OULLINS
Toutes choses étant ainsi convenues, avec l'approbation du cardinal arclievôque de Lyon ^, M. l'abbé Dauphin, le jour de la fête de la maison d'Oullins, le 25 juillet 1852, en présence d'un grand concours de parents et d'élèves, annonça la cession de l'établissement à l'Ordre de Saint-Dominique, et le P. Lacordaire, qui venait de prêcher à Toulouse le panégyrique de saint Thomas, répondit par un discours d'acceptation. Quatre jeunes Tertiaires devaient se rendre à Flavigny pour y faire leur noviciat et former, après leur profession, le premier noyau du Tiers-Ordre enseignant. Durant cette année d'épreuve, les anciens directeurs d'Oullins continuèrent leur œuvre, pour la transmettre aux futurs profès, dès que ceux-ci auraient fait l'émission de vœux solennels qui les ferait enfants de Saint-Dominique.
Oullins d'abord appartint au grand Ordre ; ce devait être le nœud entre cet Ordre et le Tiers-Ordre enseignant. Le P. Lacordaire comptait y établir le noviciat de ce Tiers-Ordre, l'école normale, la résidence des principaux supérieurs, tout en y laissant un pensionnat-. Il parlait de cette œuvre avec bonheur. Dans la profonde conviction qu'il avait d'une grande mission réservée au nouvel esprit dominicain près de la société contemporaine, il était heureux d'unir l'apostolat de l'éducation à celui de la prédication, la force continue à la force intermittente, si puissante déjà « par la prérogative qu'elle possède de pouvoir, à l'heure même, aji'ir sur les multitudes. »
• Son Éminence le cardinal de Bonald.
a A M- Swetchiiie, 24 juillet 1852.
200 LV. PKRK MAITRE DES N'o VICES.
Le 1"'' octobre 1852, le P. Lacordaire emmenait d' Ouilins à Flavigny quatre postulants, MM. Gédoz, Gaptier, Mermet et Mouton. Le lendemain, jour de la fête des saints Anges gardiens, il les installa dans de petites cellules, qu'il leur avait fait préparer tout près de la sienne ; car il voulut être lui-même leur maître des novices. Bien qu'il portât alors le poids de toutes les affaires de la Province, sa porte leur demeurait toujours ouverte. A quelque heure du jour qu'ils le prissent, il interrompait à l'instant son travail pour les entendre et pour leur donner ses avis. Ce moment de la vie de Lacordaire nous le montre sous une face nouvelle : il est vraiment père. Trois fois chaque jour, il réunit chez lui les Tertiaires. Il tient les chapitres chaque semaine. Il préside une partie des récréations. Il règle tous les détails de la vie commune, conseille, corrige, encourage. Sa direction était simple, la plus exempte d'étroitesse qui se puisse concevoir, tout à la fois austère et paternelle. La réunion du matin avait pour objet le travail des constitutions du Tiers-Ordre. Le Père préparait ce travail en particulier : ainsi préparé, il exposait le sujet, posait les questions, demandait à cliacuii son avis et se rangeait ordinairement du côté de la majorité. La rédaction dos conclusions était confiée à un novice, pour être adoptée après discussion à une réunion ultérieure. Ce travail en commun prenait une heure. Dans la réunion de raprès-midi, les novices entendaient de la bouche du Père l'explication des rubriques. Après le souper, les Tertiaires, durant tout l'hiver, prenaient leur njcréation avec lui au cf)in d<^ son feu.
liC travail dos constitutions dura six mois. Le P. Ln-
CONSTITIîTIOX DU TI RRS-OR DR K. 2.-,l
cordaire, à cet égard, s'était inspiré avant tout de l'adinira})le règle de saint Aiignstin, commune à toutes les branches de l'Ordre de Saint-Dominique. Il avait pris pour base la règle des Tertiaires séculiers, dès longtemps approuvée par le Saint-Siège, et pour guides les constitutions du grand Ordre, sans s'interdire d'interroger aussi les règles de dilîerentes congrégations enseignantes. Au mois d'octobre 1853, tout fut soumis au conseil généralice des Frères Prêcheurs. Amendées en quelques points par suite de cet examen préalable, les constitutions du Tiers-Ordre enseignant de Saint-Dominique lurent approuvées pour dix ans en 1858. Elles l'ont été définitivement, à l'expiration de ces dix années d'expérience, par le Chapitre général du grand Ordre, le 12 juin 1868.
Mais nous ne sommes qu'en 1852. Le 10 octobre de cette année, le Père planta, au bas du clos du couvent de Flavigny, la croix du Tiers-Ordre enseignant. Il avait choisi ce jour, parce que c'est la fête de saint Louis Bertrand, l'un des grands saints de l'Ordre, l'émule de Las Casas dans l'apostolat des provinces indiennes de l'Amérique espagnole, et le modèle accompli du maître des novices. Ce fut une grande fête dans le couvent que cette plantation de croix ; ce fut une de ces cérémonies pleines d'élan où le Père mettait toutes ses complaisances. On partit en procession de la chapelle, en suivant, au chant des psaumes, les sentiers en spirales que les religieux avaient tracés de leurs mains dans le petit bois qui tapisse les flancs de la colline, au pied des anciens remparts de Flavigny, gracieusement couronnés par le monastère: on parvint ainsi à une esplanade bi(^n cniunie des reli-
252 PROFESSION DKS TKRTIAIRES.
jcrieux, qui venaient souvent prendre leur récréation dans ce lieu pittoresque et solitaire ; là, sur l'angle saillant d'un rocher qui domine ce point du bois, se dressait une petite croix de pierre, destinée à être un monument commémoratif de la fondation du Tiers-Ordre. Cette croix fut bénite par le Père, qui prononça, devant les religieux, avidement rangés en cercle autour de lui, une allocution exquise ; et la procession reprit en chantant le chemin des rampes verdoyantes qui reconduisent au couvent.
Douze jours après, à la fête de l'archange Raphaël, les Tertiaires enseignants prenaient l'habit. Le Père donna beaucoup de solennité à cette cérémonie. Il y prit la parole avec sa supériorité accoutumée, rappela que l'Ordre de Saint-Dominique avait été un ordre de Professeurs non moins qu'un ordre de Prédicateurs, parla de la nécessité de donner satisfaction dans l'enseignement aux besoins des générations modernes, et, par une application ingénieuse et toute charmante, il fit voir dans l'ange envoyé de Dieu au jeune Tobie la figure et le modèle anticipé de Véducateur chrétien. Le Père n'attendit pas la fin du noviciat pour ramener les Tertiaires cà OuUins. Le 13 août 1853, ils rentraient dans cette maison, où ils prononcèrent leurs vœux solennellement le jour de l'Assomption. « Dieu, leur dit le Père, vous a choisis pour commencer quelque chose dans son Egliee : c'est là une grande grâce. »
Deux jours après, le 17 août 1853, le Père prenait avec eux possession d'OuUins^ à la distribution des prix. M. l'abbé Dauphin, qui présidait à cette cérémonie pour la (loniièro fois, v prononça un remarquable discours
LIO rilEMlKR ULLl.INS. 253
sur les avantages de la vie religieuse appliquée à l'enseignement : unité du but et unité des cames, stabilité des traditions, permanence et perpétuité du dévouement. Le Père parla à son tour; son discours n'a pas été conservé. Il ne se dissimulait pas les difficultés de sa nouvelle entreprise : « Mais, se disait-il, on ne fait rien sans la « foi ; les fondateurs se reconnaissent à leur intrépidité « devant l'avenir ^ »
Le labeur, au début, fut héroïque : les Tertiaires qui portaient à eux quatre le poids de la fondation nouvelle, avaient contre eux leur jeunesse, leur petit nombre, V écrasement des atïlures et les inconvénients d'un personnel de collaborateurs qui n'étaient pas encore éprouvés. Mais le succès ne se tit point attendre.
Avant eux, l'utopie régnait à OuUins. On y avait })ris le contre-pied de ce qui se faisait au sein des collèges ofticiels. Dans l'Université, le même professeur enseigne parallèlement le français, le grec et le latin : le premier Oullins eut un professeur spécial pour chaque langue, un pour la littérature, un pour l'histoire, connue pour les sciences mathématiques et les sciences naturelles -. Les tbndateurs se défiaient de Témulation à l'excès ; ils en médisaient presque autant que Bernardin de Saint-Pierre. Leur discipline était vague, ondoyante, peu rigoureuse et peu vigoureusp : à force de poursuivre dans r<xlucation collective un idéal de vie de famille, ils n'avaient jamais
1 Au 1'. tliiptier, 20 mars 1804.
- Le plan général d'enseignemeiil du jtrfinier Uullins es-t exiiosé d'une fiirun spécieuse ilans un di>c-ours de M. Dauphin, prononcé en 1835 et recueilli eu tùte du volume qu'd a intitulé De l'éducation.
251 TROGRAMME DU V. L ACo R I) AI RE.
eu de règlement écrit qui fût pris au sérieux par trois personnes. Leurs tendances politiques étaient libérales, leurs tendances littéraires étaient romantiques (je parle ici la langue de 1833). Saut" la politique, le P. Lacordaire était à l'autre pôle. 11 connaissait le plan d'études en vigueur dans l'Université ; il l'avait vu fonctionner, il s'en contentait; il avait peine à en concevoir un autre. Jamais il n'a songé à amoindrir l'émulation, qui engendre l'etïbrt de la volonté et partant la virilité du caractère. Il (Hait, comme l'atteste le P. Chocarne, un classique sévèie, trop sévère peut-être, car il goûtait médiocrement Shakespeare, et n'exceptait guère que Chateaubriand de son dédain pour notre littérature contemporaine. Dans la discipline, il portait l'extrême passion qu'il avait en toutes choses pour la règle, et de plus la vigueur de la trempe dominicaine. Dès sa première visite à Oullins, après la retraite des anciens directeurs, il sup- • prima le morcellement des classes et l'extrême division de l'enseignement.
Les Tertiaires lui demandèrent son progranmie. Il répondit : « Le besoin auquel est dû la formation du Tiers- Ordre ens(Mgnant de Saint-Dominique, est le besoin, dans notre pays, d'une éducation chrétienne forte et solide, appuyée elle-même sur un enseignement éclairé, généreux et fécond. II n'y a rien proprement de nouveau à fonder en pareille matière : ce sont les hommes qui manquent, et les hommes manquent i)arce que la vie religieuse, qui est le principe de tout grand dévouement, manque elle-même dans notre pays... Au fond, les méthodes raisoiniables. entre les mains d'iiabiles gens, sont
l'RUGRAMMK 1)1 1>. L A(:< »RJ> A IRK. 2r)'>
toutes il puu près d'une éizalc elHcacité. Nos pères savaient cela et ils ne s'inquiétèrent, en ouvrant des écoles, que d'être dignes d'y enseigner aux enfants de Dieu la piété et la vérité. Je n'ai pas eu d'autre dessein. Ce qui est essentiel, c'est, dans un âge de critique et d'examen, de donner aux enfants une religion solidement assise sur un enseignement historique et philosophifjue approfondi. Il suffit pour cela de bien user des matériaux (pie les sciences du dix-septième et celles du dix-neuvième siècle ont amassés. Vous avez à devenir des religieux saints et éclairés, des professeurs dévoués et distingués. Pour devenir de saints religieux, il faut prier, méditer, aimer et pratiquer votre règle ; pour devenir des professeurs distingués, il vous faut travailler autant que vous le permettront vos forces. Tout est là pour vous, pour nous tous. Sans sainteté, point de dévouement; sans dévouement, point d'action sur la jeunesse. Et, d'une autre part, sans tra^^ail, point de puissance dans l'enseignement *. » Ce sont assurément là des vues très-simples, mais dont Textrême justesse n'en fait pas moins honneur au jugement du Père : on aura peine à retrouver, dans ces idées si peu neuves et si ess<mtiellement pratiques, l'esprit d'aventure que lui prêtent ceux (pii n'ont pas voulu le connaitre.
J'ai dit (ju'au moment même où des ouveitiires étaient faites au Père en ce qui touchait Oullins, des avances de même nature lui venaient de Bourges. Le 11 octo-
1 Au R. i'. LooiiM-r. 13 mai ISrw.