‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 96 sur 195 · LA DISCIPLINE · texte numérisé non relu

LA DISCIPLINE

plus la guerre, mais vous avez la paix ; vous n'avez plus les arts du sang-, mais vous avez ceux de l'esprit ; vous n'avez plus des hommes à tuer, mais vous avez des erreurs â vaincre et le monde a gouverner par V ascendant de rintelligence et du dévouement. Gentilshommes, qui le fera mieux que vous, si vous le voulez? Les grandes races de l'Angleterre vous en donnent l'exemple ; elles ont sui^écu par l'illustration de la pensée aux ruines des révolutions politiques : l'aristocratie ne meurt que quand elle le veut bien. Celui-là surtout est honoré qui sert son pays dans les emplois publics : or les emplois publics ne sont plus l'apanage de la naissance, ou le partage de la richesse, ils sont la récompense du travail. Travaillez donc avec courage. 8avez-vous ce qui lait l'honneur du baccalauréat ? C'est que c'est un certificat de travail.»

Disons-le tout de suite, en fait de disciphne scolaire, le "Père, qui était l'honneur chrétien en personne, excellait à faire appel au sentiment de riionneur. 11 eût pi'is volontiers pour devise h' mot de Térence :

PudoïC et libcralitala libci'os

Rrtlnerr satins esse credo qnam itieta '.

C'est pourquoi il tenait plus que je ne saurais l'exprimer à faire concourir à l'accomplissement des rétbrnies (ju'il poursuivait les élèves eux-mêmes. C'est pourquoi aussi il avait rendu le Sergent-Major de l'Ecole responsable visà-vis de lui de la conduite de ses condisciples. Obligé ainsi

I Mieux vaut •.'ouverii»"!' 1»^> eiifanls y.w riioiiiifUi" vl le^ seiifimeiits (généreux que |)ar la crainl**.

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d'inspirer le maintien de la règle à ses camarades sans cesser d'être l'un d'eux, ce jeune homme avait évidemment besoin de Ijcaucoup de droiture, de loyauté, de fermeté ; mais cette situation si délicate était comprise par les élèves, qui se faisaient un point d'honneur de lui rendre facile l'accomplissement de son devoir et qui l'estimaient d'autant plus qu'il remplissait mieux sa charpre. On pressent combien l'âme et le caractère du Sprgont- Major s'élevaient dans cette lutte incessante.

Quant au Père, on comprendra mieux sa façon dp traiter avec les élèves p<'ir un exemple. L'exercice militaire était une des principales traditions de Sorèze, sifîère de ses souvenirs d'Ecole militaire. Le vieux capitaine qui commandait cet exercice se plaignait du peu de bonne volonté qu'y mettaient les élèves. Le Père écrivit au Ser- •^■ent-Major que, si le mauvais vouloir" persistait, l'arsenal, inutile désormais, serait mis en vente. Aussitôt une députation des élèves vint le supplier de conserver à l'Ecole ses armes, en prenant l'engagement de mieux s'en servir. A cette condition, la menace fut retirée. Quelque temps après, le vieux capitaine porta plainte de nouveau. Le Père se montra sévère. « ^'ous m'avez donné votre parole, dit-il aux élèves, vous devez la tenir. Dorénavant, vous n'obtiendrez l'exercice de la natation qu'autant qu'on sera content de l'exercice militaire.» Cet avertissement fut efficace.

C'était sous la forme de lettres. au Sergent-Majorque le Père communiquait ses désirs, ses éloges, ses l^làmes. Ces lettres, dont plusitnu^s m'ont été montrées, étaient des ordres du jour modèles. Les moyens d'action disci-

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plinaire du Père prenaient tous leur point d'appui dans des sentiments élevés. Pas de cachot. Point de retenuefi. En punition, le Père faisait porter aux élèves d'une cour supérieure le collet de la cour inférieure. Dans des cas plus graves, il faisait arracher le collet, ou porter la veste à l'envers. vSi l'amendement ne s'ensuivait pas, on était relégué dans la compagnie de discipline. Quand l'exclusion lui sembla nécessaire, le Père n'hésita point. Il put être quelquefois trompé dans l'application de cet extrême remède ; mais on le savait juste et bon, l'on ne s'en prenait point à lui : le jour de ses obsèques, plusieurs élèves qu'il avait expulsés de l'École accoururent d'assez loin pour suivre le convoi funèbre. N'est-ce pas éloquent? Avec quelle tendre émotion le Père ne fit-il pas allusion à ces rigueurs d'exception, à Sorèze, à la distribution des prix de l'année 1856! « Au jour des solennités les plus joyeuses, le père de famille regarde autour de lui les places qui sont vides et qui ne devraient pas l'être ; il se nomme en secret l'enfant qui lui manque et dont la présence eût achevé la fête. Hélas ! quelle est la fête ici-bas dont personne n'est absent ? C'est en vain que nous avons tout prévu, c'est en vain que nous avons compté et préparé les rangs ; il y a quelqu'un qui déjoue nos calculs, un hôte invisible qui compte après nous, et qui fait, à l'endroit où ne nous attendons pas, quelquelbis à l'endroit le plus cher, un signe que nous apercevons trop tard. Quand (Ivlipe, aveugle et vieilli, se présenta au seuil du temple, à Colone, pour apaiser la destinée, il portait dans sa main droite une branche d'olivier, et dans sa main gauche un i-ameau rum'inin' : voih't riiomnie ihins ses plus beaux

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jours. Gomme Œdipe, je porte aujourd'hui les deux rameaux, et la table où ma famille est assise n'est pas remplie. C'est la justice, il est vrai, qui l'a diminuée ; mais la justice d'un père lui coûte toujours des regrets. Je les exprime devant vous comme un dernier souvenir à ceux que j'ai perdus, comme un hommage à ceux qui me sont demeurés. »

Mais ce n'était pas assez de relever la discipline à Sorèze; il fallait y inspirer le travail. Dans cette vue le Père sut organiser tout un ensemble de moyens d'émulation qui s'emparaient de l'élève à son entrée dans l'Ecole et le suivaient dans le monde quand il avait achevé ses études soréziennes. Chaque division eut son tableau d'honneur, et les six élèves inscrits en tête de ce tableau étaient promus en conséquence à un grade militaire qui les honorait dans l'esprit de leurs camarades. Pour les divisions supérieui'es, le Père sut tirer un rare parti de V Athénée et de r Institut, qui existaient avant lui dans l'Ecole, mais qu'il agrandit et transforma, et, comme complément, il institua les Etudiants cVhonneur.

Désormais, pour se présenter à l'Athénée, il fallait avoir obtenu dans sa classe six fois au moins la première place ou bien douze fois la seconde, et, de plus, se recommander par sa conduite. On y était admis par le suffrage de ses pairs. L'Athénée se réunissait dans la Salle des Souvenirs ^, une fois par semaine, toujours sous la présidence du Père. La question mise à l'ordre du jour était

» La Salle des Souvenirs est décorée des bustes îles hommes qui ont illustré l'École, Henri de la Rochejaqueleiu, les «généraux Andréossy, Caffarelli. Dejeiii, l'économiste Bastiat, etc., clo.

2S0 L'INSTITT'T DF SrtRFZF.

disciilée dans deux rapports écrits, Tun pour l'affirmative, l'autre dans le sens contraire. Le débat s'engageait et le Père y prenait part, quelquefois avec un entraînement oratoire qui donnait l'idée de ses plus beaux moments dans la chaii'c d<^ Xoti'o-Dnme ; mais il n'imposait nullement son avis. l'n jour, la jnajorifé des Athéniens se prononça contre l'opinion qu'il avait soutenue : il n'en parut en rien blessé ; il traitait les meml)res de T Athénée C(jmme des hommes.

Ce corps littéraire était composé de dix-huit membres : rinstitut n'en comptait que douze, tous exclusivement recrutés dans l'Athénée, les trois grands dignitaires de l'École, le Sergent-^Iajor, le Maître des cérémonies, le Porte-drapeau étaient pris au sein de l'Institut. Soustraits à la discipline ordinaire, les membres de l'Institut avaient leur quartier h part, leur cour, leur salle et leurs chambres séparées. Pour leurs récréations, ils avaient la jouîssance du Parc. Ils prenaient leurs repas à la table des maîtres, constamment présidée par le Directeur. D'avance ainsi placés dans une situation intermédiaire entre le collège et le monde, ils n'étaient plus considérés comme des écoliers; ils ne pouvaient subir d'autre punilicm que le renvoi de l'Institut. Par les égards publics que le Père témoignait en toute occasion aux meml)res de l'Institut, il était parvenu à ftiire de l'admission dans ce corps le l»ut le plus envié des élèves et de leurs familles. Que de pères résumaient tous leurs désirs pour un fils par cette parole : « Si Dieu le permet, il sera de l'Institut. »

Tous les soirs, après le dîner, le Père réunissait dans le grand s.don do l'Ecole ces aînés de la famille soré-

SOIRKKS DK I/INSTITIT. 2<\

zienno et causait do tontes choses avec eux duiant une heure.

« Ces entretiens familiers, dit un témoin,leP.Chocarne, n'étaient point une classe surajoutée à celles de la journée, mais une véritable récréation, un assaut de joyeux propos, où l'on riait du meilleur cœur, où l'on apprenait par l'exemple comment une causerie simple, enjouée, pleine de verve et de naturel, est, de tous les délassements inventés pour détendre l'esprit, le plus agréable et le plus profitable en même temps. Le Père mettait tout son jeune monde à l'aise, écoutant avec intérêt les plus légers détails, animant sans reLàche le feu de la conversation, tout en la maintenant toujours au niveau de son personnel d'étudiants. Il racontait des anecdotes, parlait de sa mère, du Lycée de Dijon, de ses espiègleries d'écolier et un peu de toutes choses, excepté de politique. En se faisant enfant avec ses enfants, en laissant leur esprit aller et venir à l'aventure, efileurant mille sujets en une soirée,maître habile, il savait appeler à temps la réflexion et exercer la rectitude du jugement. L^n élève avait dit un mot très-simple, le Père l'arrêtait et lui demandait de le définir. Le jeune philosophe, embarrassé, consultait ses camarades, qui tous échouaient également, trèsétonnés de ne pouvoir arriver à une bonne définition d'un<î chose qu'ils croyaient comprendre parfaitement. Le Père alors donnait la sienne, et leur montrait que savoir bien définir est ce qu'il y a de plus difficile et en même temps de plus propre à faire réfléchir et creuser une idée • . »

' Le li. P. Luronluire, pai- \f. V. llliocarne. première éililioii. p. ri99.

282 LES ETUDIANTS D'HONNEl'R.

Il y avait pourtant à Sorèze, je continue de citer le P. Ghocarne, un titre plus rare encore et plus envié que celui de membre de l'Institut : c'était le titre d'étudiant dhonneitr. La pensée de cette institution était propre au P. Lacordaire. Un élève avait été l'ornement de l'École par son travail et par sa conduite : au moment où il allait quitter Sorèze pour entrer dans une carrière ou dans le monde, le Père le nommait étudiant d'honneur. Il n'y en avait qu'un chaque année. Son nom était proclamé le jour de la distribution des prix en présence des familles. L'élu montait sur la scène. Le Père déclarait publiquement en quoi cet élève avait mérité l'éclatante distinction qui lui était décernée ; il l'embrassait et lui remettait l'anneau et le diplôme. L(3s paroles que savait trouver le Père dans ce niDment solennel étaient des traits de feu, dont l'impression ne s'etfaçait plus. Uétudiant d'honneur avait son appartement dans l'Ecole, où il avait le droit de venir passer quinze jours chaque année. Il était officiellement informé de tout ce qui s'y faisait d'important. A sa mort, son éloge funèbre était prononcé dans la chapelle de l'École, et un service annuel y était célébré pour le repoî> de son àme ' .

Les récréations du nouveau Sorèze étaient charmantes. Le Père était l'àme des jeux, des promenades, comme de tout le reste. Dans l'intérêt du travail, il avait supprimé les vacances de Pâques ; il les remplaça par de grands congés, disséminés dans les plus beaux temps de Tannée. Ce jour-là, il conduisait lui -même les élèves ; il se plai-

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