LES PROMENADES. 2P
sait à les mener par des sentiers nouveaux à tous ces délicieux environs de Sorèze qu'il connaissait si bien, et dont il leur faisait admirer avec lui les sites et les beautés. On partait à six heures du matin : le Père, un bâton à la inain, marchait en tête, donnant l'exemple de l'ardeur et de l'entrain. Vers onze heures, on arrivait au but de la promenade ; on s'asseyait sur l'herbe et l'on oubliait vite la latipfue autour d'un déjeuner assaisonné d'un merveilleux appétit. Le Père retrouvait là ses mets favoris : la salade et les œufs durs. Après le repas, assis au pied d'un arbre et entouré d'une couronne de ses chers enfants, il devisait joyeusement avec eux, jusqu'à ce que, le sommeil le gagnant, il laissât reposer sa tête sur l'épaule du plus proche, où il s'endormait paisiblement ^
Voilà ce que faisait le P. Lacordaire pour former des hommes ; on va voir comment de ces hommes il savait faire des chrétiens.
«Le Père pensait, » je cite toujours son premier auxiliaire, le P. Ghocarne, « le Père pensait que ce qui enracine la foi dans les âmes, c'est bien moins la contrainte que la persuasion, bien moins la crainte que l'amour. Dès le début, il annonça publiquement que l'accomphssement des devoirs religieux serait entièrement libre. Chaque élève devait, par mesure d'ordre, se présenter une fois par mois au Père Aumônier ; mais personne n'avait rien à voir à la confession et à la conmiunion, même pascales. Or, la conséquence innnédiate do ce procédé fut qu'il devint nécessaire de modérer l'ardeur dos élèves pour la confession :
I l>UOf:AiiNi;. |>. <J(»S,
2S4 Li:s DEVOIRS R K 1, 10 lEl'X.
ils se seraient présentés presque tous les jours si on les avait laissé faire. Gela ne veut pas dire qu'ils fussent devenus tous, comme par enchantement, de petits prodiges de vertu. Non, certes; il fallut même plusieurs années pour effacer les derniers vestiges de l'esprit irréligieux et indiscipliné du Sorèzede la Restauration. Mais ils perdirent vite toutetï'roi des pratiques chrétiennes : la Religion leur apparut ce qu'elle est réellement, la plus douce amie de l'homme à tous les cages de la vie, et ils sentirent pour elle un attrait d'autant plus vif qu'il restait libre et spontané. I.à comme ailleurs, l'habit dominicain exerça immédiatement son prestige. Dans les premiers temps, lorsque le P. I^acordaire ou quelqu'un do ses religieux paraissait dans les cours aux heures de récréation, ces jeunes gens s'empressaient de l'entourer, touchaient avec une foi discrète ses vêtements blancs comme pour en retirer une vertu mystérieuse, et en elfet, ils apprenaient, à ce contact de la bonté et de la vertu, à devenir meilleurs et à aimer tout ce qu'aimaient leurs maîtres. »
Ce n'est point là un témoignage isolé. Un excellent juge, qui a passé à Sorèze toute l'année 1859, m'atteste qu'il n'y avait pas alors un seul élève qui ne se confessât au moins une fois par mois. Un très-grand noml)re le faisaient tous les quinze jours, et beaucoup s'approchaient de la table sainte toutes les semaines. Le même témoin a vu jusqu'à soixante élèves prendre sur leur récréation du matin pour assister au saint sacrifice, et, durant toute la récréation du soir nombre de ces jeunes gens quittaient mystérieusement la cour pour aller prier à la chapelle. Le Père avait un jour recommandé la lecture de l'Evan-
PRÉDICATIONS DE SoREZK. 28Ô
ix'ûe : tous voulurent avoir un Nouveau Testament dans leur pupitre, et chaque jour, avant de commencer l'étude, ils en lisaient quelques pages, consacrant ainsi à Jésus- Ghi'ist les prémices de leur travail. Il y avait là un christianisme pratique plein de sève, large, franc, élevé, pur de toute ostentation comme exempt de tout respect humain ; il ne s'étalait point, il ne se cachait pas.
Mieux que personne le Père savait combien la parole du prêtre, une parole convaincue, aimante, émue, utfermit la foi dans l'àme. Il prêchait pendant l'année entière tous les quinze jours, on alternant avec l'Aumônier, et pendant le Carême, tous les huit jours, sans préjudice de deux autres instructions faites par ses religieux. Il traitait le ministère de la parole sainte avec l'honneur et le respect d'un apôtre qui a conscience de sa mission. 11 s'était toujours défendu de parler sans préparation, malgré les sollicitations les plus vives, 'même dans les circonstances les moins solennelles. A Sorêze, son (Ig-e, ses occupations multipliées, sa grande habitude de la parole, son auditoire trenfants,ne lui tirent rien changer à sa manière fie porter le sceptre sacré de Féloquence èvangélique. Il mettait une semaine à préparer ses prônes de collège (il l'avouait lui-même à un j<'une religieux qui abusait de son don (fimprovisateur/. Pendant sept ans, dans ses prédications de Sorèze, il ti'aita des sujets de morale avec suite et enchaînement. Il traita des bases, puis des éléments constitutifs d<» la vie chrétienne. On a retrouvé
' Chocaunk, |i|). 5(U-50o. — L'un «les aumoiiiors de Sorez-, le R P. Dulev, !i recueilli, de in^m'jire, tiuelques rriigmeiits de ces sermons.
286 L.V GuNFESïSluX A SuRKZE.
dans ses papiers le cadre, ou plutôt les données générales de ses discours. La sténographie n'en a rien conservé.
Mais pour atteindre intérieurement les âmes, le prêtre catholique a mieux encore que la parole publique, il a la confession. Le Père confessait le plus grand nombre des Collets "ouges et beaucoup d'élèves do la seconde cour. Les jeunes gens venaient à lui, comme, au treizième siècle, ils allaient à Saint-Dominique, pour obtenir la grâce de la pureté. Il voyait ses pénitents tous les huit ou tous les quinze jours. Ces bons jeunes gens venaient le trouver, souvent même en dehors de la confession, pour lui ouvrii" leurs coeurs, recevoir ses conseils et sa bénédiction. Ils éprouvaient le besoin de s'agenouiller à ses pieds et d'écouter, comme Madeleine aux pieds de Jésus, cette parole qui éclairait et élevait leurs cimes. Avec eux il était tout amour; sa porte leur était ouverte à toute heure ; jamais il n'en renvoya aucun sous prétexte de travail ou d'affaires. C'est pour être jour et nuit à leur discrétion qu'il s'éloignait de Sorèze le moins possible et (ju'étant à Paris il faisait deux cents lieues pour ne pas les laisser privés du secours de sa paternité spirituelle. M. de Montalembert cherchait un jour à le retenir pour un motif important. « Non, je ne puis, répondit le Père, cela ferait peut-être manquer la conléssion de quelquesuns de mes enfants qui se préparent à la fête prochaine : On ne peut calculer V effet cViuie communion de moins dans la vie d'un chrétien ,'. »
La confession était presque toujours suivie d'un entrc-
' Ix l'crc Lacoriiaiir, par M. de MyiitHleinl)erl, |). 203.
LESPRiT DE Mortification. 287
tien moins solennel mais tout aussi intime, où l'àme du Père s'épanchait avec une ineffable suavité. Il parlait surtout de l'amour de Jésus-Christ. Et, pour lui, l'amour de Jésus-Christ, c'était par-dessus tout l'amour de la croix, l'esprit de sacrifice et de pénitence. C'était là qu'il en revenait toujours ; c'était la grande ligne qu'il suivait dans la direction des âmes ; on ne pouvait approcher de lui d'un peu près sans respirer. ce parfum de mortification qui s'exhalait de sa parole et de toute sa vie.
« Si cette maison, disait-il à Sorèze à ses religieux du Tiers-Ordre, si cette École se relève, c'est que nous avons cherché à inspirer à nos enfants cet amour de la pénitence (]ui doit faire le fond du Christianisme. Vous savez où en était cette École. Vous savez (juel esprit d'insubordination y régnait, quelle y était l'audace, la publicité de la corruption, et quelle effrayante propagande s'y faisait pour la perte des âmes. Eh bien! si aujourd'hui nous avons réussi à former des jeunes gens modestes, soumis, chastes, si en un mot nous avons arraché cette École de la boue et de la fange où elle s'engloutissait, si nos enfants sont sortis de leurs corps, où ils étaient abîmés, cela tient sans doute au zèle des maîtres, au travail plus assidu des élèves, à la parole de Dieu, qui leur a été prêchée avec dévouement : mais cela tient surtout au double esprit de mortification intérieure et extérieure (]ue nous avons donné à ces jeunes gens. Car. au fond du cœur de l'homme, il y a toujours l'orgueil et l'impureté : c'est le puits où Satan se cache et d'où il sort de temps à autre pour nous tirer à hii. ( )r l'orgueil
288 SUCCÈS OBTENL".
ne se vaincra que par la niortitication de l'àme, et rinipureté que par la mortirication du corps. C'est toujours là que j'ai conduit les âmes que Dieu m'a envoyées. »
Cette façon de comprendre et d'exercer le sacerdoce de l'éducation lut promptement bénie de Dieu. Par la restauration simultanée de l'esprit de discipline et do l'esprit de travail, pai* l'alliance du sentiment de l'honneur et des sentiments chrétiens, dès la tin de la seconde année de son exercice, le Père, s'adressant aux tamilles, put se rendre avec vérité ce témoignage public : « En rentrant près de vous, ces enfants, sans en excepter AUCUN, i)ourront prier avec vous. Aucun d'eux n'a été atteint de ce souftle empoisonné qui s'attaque, dans notre siècle, à des intelligences de quinze ans, et leur ôte la vue du ciel avant même qu'elles aient connu la terre, La Religion a repris dans cette Ecole un empire qui ne lui sera plus ravi ; elle y règne, non par la contrainte ou par la seule pompe de son culte, mais par une conviction unanime et sincère, par des devoirs remplis en secret, par des as[)irations connues de Dieu, par la paix du bien et le remords du mal, par des solennités où le cœur de tous se rapproche et se confond dans un élan qui n'inspire pas l'hypocrisie, (|ui n'ari'ête pas le respect humain, mais (pii est le fruit généreux d'une véritable communauté de sentiments '. »
On i)ressent les résultats (]U0 durent obtenir à Sorèzo,
' JJidcouis a (a dialit'iutivu des ^irix de >)Oi'éic, 'i uuùt 1856.
SUCCES OBTENi:. 289
à d'autres égards encore, les enseignements d'un tel maître, sa parole et ses exemples.
Durant les trois premières années tout fut dans ses mains, direction religieuse, morale, disciplinaire, admiministrative, financière : pas un détail ne lui échappait, pas un mouvement ne lui était étranger. On ne saurait trop admirer, dans un homme d'un tel génie et d'un tel éclat, un assujettissement aussi entier, aussi continu, aux devoirs les plus niiiuUieux et les plus obscurs. C'est le miracle de la charité sacerdotale. Sa chambre, placée au centre des immenses liàtiments du collège,, ne désemplissait pas, tout le jour, de professeurs et d'élèves ; elle était pour l'Ecole, dit le P. Ghocarne, comme le cœur, d'où toute vie procède, où toute vie vient se renouveler. Aussi le niveau de l'éducation à Sorèze monta inmiédiatement d'une manière sensible ; comment tout ne se serait- il pas élevé naturellement et sans etïbrt sous un soufïie aussi supérieur ? Quand le Père mourut, le nombre des élèves avait triplé. Tout le monde connaît les succès académiques obtenus par le nouveau Sorèze et ([m méritèrent des ovations aux élèves de l'Ecole de la part des élèves des collèges rivaux. Le Sorézien était frondeur et paresseux ; le Père le rendit studieux et soumis, tout en lui laissant beaucoup d'initiative et une certaine liberté qui l'élevait à ses propres yeux. Qui pouvait vivre dans l'atmosphère d'un Directeur de cette trempe sans grandir dans le goût et dans la culture des choses sérieuses ?
En 1858, le l'ère crut pouvoir déposer une partie du fardeau qu'il portait depuis près de quatre années. Arrivé avec quelques jeunes religieux dans une école célèbre
LACOUDAlUt;. Il 19