouverture qu'il avait reçue au P. Lacordaire, qui vit là sur-le-champ le doigt de Dieu, et c'est ainsi que sont nées les deux congrégations des Frères et des Somrs du Tiers-Ordre enseignant de Saint-Dominique. «Elles sont nées en même temps et d"un même souftle, issues de la même pensée, de la même bénédiclion, de la même sève, connue deux sœurs jumelles, («t elles ont marché du même pas ^ »
Au mois de décembre \X^}'2, le P. Lacordaire et la Mère Sainte Rose se reiicoutièient à Langn^s, où les Dominicaines avaient une maison d'éducation tlorissante, dont celle de NiMilciiàteau n'élait (|u'une colonie. 11 lut
' Ailiclo ilii R. I'. Hue. ilaii> \'Aiui'-<: ili.nniitiraiw:, mars 180(1.
CuNdRKGATIoX DK D o.M I N I C Al N' KS. 2A:i
convenu que l'œuvre de l'union des couvents en Congrégation serait entreprise sans délai, et le P. Lacordaire se reposa sur le P. Hue du soin de mener la chose à tin. C'est ainsi que, avec Tautorisation du Maitre général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, de l'assentiment des é vaques de liangres, de Saint -Dié et de Nancy, les deux couvents de Dominicaines de Langres et de Neufchàteau s'unirent en Congrégation avec un troisième couvent (jui lut fondé à Nancy, pour être le siège du noviciat et la tète de tout le corps. I.a présence à Nancy des Pères du grand Ordre était une raison suffisante de choisir cette ville l)Our en l'aire le centre de la Congrégation nouvelle. Mais de plus, comme le remarque le P. Hue, c'est la loi des congrégations religieuses qui sont vouées à la vie active, d'aller asseoir leur siège principal dans les grands foyers d'activité intellectuelle et civile. La jeunesse y abonde et aussi les vocations ; le progrès, le niveau général des idées s"y trouvent toujours à un degré supérieur, et c'est là qu'il est bon que se forment ceux dont la mission est de former les autres.
La fondation de Nancy, accomplie au mois de mai lSo3, réussit à merveille. Le noviciat s'accrut rapidement de sujets distingués; le nombre des élèves augmenta au delà de toute espérance, et les études furent portées au degrc' d'élévation (juc réclament les besoins présents do la .société française.
En 1859, la maison de Nancy envoya un essaim à Paris : le second couvent de la Congrégation fut ainsi fondé; peu de temps après, il fut transporté à Neuilly-sur- Seine. En l8(iS: eut lieu une troisième
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ibndation à Epeniay. Toutes ces maisons sont prospères ^ .
L'esprit du P. Lacordaire animait au plus haut point le P. Hue ; cet esprit ne pouvait donc manquer d'animer l'éducation donnée par ses filles. Est-il besoin de le dire? C'est un esprit large, généreux et fort, qui va droit et tout d'abord à ce qu'il y a de bon dîins l'enfant, s'adresse à ses nobles instincts de conscience, d'honneur, de devoir, de dignité, de respect de soi, et l'amène, par la force morale ainsi développée, à réagir contre ses défauts, à prendre à cœur la lutte contre lui-même. C'est un esprit qui, par un régime et une discipline également éloignés de l'austérité et delà mollesse, s'applique à cultiver d;ins reniant et à faire éclore les germes de la fennne forte.
Toutefois, je ne fais nulle difficulté de le reconnaître, l'action du P. Lacordaire sur l'œuvre des Dominicaines enseignantes ne fut qu'une .'iction indirecte. Sur l'œuvre d'Oullins et sur la création des Dominicains enseignants, l'action du Père fut au contraire innnédiate et toute-puissante.
OuUins, cà une lieue de Lyon, avait été, sous Louis XVI, la maison de plaisance de M. de Montazet, archevêque do Lyon, La situation est belle : le coteau où s'élevait le ciiàtcau du Perron domine le Rhône, et de là on découvre Lyon, les moulagiies duBugey, les Alpes et la })laiiie duDauphiné.Eii lJS»J3, dans la première ardeur de l'élau
' Di'iiu'.s IS(JO, l;i maison ilo Laiigie.s ii'a|ii»HrliiMil |)lus à la Congreration. Celle (le NeulcIiiUeau s'est letiréo en 18G4.
qui, sur tant de points de la France, répondit au coup de clairon de VAveni}', de jeunes prêtres du diocèse de Lyon, animés, eux aussi, de l'esprit des temps nouveaux, avaient acheté cette maison pour y installer un collège libre. Sous la direction de M. l'abbé Dauphin, depuis doyen de Sainte-Geneviève et chanoine de Saint-Denis, Oullins avait eu ses jours d'éclat. Mais il ne put échapper aux chances d'instabilité qui menacent toutes les œuvres purement individuelles, et la tourmente de 1848 avait ébranlé l'institution jusque dans ses fondements. L'un des professeurs de la maison, M. l'abbé Gédoz, engagé depuis peu dans le Tiers-Ordre séculier de Saint- Dominique, conçut alors la pensée de formera Oullins une fraternité de tertiaires vivant en communauté, qui, plus tard, prenant la direction du collège, lui donnerait une vie nouvelle , sous l'auréole que le P. Lacordaire venait de rendre à l'Ordre des Frères Prêcheurs. L'abbé Gédoz fut grandement encouragé dans ce dessein par le P. Hue, auquel il s'en était ouvert, dans une retraite qu'il fit au couvent de Ghalais; et, sous la direction lointaine, mais active et efficace de ce religieux, il s'établit à Oullins une petite communauté secrète, qui fut le germe du Tiers-Ordre enseignant de Saint-Dominique. Elle se composait des Frères Gédoz, Gaptier et Mermet : ce dernier s'était trouvé à la Ghênaie avec l'abbé Lacordaire.
Au mois de juillet 1851, la pensée de ]\L Tabbé Gédoz fut communiquée aux directeurs d'Oiillins, qui l'accueillirent avec bonheur. De son côté, le P. Hue en avait parlé au P. liacordaire et au P. Jandel, qui tous les deux
24rt OTILI.INS.
V tétaient entrés à pleines voiles. Mais le branle-bas socialiste dont la France était ouvertement menacée pour 1852, tenait alors en échec tous les projets. Au mois de janvier suivant, ces craintes avaient cessé. Le P. Lacordaire vint prêcher à Lyon pour une maison de patronage fondée à Oullins par la Société de Saint-Vincent-de-Paul ^ Il profita naturellement de l'occasion pour prendre à fond connaissance du dessein originairement conçu par l'abbé Gédoz. Le 24 avril 1852, s'ouvrit à Flavigny le premier chapitre des Frères Prêcheurs de la nouvelle province de France, et la fondation d'un Tiersr)rdre enseignant y fut résolue. Quelques jours après, M. Dauphin se rendit à Flavigny, et la cession de la maison d'Oullins à l'Ordre des Frères Prêcheurs fut dès lors chose arrêtée en principe.
Le P. Lacordaire, comme on voit, n'en avait pas eu le premier la pensée, les ouvertures de l'abbé Gédoz étaient venues au-devant de lui. Il arriva que, dans le même temps, des avances toutes semblables lui parvenaient de Bourges ~.' Le Père vit là un manifeste appel de la Providence ; cette fondation était un grand fardeau à la fin de sa carrière ; mais elle s'était présentée si naturellement, avec des chances si favorables en apparence, qu'en s'y refusant ilaurait cru manquer à la volonté de Dieu ^. Il lui sembla qu'en face de l'Université si fortement constituée par
i O sprmon est l'emarqimMe. On le Irotive dans ['Année ffomi7iiraint\ année 18f>2. Ce paraît ^Ire iine sténotrriipliie, mais elle n'a pas éti' i-evne par le IVpe.
- I.t'llre (In P. Lacordaire à M. i'ahlié (lédo/. IS jinuier 1H52.
■• A M'"* de Fîivencoiirf. 9 nctoln-c 1SÔ2.
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Napoléon, entre les Jésuites et les coUéf^es tenus par des prêtres séculiers, il restait encore à prendre une large place. Les besoins étaient immenses ; mais tous ne comprenaient pas ces besoins de la même manière. Je touche ici l'une des plus grandes plaies du temps. Ce qui manque surtout aux jeunes hommes, dans les nations vieillissantes comme la nôtre, c'est l'ardeur de la lutte contre le mal. 11 se trouve encore des âmes capables de se dévouer dans la milice sacrée, des âmes de missionnaires et de martyrs. Pour une autre milice, il se rencontre en grand nombre des coeurs de soldats (combien de jeunes hommes affrontent résolument le canon!). Il s'en trouve moins qui sachent se battre sur d'autres champs de bataille, qui sachent descendre, par exemple, quand il est besoin, contre les factions, sur la place publique, comme aussi faire face à l'anti-christianisme, partout où il se présente, et le combattre avec vigueur par la parole, par la presse, et surtout par des actes et par des œuvres. C'est cette dernière sorte d'iiommes qu'aspirait à susciter, par Téducation, le P. Lacordaire. 11 lui paraissait que l'éducation en France était de moins en moins virile ; qu'on formait de moins en moins des hommes d'énergie et de lutte, des hommes qui ne provoquent pas le combat, mais qui l'acceptent avec confiance, fidèles à cette parole de l'Ecriture : Si cxurgat aclDersiim me prœliuh} , in hoc rc/o s'perahn '. C'étaient là les hommes qu'il priait Dieu d'envoyer à la France, les hommes qu'il eut (Ué heureux
' Si reiineini se ilres-;.' devnnl moi. ji» iiiotlrai mo:) i'-|ii)ir «lan-; lo l'oml>at. fPs. XXVI, 0.1
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(le former, pour servir la cause de la Yérité comme elle mérite d'être servie. Telle était à ses yeux la mission propre, la mission providentielle du Tiers-Ordre enseignant de Saint-Dominique.
Voilà pourquoi cette œuvre a été IVeuvre préférée du Père durant les sept dernières années de sa vie. C'était sur le Tiers-Ordre qu'il faisait fond pour répandre dans la jeunesse les sentiments qui débordaient de son propre cœur, l'amour de Jésus-Christ, l'amour de l'Eglise^ l'amour du travail, de la vertu, delà dignité personnelle.
Et, de plus, le Père cro^^ait le Tiers-Ordre presque indispensable à la restauration dominicaine. Il concevait cette institution comme un rameau du grand Ordre, à qui elle se rattachait par l'esprit, par les traditions, par la hiérarchie ; mais il lui donna des statuts particuliers, appropriés au ministère de l'enseignement. C'était quelque chose d'intermédiaire entre la vie monastique et la vie séculière : pour habit, une soutane blanche sans plis, avec un collet romain, point de scapulaire, une ceinture de cuir et un manteau noir muni d'un capuchon ; pour œuvres de mr)rtiticatioi), l'abstinence le lundi et le mercredi, le jeûne chaque vendredi; pour préparation, un noviciat d'un an dans une maison du grand Ordre ; pour conclusion, des vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté, d'obéissance. Le Tiers-Ordre devait dépendre du Provincial du grand Ordre, par qui devrait être confirmée l'élection des prieurs collégiaux et qui aurait droit d'inspection sur les collèges. Les Tertiaires enseignants devaient faire chaque année une retraite dans un couvent du grand Ordre.