i) BOURGES
bre 1845, l' arche vêqiio, M. Dupuiit, depuis cardinal, posait dans celte ville la première pierre du petit séminaire de Saint-Gélestin. L'édifice fut conçu dans des proportions grandioses. Pour suffire aux frais de construction, le Prélat se fit pauvre ; réduisant à cinq mille francs ses dépenses persoimelles, il mit dans l'entreprise tout son patrimoine et ses trois traitements d'archevêque, do cardinal et de sénateur. Dès que les constructions touchèrent à leur fin, il se jeta littéralement au,x pieds du P. Lacordaire pour obtenir que ce dernier consentit à se charger du petit séminaire de Bourges. Le Père manquait d'hommes ; quatre années durant, il déclina les instances les plus touchantes ; mais, au mois d'août 1850, il se laissa vaincre. Le Cardinal s'était contenté de deux Tertiaires pour commencer l'œuvre avec le concours du clergé diocésain. C'était là manifestement une situation fausse; les élèves restaient ainsi dans les mains de leurs anciens maîtres, et il n'y avait d'étrangers dans la maison que les deux jeunes religieux chargés de la gouverner. On pressent les suites d'une combinaison si peu homogène. Les préventions contre les étrangers, naturelles en province, plus profondes dans le Berry (pie nulle part ailleurs, donnaient aux résistances deFesprit de routine une force à p3u près insurmontable. Mais le Père n'avait vu que l'importance de l'œuvre en elle-même : c'est une si grande chose d'élever le niveau de l'éducation cléricale et de préparer à un grand diocèse des prêtres (pii fassent lioiiucur à l'Eglise M Le caraclèiT' du Cardinal
BOURGKS. 257
avait d'ailleurs séduit Lacordaire. « C'est, éci-ivait-il, un homme simple et droit, éloigné de toutes les intrigues de ce temps, et ayant au moins le mérite de ne pas paraître \ » Mais le Cardinal mourut en 1859, au moment oîi les Tertiaires, devenus plus nombreux, commençaient à domiiier la situation, en se délivrant, au prix d'etforts héroïques, de toute collaboration séculière. Le nouvel archevêque, M. Menjaud, si ami des Dominicains à Nancy, annonça d'abord les dispositions les plus favorables. Toutefois, à son arrivée à Bourges, ces dispositions changèrent. Le clergé diocésain n'était pas réconcilié avec la pensée de voir le petit séminaire entre les mains d'un ordre religieux. Le Prélat inclinait à donner satisfaction à l'opinion de ses prêtres, blessé qu'il était au reste du refroidissement du Père à son endroit depuis qu'il était devenu le premier aumônier de l'Empereur. Des négociations s'ouvrirent avec M. Menjaud pour un nouveau concordat entre le Tiers-Ordre et l'archevêché de Bourges. Ces négociations no purent aboutir, et le P. Lacordaire crut devoir rappeler ses religieux au commencement d'août 181)0. Leur séparation d'avec leurs élèves fut déchirante, et le successeur de M. Menjaud a exprimé ses regrets de ce que son devancier l'avait laissé s'accomplir.
Cette expérience de Bourges avait été douloureuse. Mais le Père s'en consolait en reposant sa pensée sur les succès croissants du Tiers-Ordre à OuUins et à Sorèze.
Qu'était-ce que Sorèze ?
1 A M"'" Swetchiiie, 3LI septeinljre 18ô(j.
LACOKDAIRE. II. • 17
258 I/ANCIKN SORKZE.
Sorèze n'était pas d'hier, comme Oullins : la vieille abbave béuëclictine du pays alliigeois avait son histoire ; l'École aussi avait la sienne. L*aV)baye remontait à Pépin le Bref; l'École aux dernières années du dix-septième siècle. Dans la seconde moitié de l'âge qui suivit, Sorèze était devenu célèbre. C'était le temps où toutes les traditions, celles de l'enseignement comme les autres, étaient ébranlées à la fois; les Bénédictins de Sorèze n'attendirent pas la chute des Jésuites pour prendre Tinitiativc du mouvement et pour modifier radicalement le plan d'études en vigueur. \I Encyclopédie avait mis les sciences à la mode. L'École de Sorèze inaugura la réaction qui devait prévaloir, à la fin de ce siècle, contre la part faite jusque-là dans les études aux langues anciennes. N'accordant qu'une place imperceptible à l'enseignement du grec, elle rendit classique celui des langues vivantes ; elle admit la première des élèves qui n'apprenaient pas le latin ; surtout elle donna le pas aux sciences sur les lettres, et fit une large part aux arts d'agrément. C'était caresser toutes les tendances ettlatter tous les préjugés du temps. L'utilité de ces réformes était contestable; mais du moins ne pouvait-on reprocher aux moines de Sorèze d'être inféodés à l'esprit de routine. Lancée à pleines voiles dans cette voie alors toute nouvelle, l'Écoh^ obtint rapidement une vogue extra-continental(\ Le nom de l'ancicMine abbaye avait passé les Pyrénées et les mers. L'Espagne ot ses colonies, les États- Unis, ritalic, la Grèce, la Hollande, la Pologne, envoyaient à Sorèze comme une légion étrangère, qui ajoutait, par la diversité de sa physionomie et de ses aptitiules, une vie
SoKh/E PKMtAxNT LA 1\ i: VuLU TlON. ,'r,9
nouvelle à une vie déjà si animée et si féconde. Sorèze servit de lien entre la France et ses colonies, d'une part, la péninsule ibérique et les Etats américains, de r.iutre. Louis XV r érigea en école royale militaire. Joseph II ordonna à son ambassadeur de se rendre à Sorèze et de lui taire un rapport complet sur h' plan d'études suivi dans l'établissement. C'était surtout, à ce moment, une école de gentilshommes, mais le temps taisait son œuvre : en 1788, les élèves du Tiers-Etat s'y trouvaient en majorité. C'était l'école préférée par lu noblesse pauvre et la bourgeoisie de tous les degrés ; ces diverses classes s'y aUiaient à merveille. Pendant la Révolution, beaucoup de Soréziens se firent remarquer au service de leur pays ; les généraux Andréossy et Dejean, le président Barris, les cinq frères Catîarelli étaient sortis de Sorèze. A'oilà les hommes que formaient les moines.
Au début de la Révolution, un bénédictin sécularisé, François Ferlus, acheta Sorèze, et, comme l'a dit le P. Lacordaire, par une miraculeuse exception, la vie do l'Ecole ne fut pas interrompue un seul jour, (^land tout tombait sous les coups d'une destruction (pii n'avait ni le sens du passé ni celui de l'avenir, quand tous les collèges se fermaient comme toutes les églises, Sorèze demeura debout au pied de sa montagne ; pas une pierre ne se détacha de ses murs, pas un arbre ne se détacha de son parc, et sa cloche fidèle ne cessa d'appelei- des disciples aux leçons des nouveaux maîtres. Aussi, on 1800, l'Ecol»' était citée par les inspecteurs généraux de l'instruction publique comme « an modèle colossal parmi les écoles de France. » Sous la direction de François Ferlus. Suièze
260 decadi:ncf>: de sorezh.
donna quarante élèves à l'École polytechnique. Après lui, sous son frère Ra^^mond-Dominique, le succès ne fit que s'accroître et l'Ecole compta jusqu'à quatre cents pensionnaires. Cette prospérité toutefois ne put se soutenir. Avant la mort de Raymond-Dominique, en 1840, le nombre des élèves n'était plus que de 145. Deux mois après, la maison de Sorèze était mise en vente. Elle fut acquise par une société de pères de famille, qui confièrent la direction de l'Ecole d'abord à M. l'abbé Grat^cap, puis h M. l'abbé Bareille, l'habile traducteur de saint Jean Chrysostome. « Ces deux prêtres distingués, dit le P. Chocarne, mirent tout leur zèle à faire rentrer l'Ecole dans les voies chrétiennes et prospères des anciens Bénédictins ; mais cette tâche était lourde. » Quels qu'eussent été les etforts de la nouvelle direction, l'Ecole ne se relevait point ; le nombre des élèves ne suffisait pas à couvrir les frais de l'étabhssement ; la dette allait croissant; une catastrophe était imminente. C'est alors que la commission administrative de l'institution de Sorèze proposa au P. Lacordaire de prendre la direction de l'Ecole.
Le Père, comme on l'a vu, refusa d'abord. Naturellement, les embarras financiers ne l'attiraient pas ; puis, au terme désormais prochain de sa charge de Provincial, il entrevoyait un loisir longtemps désiré, le loisir d'accomplir le rêve de sa jeunesse, d'écrire un livre qui exposerait toute la suite de la doctrine catholique d'une manière ;ippr()pri('e aux l)esoins et aux dispositions des âmes au dix-iKun ième siècle. C'était là une grande œuvre, et ce semblait être spécialement la sienne, car, comme il l'a dit lui-même, il avait reçu de Dieu la grcàce d'entendre
SORKZE oFFKRT AT l^ L ACORD A IR Fv ^Gl
ce siècle et d'être entendu de lui. Les instances des actionnaires de Sorèze, la claire vue du bien qui pouvait s'opérer làdans des conditions bien plus largesqu'à Oullins, laperspective de l'horizon qu'ouvrait au Tiers-Ordre enseignant la direction d'une maison de cette importance, enfin l'assurance formelle que sa responsabilité personnelle sous le point de vue matériel serait mise entièrement à couvert, finirent par l'ébranler. Il craignit de trop se rechercher lui-même dans ce désir (qu'il caressait depuis si longtemps) de clore sa vie par un monument, par un livre. « Ce qui a fait ma force pendant toute ma vie, disait-il, c'a été précisément de ne pas choisir ce que j'eusse voulu, mais d'être toujours aux ordres de Dieu, dont la volonté se manifeste par le cours souvent imprévu dos événements. Il y a trente ans que j'ai quitté le monde : pendant ces trente ans. Dieu m'a changé douze fois de lieu et quinze fois de position ; je n'ai presque jamais fait ce que j'aurais choisi. Ce qui me rassure, c'est que je ne fais pas ce que je veux : grande raison de croire que je fais la volonté de Dieu. Mon goût serait de me reposer et d'écrire. Ce peut être une tentation ; je dois m'en défier. » Le Père s'en remit donc au jugement du Maître général, qui se prononça, comme on sait, pour l'acceptation K « Je me suicide, écrivait le Père, mais c'est Dieu qui le veut : c'est là ma force, mon soutien, ma vie. »
Il sentit l'épine du sacrifice, dit le P. Ghocarne, alors son compagnon et son confident le plus intime, et c'est
t Lettre de M. de Fons, vicaire général de Toulouse, président de la commission administrative de Sorèze, 22 août 18(38.
2Ù2 l.E PMRK ACCEPTK SORKZF.
dans ce sens qu'il appelait Sorèze son tombeau : viventi srpiilchrum ^ Mais c'est librement qu'il descendait dans ce tombeau pour y faire l'œuvre de ses plus chers désirs.
Dès le 2^) mai 1854, il écrivait : <.< 11 s'agit d'ime extension considérable qui va être donnée au Tiers-Ordre par la cession du fameux collège de Sorèze. Livré longtemps à des laïques et à un esprit peu chrétien, ce collège a été acheté par des personnes religieuses et considérables de Toulouse, qui veulent en faire une institution tout à fait catholique. On nous a donc offert l'administration pleine et absolue pendant trente ans, avec application des bénéfices à notre profit, de manière à éteindre les actions des propriétaires et à faire ainsi passer la propriété sur notre tète sans rien débourser et sans courir aucune chance défavorable. Ces propositions sont acceptées du P. Jandel, et je n'attends plus pour conclure que son autorisation officielle et définitive -. »
Il disait un peu plus tard : « Maintenant que mon provincialat est expiré et que j'ai mené à bonne fin, en seize années de travaux, l'œuvre du rétablissement des Frères Prêcheurs en France, j'aurais dû naturellement entrer en une période de repos. Mais il se .trouve que des circonstances que j<; n'ai pas cherchées, auxquelles j'ai même résisté, m'ont jeté sur les bras une seconde œuvre, qui semble, dans les desseins de Dieu, un complément de la première. Tne fois mon parti pris à cet égard, j'ai dû aviser à me rendre !•' moins incapable possible de réussir
' ViO'iiUi supulilirum, Morienli fiospitium, (ftn'que be.nefiriuin paroles du Vëvp sur Sorèzei.
* A M"- il.' Praillv.
LK PKRK ACCKPTr: SORKZK. 20.3
une seconde fois, et il ni a été manifeste que la concentration de toutes mes forces vers ce seul point était mon unique moyen de succès. Sorèze ne peut se sauver que par moi, s'il peut se sauver. Bien qu'ayant conservé toujours cent vingt élèves pensionnaires au prix de mille francs, cependant, vu le grandiose de son professorat, qui revient à 55,000 fr. par an, il luttait péniblement contre sa ruine. Ma présence y est nécessaire pour les parents, les élèves et les professeurs : l'unité et la vie en dépendent. De plus, Sorèze va être le noviciat du Tiers- Ordre enseignant : deux postulants m'y attendent et j'en emmène cinq avec moi. A ce noviciat s'ajoutera, l'an prochain, l'École normale ; car je ne veux pas fonder un ordre enseignant sans une école normale préparatoire. A tous ces points de vue je dois prendre résidence à Sorèze, tout conduire, tout animer, tout gouverner directement. Dès lors, le sacrifice de mes prédications est indispensable. Jaurai prêché vingt ans, de 1834 à 1854 : c'est déjà beaucoup, et si j'avais dû continuer, c'eût été à Paris, dans un genre nouveau, celui de Y exposition évangélique, que j'avais abordé aux Carmes en 1849 ^ Or, je ne puis pas être à Sorèze et à Paris ~. »
Le Conseil généralice des Frères Prêcheurs décida en principe que le Tiers-Ordre enseignant paraissant appelé à prendre bientôt de grands développements, il était indispensable de séparer complètement sa situation de celle de la province dominicaine de France, sous le rap-
' C'est ce qu'a fait depuis, on sait avec quelle supériorité, le R. V. ('■ratrv. à la chapelle de l'Oratoire, rue du Regard. - A M. de M()iitaleuil)er(, 17 septi'iulirc IS.Of.
2CA 1/KSPRIT SORÉZIEN.
port financier comme sous le rapport spirituel. Il s'agissait pour cela de constituer le Tiers-Ordre en une province absolument indépendante, dont le Provincial relèverait immédiatement du Général, tout comme le Provincial du g-rand Ordre, et, en attendant, d'instituer le P. Lacordaire vicaire prénéral pour organiser cette nouvelle œuvre. Gomme vicaire général gouvernant le Tiers-Ordre, le P. Lacordaire relevait immédiatement du P. Jandel. Il devait résider dans l'un des collèges tenus par les Tertiaires et non dans un des couvents du grand Ordre. Il choisit naturellement pour résidence la maison de Sorèze, et le P. Ghocarne lui fut adjoint comme socivs.
L'École de Sorèze n'était pas une caserne comme la plupart de nos collèges ; c'était une campagne, comme Eton ou Harrow, où l'air était vif, l'espace largement distribué, où l'eau abondait dans un vaste parc, où le voisinage de la Montagne-Noire et des bois admirables invitaient à d'incomparables promenades K
C'était, dans toute la force du mot, une patrie. On était sorézien comme oii est élève de l'École polytechnique , c'était un titre d'honneur indélébile, un baptême, un lien pour toute la vie. A Sorèze, tout était en commun, cœurs et biens. Après la sortie de l'École, la fraternité subsistait; dès qu'un ancien élève apercevait de loin le costume sorézien, il courait embrasser l'inconnu qui le portait, c'était un frère.
' V. le beau cliapitre de M. de Montaleiiilierl ^UI• les écoles d'Angleterre, Œuvres, t. V, \i. 537.
LTISPRIT SORFZIKN. 20.-.
« Notre cœur, m'écrivait l'un d'eux, battait bien fort quand nous pensions à notre Ecole et à son histoire. Nous aimions ses murailles, ses traditions, que nous avions apprises avec la curiosité naïve des petits enfants qui écoutent des histoires de géants sur les genoux de leur grand'mère. Dès notre arrivée, les anciens nous disaient les noms des hommes illustres qui les avaient devancés sur cette terre que nous foulions. Chaque coin de l'École avait sa petite légende. Nous l'embellissions en la répétant, et elle se perpétuait ainsi en s' accroissant sans cesse. Ce sentiment nous faisait considérer avec une sorte de respect nos grands camarades et la belle cour qu'ils habitaient. Quand nous les voyions accrochés aux piliers massifs de leurs arceaux, occupés à graver leur nom sur la pierre et à acquérir ainsi cette immortalité si belle pour nous, nos cœurs soupiraient d'émulation et toute notre ambition se traduisait par ces mots : Ah ! quand je serai collet rouge !
« Les collets rouges étaient fiers de leur cour, de leur terrasse, de leurs jardins, de leurs privilèges, de la protection dont ils nous entouraient. Leur cour était montrée avec orgueil aux étrangers ; les anciens élèves venaient revoir avec bonheur la place où ils avaient laissé un nom, un emblème d'amitié, un souvenir.
« C'est que nous avions de nobles traditions d'honneur, de gloire, de science, de vertu ; tous les genres de talent, tous les héroïsmes s'étaient rencontrés dans l'École, tous les événements mémorables de notre pays avaient eu des Soréziens parmi leurs acteurs. Le monde reconnaissait encore volontiers les nôtres à leurs manières
26G I/FISPRIT SDRKZIKN.
polies, aimables; la camaraderie de l'École se continuait dans la vie politique : fallait-il autre chose pour nous rendre fiers et nous faire aimer Sorèze ?
« L'enseignement avait conservé dans l'École un caractère particulier. Les tendances n'y avaient jamais été mesquines. Les beaux-arts et l'éloquence y étaient cultivés avec prédilection. Nous étions de conditions à peu près ég-ales, heureux les uns des autres. Nous aimions le beau, le bien, du moins en théorie. La discipline des cours se frasait par les élèves encore plus que par les maîtres. Il n'était pas plus permis d'être menteur que d'être mal élevé.
« Ainsi la situation était mauvaise seulement par l'exagération de certains principes. Par exemple, l'étude des arts d'agrément tenait une trop grande place, et conséquemment les études sérieuses étaient négligées. Nous avions été trop livrés à nos caprices : l'esprit d'initiative et une certaine indépendance contrôlée par la fermeté du maître, qui caractérisaient l'ancien Sorèze, avaient dégénéré pour nous en indiscipline. Nous avions le culte du souvenir ; mais nous aimions mieux ce que ce souvenir avait de brillant que ce qu'il avait de sérieux. »
Cette situation était pleine de ressources assurément, mais souverainoinont délicate. Arnauld d'Andilly disait à madame de Sévigné : Vous n'êtes qu'une jolie païeiuu'. lies élèves de Sorèze étaient, presque à tous égards, d'honnêtes païens, pleins d'instincts généreux, enthousiastes ardents des héros de Plutarque, mais .illblés de l'esprit du dix-huitième siècle; l'orgueil était leur dieu. Il s'agissait «l'on (hii-o des clin'fions, sans amoindrii- leur virilité
I/KSPRIT SOKKZIKN. 207
native. Dieu leur envoya précisément l'homme de ce siècle qui, sans contredit, a su le mieux unir le sentiment profond de sa dij^nité d'homme avec la pratique au dejzré héroïque de l'humilité chrétienne.
I acordnire avait été tout ce qu'étaient les élèves do Sorèze ; il avait été païen, lui aussi, adorateur aveugle ft passionné des vertus surfaites d'Athènes et de Rome ; l'indépendance avait été son idole et sa couche; pour comprendre l'esprit de Sorèze, il ne lui fallait donc, commo il l'a dit, qu'tinpeu de mémoire. Or il n'avait point owblié assurément qu'il était, lui aussi, « sorti du colléiîe avecune religion détruite, et par là même avec des mœurs qui n'avaient plus de frein, mais honnête, ouvert, impétueux, sensible â l'honneur, ami des belles-lettres et des belles choses, ayant devant lui, comme le flambeau de sa vie, l'idéal humain de la gloire. » Go résultat s'explique facilement.
« Rien, dit-il, n'avait soutenu notre foi, dans une éducation où la parole divine ne rendait parmi nous qu'un son obscur, sans suite et sans éloquence, tandis que nous vivions tous les jours avec los chefs-d'œuvre et les exemples d'héroïsme de l'antiquité. Le vieux monde, présenté à nos yeux en ses côtés sublimes, nous avait enflammés de ses vertus : le monde nouveau, créé par l'Évangile, nous était demeuré comme inconnu. Ses grands hommes, ses saints, sa supérioi'ito morale et civile, le progrès enfin de l'humanité sous le signe do la croix, nous avaient échappé totalement. L'histoire même de la patrie, à peine entrevue, nous avait laissés insensibles, (^t nous étions Français pai* la naissauco snns Totro par notre
268 LACORDAIRE A SORKZK.
àme. Je n'entends point toutefois me joindre aux accusations portées dans ces derniers temps contre l'étude des auteurs classiques : nous leur devions le g^oùt du beau, le sentiment pur des choses de l'esprit, des vertus naturelles précieuses, de grands souvenirs, une noble union avec des caractères et des siècles mémorables ; mais nous n'avions point gravi assez haut pour toucher le faîte de l'édifice, qui est Jésus-Christ ; et les frises du Parthénon nous avaient caché Saint-Pierre de Rome ' . »
Le P. Lacordaii'e, comme on voit, savait ces choses mieux que personne ; mais, plus que personne, il estimait à leur prix les vertus naturelles et il n'eut garde d'en affaiblir l'élan. Elles rayonnaient toutes en lui avec un éclat supérieur : il était la droiture même, la loyauté, l'honneur, la générosité par excellence. Rien de plus simple que l'accent de sa voix, rien de plus pur que son regard. Celui-là est franc du collier, disaient les Soréziens, avec ce tact des écoliers, si sûr quand ils jugent leurs maîtres. Dès le premier jour, il eut leur confiance entière, et, de son côté, dès le premier jour, non-seulement il les aima, mais il les comprit. Il leur répétait souvent que pour être un vrai chrétien, il faut d'abord être, un homme, vir, et il ajoutait : « En recherchant le sur- « naturel, gardez-vous de perdre le naturel. ». Ce fut là sa devise, et c'est par là qu'il réussit à Sorèze.
Un soir de l'année 1854, au milieu d'avril, pendant les examens de Pâques, les élèves sont conduits tout à
1 Notice.
LAr.ORDAIRK A SORKZE. 269
coup dans la cour des collets rouges ; la musique s'y trouvait. Il venait de se répandre que le P. Lacordairc était incognito dans l'Ecole. Mais il a été reconnu, et bientôt il paraît, accompagné de M. Tabbé Bareille, directeur. La musique joue; un collet rouge fait au Père un compliment et le prie d'adresser quelques mots aux élèves avides de l'entendre. Le Père remercie, s'excuse, dit qu'il sera heureux de satisfaire l'École une autre fois et demande aux élèves de fixer eux-mêmes le jour. On indique celui de la première communion. Le Père accepte. Au jour indiqué, protestants et catholiques étaient accourus ; la chapelle se trouva trop petite. Le Père parla sur ce texte : Manete in dilectione med. Les élèves furent fascinés. Quelque temps après, on sut qu'il allait devenir le directeur de l'Ecole, qu'il devait en prendre possession après la distribution des prix, et qu'il était invité à présider les examens.
Qu'allait-il arriver? Que voulait faire de Sorèze le P. Lacordaire? Un couvent? Un séminaire? L'anxiété était au comble. Le jour venu, l'on fit au futur directeur une réception solennelle. Les élèves du manège étaient allés à cheval à sa rencontre et lui servaient d'escorte. Leurs camarades, le corps professoral en têt<% l'attendaient, rangés dans la cour d'honneur. Le P. Lacordaire avait avec lui le P. Ghocarne. Ils s'avancèrent lentement, lesm;iins sous leurs scapulaires, le P. Lacordaire le haut du corps légèrement voûté, répondant par de douces inclinations de tête et par un regard gracieux et souriant aux saluts répétés des élèves. Cette dignité si simple et si douce captiva tous les coeurs. Le Père assista
2^0 l'ROGKAMMK iri>I)UC ATI UN I) i: PKRK.
aux exercices, vit jouer la dernière pièce qui ait été représentée sur le théâtre de l'Ecole, et répondit par une admirable improvisation au compliment qu'un élève lui adressa. L'enthousiasme ne connut pas de bornes.
C'était le 8 août 1854. Ce jour-là même, le Père publia son programme d'éducation.
« Nous ne pensons pas qu'il y ait rien de tbndameutiil à changer dans les traditions pédagogiques de Sorèze. La Religion y tient et doit y tenir le premier rang, parce qu'elle est la science de Dieu, de l'âme et des destinées, la plus grande lumière de l'homme, sa force décisive contre les passions des sens et de l'esprit.
« Los lettres viennent après. Filles premières de la vérité, qu'elles manitestent par la parole et l'écriture, en donnant à l'une et à l'autre la correction, l'exactitude, la grâce, l'éloquence et la poésie, les lettres sont, avec le Christianisme, le principe de toute civilisation. L'intelligence (|ui les ignore demeure à l'état inculte; le peul)lc qui les méprise, à l'état de barbarie. Si elles n'apprennent pas à tous, même à ceux qui les aiment, le secret de bien dire, du moins elles les rendent sensibles au charme du beau dans la parole vivante et dans la parole écrite; elles leur inspirent le goiit, qui jouit des œuvi-es de la pensée et fait de l'intelligence un inépuisable trésor de pures et intimes satisficti(ms. L'homme lettré piMit abuser des lettres contre la véritt'mênK^: mais un peuple lettré a une âme que n'a point un peuple dénué de connaissances et de plaisirs intellectuels, et c'e>;t p »u'{U')i i)artou( où décline uneportion de Thu-
PROGRAMME J)!" l'KRi;. 271
manité, partout décline avec elle la vie littéraire. I» siècle de Miltiade et de Léonidas enfanta le siècle de Périclès : le Bas-Empire a été aussi vil en littérature qu'en tout le reste.
« Les sciences ne viennent qu'en troisième lieu. Au contraire des lettres et de la religion, elles peuvent Heurir à une époque de décadence, parce qu'elles n'ont trait qu'à la matière, et que, si leur résultat indirect n"est pas inutile au développement de l'ordre moral et religieux , leur eliét le plus immédiat comme le plus constant est d'ouvrir au monde des sources de bien-être. Or, le bienêtre, sans qu'il soit en lui-même et nécessairement coirupteur, incline riionime pourtant vers les délices du corps, et dans tous les cas, il n'a rien qui élève Tâme, rien qui la Ibrtitie, rien qui donne au caractère la trempe ferme et désintéressée des saints ou des héros.
« Au-dessus des sciences par un côté, celui du beau, au-dessous d'elles par un autre, celui de la vérité, se placent les arts de l'esprit, tels que la musique, le dessin, la peinture, la sculpture, l'architecture. Une éducation complète ne saurait les négliger. Outre qu'ils achèvent la formation du goût, ils sont le principe de jouissances plus pures que celles du corps, et celui qui n'atteint pas jusqu'aux saintes voluptés des lettres peut trouver dans les arts une consolation divine encore, un acheminement vers celui (jui tient l'archet éternel de l'harmonie», en même temps qu'il produit dans sa substance incréée la première et inelfable parole d'où jaillit toute éloquence et toute poésie.
« Enfin les arts du corps, tels que l'équitation, la gymnastique, la ciiorégraphie et l'escrime, ne sont pas indif-