‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 10 sur 44 · CHAPITRE VIIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIT

Le P. Sellier curé de PlainvaL

Le P. Sellier, après avoir installé ceux qui devaient lui succéder dans le collège, en sortit le 28 novembre, et pour se soustraire aux larmes des élèves, il profita du moment où l'on chantait les vêpres pour se retirer. L'autorité diocésaine lui codifia la paroisse de Plainval, à huit kilomètres de Montdidier, d'où il pouvait encore exercer une certaine

influence sur la direction de l'établissement qu'il était forcé de quitter.

Avant d'aller prendre possession de la paroisse de Plainval, le saint prêtre voulut sanctifier par quelques jours de retraite son entrée dans la nouvelle carrière qui s'ouvrait devant lui. Il commença cette retraite le 30 novembre dans le prieuré de Pas, et le 1" décembre il écrivait cette donation de lui-même, où son âme se peint tout entière : i-

« Je commence par offrir au Verbe incarné, à l'aimable Jésus, tout ce que je ferai, dirai, penserai, verrai, entendrai pendant tout ce mois, et tout ce que les autres hommes feront, diront, etc., en bien, cela se comprend ; voulant lui rendre à chaque soupir, à chaque respiration, soit le jour, soit la nuit, autant de respect, d'adoration, de louanges, d'actions de grâces que les anges et les saints lui en rendront pendant toute l'éternité. Je prie la trèssainte Vierge de lui offrir elle-même mon hommage, comme elle !e faisait quand elle le portait dans ses chastes entrailles, la conjurant de me prendre pour domestique, pour esclave dans sa sainte famille. Il i»'y a plus rien qui m'attache sur la terre, ô mon Dieu ! si mon cœur ne vous paraît pas encore assez dégagé (non certes il ne l'est pas, ô mon béni Sauveur), au nom de cet état si humilié que vous choisites dans le sein de votre divine Mère, je vous en conjure, rendez-moi tel que vous désirez que je sois. Mon intention est de renouveler cet acte d'offrande que je fais de moi-même, de tout ce qui esta moi , en

moi, hors de moi, de toutes les créatures, à chaque seconde, jusqu'au l" janvier d'une manière particulière, et ensuite jusqu'au dernier soupir de ma vie. Je prie saint François Xavier, que je prends pour patron dans la nouvelle mission que je ^ais exercer, de s'unir à la très -sainte Vierge pour la faire agréer du Père éternel, par les mérites de notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. »

Plainval est une paroisse du diocèse de Beauvais, réuni alors à celui d'Amiens en vertu du concordai de 1801. Elle appartient au canton de Saint-Just, dont elle est éloignée de deux kilomètres environ. Ce n'est pas sans raisons particulières que l'évêque d'Amiens avait choisi le P. Sellier pour gouverner cette paroisse. Indépendamment du motif tiré de la proximité du collège de Montdidier, auquel ses conseils pouvaient être utiles, il ne fallait rien moins que le zèle d'un prêtre selon le cœur de Dieu pour la relever de l'état d'abaissement où elle était tombée sous le rapport religieux. Bien des causes avaient amené cet oubli des devoirs du christianisme. Avan( la révolution de I79i, elle avait vu à sa tète, en qualité de curé, un prêtre scandaleux, qui donnai! à ses paroissiens le spectacle de l'ivrognerie la plus dégoûtante el la plus effrontée; il la portait jusque dans le lieu saint. Ce ne fut qu'à force d'instances et de démarches pour éclairer l'autorité abusée, que les pères de familles, effrayés de la démoralisation dont ils étaient menacés, eux et leurs enfants, privés de toute espèce d'instruction , finirent par obtenir

son éloignement. Plus tard ils ne furent pas moins malheureux. Le pasteur à qui ils étaient confiés au moment de la révolution avait prêté le serment sacrilège de la Constitution civile du clergé ; et lorsque le culte fut proscrit en France, il avait poussé le cynisme jusqu'à établir dans son église une fabrique de salpêtre. Il était si connu pour l'exaltation de ses principes révolutionnaires, que M. Delacroix, capitaine de dragons en retraite et chevalier de Saint- Louis, homme plein de religion et d'honneur, a répété plusieurs fois en présence de celui qui écrit ces lignes, que, s'il avait encore la tête sur les épaules, ce n'était pas à M*** qu'il en était redevable. Au moment du concordat , ce même curé avait repris ses fonctions et obtenu un poste de confiance à peu de distance de Plainval.

Ces scandales réitérés avaient bouleversé les idées de ce pauvre peuple, qui, pour comble d'infortune, était demeuré privé de prêtres depuis la révolution, de sorte que toute pratique religieuse était presque anéantie.

Tel était le troupeau vers lequel le P. Sellier fut envoyé en sortant du collège de Montdidier, au commencement du mois de décembre 1807. C'est là qu'il fit son apprentissage de la vie pastorale. Son début fut un coup de maître.

Le nouveau curé de Plainval, nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en faire la remarque, avait reçu du ciel un don tout particulier pour annoncer la parole de Dieu. Ses sermons, ses prônes, ses instructions

familières , ses catéchismes eux - mêmes les plus simples produisaient des effets merveilleux dans les âmes. Ses talents naturels, l'exemple de ses vertus, vivifiées par l'action de la grâce, opérèrent en peu de temps des prodiges de conversion. Le bon pasteur appela encore à son aide toutes les industries d'un zèle infatigable pour ramener au devoir ce peuple plus malheureux que coupable. Catéchismes fréquents auxquels assistaient les grandes personnes ellesmêmes, exhortations multipliées, solides et touchantes, prières du soir faites tous les jours en commun à l'église, établissement de la dévotion au Sacré-Cœur, Congrégation de la sainte Vierge, pompe et fêtes religieuses , éclat et splendeur donnés au culte divin avec les ornements venus de Montdidier, rien ne fut négligé pour réveiller la foi. Afin d'exciter les chantres à mieux faire, il les invitait à sa table le soir des jours solennels. Les cantiques spirituels en langue vulgaire lui furent encore d'un grand secours. Il les croyait très-propres à nourrir la piété du peuple, et s'en servait avec beaucoup d'avantage pour attirer la foule à l'église et à la prédication. Avant de les faire chanter, il en donnait quelquefois la paraphrase, et toujours de la manière la plus attachante.

Le P. Sellier avait amené avec lui quelques élèves du collège de Montdidier (1). Il leur faisait la classe

(1) Ces élèves étaient MM. Charles Peecsten de Gand, Calixte Davantde Bayonne,CharlesVerliulstde Bruges, Gustave Gaullier de Tours, Adolphe Châtelain de Paris, Achille Guidée d'Amiens , auxquels vint se joindre plus tard M. Maxime Debussi de Rouvrel.

à tous dans les moments que lui laissaient libres les fonctions du ministère. La piété et les exemples de ces bons jeunes gens, qu'il conduisait tous les mois en pèlerinage à une chapelle dédiée à la sainte Vierge (1), exercèrent aussi une salutaire influence sur les habitants, et secondèrent merveilleusement le zèle du pasteur. Grâce à toutes ces saintes industries, bientôt la paroisse changea de face. L'assiduité à l'office divin, la fréquentai ion des sacrements, la pratique des vertus chrétiennes, furent remises en honneur. Sans parler d'un bon nombre de personnes pieuses qui approchaient des sacrements tous les huit jours ou tous les mois, un nombre beaucoup plus considérable n'y manquait pas au jour des fêtes solennelles; et quand vint l'époque de la communion pascale, ce fut la paroisse en masse qui s'ébranla pour remplir ce devoir sacré.

Parmi les conversions remarquables qui signalèrent le passage du P. Sellier à Plainval, on cite celle d'un vieillard âgé de quatre-vingts ans environ, et qui depuis longues années avait cessé de paraître à l'église. Il était si décrié dans la paroisse, qu'on ne le désignait pas autrement que par le nom de sorcier. Il ne fut pas facile de l'amener au saint tribunal : mais dès la première fois qu'il s'y présenta, il fut si vivement ému de la merveilleuse douceur de l'homme de Dieu, qu'en sortant du confessionnal, il ne put contenir son enthousiasme, et s'écria : «Ah! il est doux comme

(1) La chapelle de Cannes, diocèse de Beauvais, où saint. Vincent de Panl a célébré plusieurs fois la sainte messe.

un tnoillôn. à C^est ce même pécheur revenu â Dieu qui, ne trouvant pas de termes assez forts pour exprimer l'admiration que lui inspiraient les vertus et les talents de son curé, avait inventé ces mots, qui seuls semblaient pouvoir rendre sa pensée, et que nous conservons dans leur naïve originalité : « Les prêtres que nous avons eus jusqu'ici, disait -il, ce ne sont ni des curés, ni des curotins; ce sont des curotinots. A la bonne heure M. Sellier! Voilà un curé! » Ce sentiment était partagé par tous les paroissiens. Sur toutes les langues se retrouvaient ces paroles : « Notre curé est un saint. » Les habitants des paroisses voisines n'auraient pas été bien venus à parler peu respectueusement du bien-aimé pasteur; et ils se seraient exposés à se faire un mauvais parti. Cette espèce de révolution religieuse fut l'ouvrage de quinze mois.

Au milieu de cette vie toute de zèle et de charité, le P. Sellier, à l'exemple des saints, n'oubliait pas le soin de son intérieur. On en jugera par une espèce de plan de vie qu'il se traça dans sa retraite du mois de septembre 1808. Nous le transcrivons en entier pour l'édijication des lecteurs.

Citons d'abord les résolutions qui ont trait à la célébration de la sainte messe :

« !*• Autant que je le pourrai, mon iutention est de faire deux heures d'oraison le matin. Je tâcherai de me coucher à neuf heures et de me lever à trois heures, et je verrai si je ne puis pas aller faire cette oraison dans l'église.

« ^^ Le jeudi je ferai mon oraison du soir sur l'auguste Sacrement de l'autel, et surtout pour exciter ma foi; et un jour dans la semaine, le mardi, je lirai dans quelque auteur, comme le cardinal Bona, Texplication des cérémonies de la messe.

(( 5° Je tâcherai de suivre la pratique de saint François de Borgia, qui divisait sa journée en deux, l'une pour remercier Dieu d'avoir célébré la sainte messe, et l'autre pour s'y préparer.

« 4^ Toutes mes pratiques de dévotion je les offre à cette double fin.

a 5*» Tous les soirs je prierai mon saint ange gardien de garder mon corps , mes sens et mon âme, afin d'être mieux disposé; et pour première pensée en m' éveillant je tâcherai d'avoir celle-ci : Ecce sponsus venit: exite obviamei{\). Si je m'éveille la nuit, ce sera pour m'entretenir du bonheur de dire la sainte messe.

« 6° Dans ma préparation : 1» Je me recommanderai aux trois adorables personnes de la sainte Trinité ; je demanderai au Père le don de la foi ; au Fils , la grâce de me pénétrer de la grandeur de l'action que je vais faire; au Saint-Esprit, la grâce d'allumer dans mon cœur un amour qui réponde à celui de mon aimable Jésus. 2° Je m'exciterai le plus que je pourrai à des sentiments de foi, d'amour et d'humilité. 3° Je m'adresserai à la très-sainte Vierge pour la conjurer d'offrir ce sacrifice y comme elle a offert celui du Calvaire; et je la conjurerai de m'accorder la grâce de

(1) Voici l'époux qui vient : allez à sa rencontre. (Matth., XXV, 6. )

célébrer dignement pour la gloire de son divin Fils. 4° Je prierai mon saint ange gardien et l'ange protecteur de l'autel sur lequel je devrai immoler l'Agneau sans tache, de s'unir pour écarter les malins esprits, pour m'obtenir les dons de foi, d'humilité et d'amour, et pour porter ce sacrifice au trône du Tout- Puissant. 5** Je ferai une revue de mes fautes pour les détester... j'oiïrirai toutes les messes que l'on a dites et que l'on dira dans le monde... Je demanderai pardon d'avance de toutes les distractions qui pourraient me survenir, et que je désavouerai de tout mon cœur.

« Je parcourrai brièvement les diverses actions de la sainte messe, afin de me pénétrer d'avance des affections que cette cérémonie inspire.

« Puisse le Seigneur me faire la grâce d'être fidèle à toutes ces pratiques ! Je tâcherai d'en observer au moins le plus que je pourrai; et chaque mois je relirai cet article, que je dépose dans le sein de la trèssainte Vierge.

« Comme tout cela est un peu long, je fais cette convention avec elle , que par la récitation du Mémorare je me serai acquitté virtuellement de tout. »

Voici maintenant les règles qu'il se prescrivit dans l'accomplissement de ses devoirs de pasteur.

« 1» Me regarder au milieu de la paroisse comme un père dans sa famille; demander à Dieu continuellement d'avoir pour mes paroissiens les entrailles de Notre Seigneur Jésus -Christ ; les recommander tous les jours à la sainte messe, et surtout

le dimanche; recommander en particulier ceux qui vivent plus éloignés des sacrements; prier pour eux plus que je ne l'ai fait, surtout au chapelet. A la messe je les recommanderai ainsi : Le dimanche, toute la paroisse; le lundi, les vieillards; le mardi, les personnes mariées; le mercredi, les petits enfants; le jeudi, les enfants de la première communion; le vendredi, les garçons et les pécheurs; le samedi, les vierges et autres.

« 2^ Tous les ans je ferai une visite générale des familles. Cette fois, j'ai envie de la faire au commencement de l'année.

« 5° J'irai voiries pauvres au moins tous les mois, et je tâcherai de leur porter quelque aumône.

« 4° Je ferai en sorte de triompher d'une mauvaise honte qui m'empêche de parler à ceux que je crois mal disposés; pour cela, prier.

« 5° J'irai voir les bergers dans les champs, si je ne puis les engagera me venir voir, afin de les instruire.

(( 6^' Je réunirai les petits garçons au moins une fois par semaine, surtout l'hiver, le soir.

« 7° Je ferai en sorte de ne jamais me mettre au confessionnal sans avoir donné une heure à l'oraison. Quand je prévoirai être occupé de bonne heure, je la ferai immédiatement après une courte récréation du dîner.

ft 8° Je détacherai mon cœur, avec la grâce de Dieu, et par tous les moyens en mon pouvoir, de toute affection particulière ; car c'est là comme une espèce de peste qui met un très -grand obstacle au bien.

L'âme devient toute cluirnelle, pleine de sentiments bas.

« 9<^ A chaque personne que je confesserai, j'invoquerai son ange gardien. Rien de plus utile et de plus difficile que de bien confesser. »

Nous trouvons enfin pour conclusion de cette retraite le règlement de vie suivant :

« 1° Faire deux heures d'oraison le matin, autant que faire se pourra, sans m'inquiéter lorsque quelques circonstances m'en empêcheront; pour cela, faire le possible pour me coucher à neuf heures. Remettre toutes les dévotions qui m'empêcheraient de me coucher de bonne heure, dire matines la veille, vers cinq heures et demie du soir.

(c 2° Fairp une lecture de piété pour profiter, et non pour m'acquitler d'un devoir; lire tous les jours au moins une page et demie de Vlmitation après le chapelet.

« 5° Faire ma préparation à la sainte messe, comme je l'ai résolu plus haut. Pratiquer ce que faisait saint François de Borgia, qui avait partagé sa journée en deux parties, action de grâces et préparation.

« ¥ Dans mes oraisons prier pour'la paroisse; dire le chapelet avec le plus de dévotion possible.

« 0° A l'égard de mes écoliers , si le bon Dieu m'en laisse, me comporter avec bonté, charité; leur parler souvent de Dieu, surtout dans les récréations.

« 6'' Éviter toute perte de temps; pour cela me tenir continuellement en la présence de Dieu.

« 7° Pratiquer la mortification du cœur, surtout

pour le défaut qui a été si violent en moi; être fidèle aux résolutions que je me suis prescrites là -dessus.

a 8° Tous les mois faire une retraite d'un jour, en m'y préparant dès la veille; relire ce que j'ai écrit durant cette retraite.

« O"* Combattre l'orgueil, la vaine complaisance, par des examens, des sacrifices, des anéantissements continuels. Ne m'arréler à rien, sinon à mon Jésus, mon tout et ma vie. »

« Je remets ces résolutions dans le cœur de ma tendre mère, la divine Marie. Je supplie mon bon ange gardien de les lui offrir, et de la prier qu'elle m'obtienne la grâce de les accomplir fidèlement. Je me recommande également à sainte Térèse et à sainte Marie-Madeleine. On ne m'a pas permis de leur vouer des messes ; mais elles n'y perdront rien pour cela, ni saint Augustin non plus. Tout pour Dieu. Amen. »

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