CHAPITRE VII
Translation à Montdidier du pensionnat du faubourg de Noyon. — Suppression des collèges des Pères de la Foi.
Pendant deux ans le pensionnat du faubourg de Noyon ne cessa de prospérer sous la conduite des PP. Leblanc et Sellier, et de procurer à la jeunesse les précieux avantages d'une éducation chrétienne. A la fin du mois d'août 1803, le P. Sellier avait prononcé, avant la distribution des prix, un magnifique discours sur les bienfaits de la religion (1). Ce discours avait encore accru la réputation de l'établissement ; mais cette paix fut bientôt troublée. Un décret de 180G créa l'Université impériale. Il fut question d'établir un lycée à Amiens. Les Pères craignirent, non sans motifs , de se voir contraints d'envoyer les élèves du pensionnat aux classes du lycée, et songèrent à s'éloigner de celte ville. Les bâtiments d'une ancienne abbaye de Bénédictins située à Montdidier étaient alors disponibles. On entra en pourparlers avec les magistrats. M. Lendormy, sous-préfet, et M. Coquerel, maire. Il ne fut pas difficile de tomber d'accord dans une affaire où les deux parties trouvaient également leur avantage. On entama les négociations le 1 7 juillet. La veille, fête de Notre-Dame du
(1) Voyez ce discours dans les opuscules.
Mont-Carmel , le P. Sellier avait dit la messe àMontdidier, à la chapelle même de la Sainte-Vierge. Avant la fin du mois, tout fut réglé de part et d'autre. Dès le 31, jour de la fête de saint Ignace, le déménagement put commencer; et le o août, fêle de Nolre-Dame-des- Neiges, eut lieu la translation de tout le personnel à Montdidier. C'est donc sous les auspices de Marie et de saint Ignace que s'accomplit cette importante opération.
Le dimanche précédent, le P. Sellier, dans une instruction touchante, rappela aux élèves les grâces dont Dieu les avait comblés dans la maison qu'ils quittaient, et en particulier dans la chapelle où ils étaient réunis, les fautes qu'ils avaient commises dans chacun des endroits de cette maison. Ce souvenir attendrit le prédicateur, et les larmes étouffèrent sa voix.
L'émotion fut partagée par ses auditeurs. « Soyez béni, s'écrie-t-il en se rendant compte de ce départ (1); soyez béni, ô Roi immortel des siècles, de toutes les grâces que vous nous avez accordées dans la maison que nous allons quitter. Envoyez d'avance vos saints anges préparer celle que nous allons habiter : que la sainte Vierge nous y accompagne surtout : nos saints anges, tous les saints, nos bons amis, saint Louis de Gonzague, saint Stanislas Kostka... Pour moi en particulier, j'accepte d'avance toutes les peines , les contradictions , les croix que
(1) Journal de 1806.
Vous m^enveirez. Je les offre à votre divin Cœur et au saint Cœur de votre immaculée Mère pour la plus grande gloire de Dieu. y>
Le pensionnat se mit donc en route, le 5 août, vers six heures du matin. Le convoi était composé de douze ou treize voitures, et la distance à parcourir était de trente-six kilomètres. Après une halte à moitié chemin pour le dîner, on se remit en route, et on arriva à Montdidier vers cinq heures du soir. Toute la ville prit part à cet heureux événement. Quelques personnes vinrent assez loin au-devant des voyageurs. A mesure qu'on approchait, la foule augmentait. Les élèves étaient descendus des chariots, et marchaient sur deux rangs. Ils furent reçus avec leurs maîtres à l'église Saint-Pierre, où M. Lefebvre, curé de la paroisse, donna la bénédiction du saint Sacrement, et l'on se rendit ensuite à l'abbaye^ dont on prit possession. Cette première nuit, chacun se logea comme il put; car, malgré les précautions prises, on manquait de bien des choses. Mais l'excellent esprit de ces bons jeunes gens ne parut pas même s'en apercevoir. L'ordre ne tarda pas à s'établir dans ce nouveau domicile; et dès le jeudi suivant les classes recommencèrent.
Les solennités qui suivirent de près l'installation du nouveau collège, et qui furent célébrées avec une grande pompe justiHèrent les espérances que les habitants en avaient conçues, et contribuèrent à lui donner du relief dans l'opinion. Le jour de la fête de l'Assomption, toute la maison assista aux offices de la paroisse
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Saint-Pierre. PeAdant le messe de communion , le P. Sellier adressa quelques paroles destinées à ranimer la foi et à exciter la ferveur de son jeune auditoire, et il remplit les fonctions de diacre à la grand'messe, qui fut exécutée en musique par les élèves. A l'issue des vêpres, ce fut encore lui qui prêcha sur la solennité, et, quoiqu'il eût eu à peine quelques instants pour se préparer, il parla avec une verve et une énergie qui excitèrent l'admiration générale.
Le 25 eut lieu la distribution des prix. Le sous-préfet, zélé protecteur de l'établissement, commença par adresser quelques mots à la brillante assemblée réunie pour assister à cette fête littéraire. Le P. Sellier vint après lui, et prononça sur l'éducation un discours vivement applaudi , et dont on demanda l'impression. Tels furent les commencements du collège de Montdidier, dont le P. Sellier fut en partie le fondateur, et pendant plusieurs années l'unique soutien. Sa prospérité égala , surpassa même celle de la maison d'Amiens. Le P. Leblanc, secondé par le dévouement et l'activité du P. Sellier, continua à en être le supérieur.
Pendant les années 1806 et 1807, le collège jouit d'une tranquillité parfaite. La ferveur, la régularité, l'amour des études sérieuses y florissaient. La faveur des autorités locales, surtout celle du sous-préfet, le nombre toujours croissant des élèves, l'estime et l'affection des habitants, heureux de posséder dans leurs murs un établissement si précieux , tout semblait promettre le plus brillant avenir, lorsque le décret
— Gide suppression de toutes les maisons des Pères de la Foi (1) vint tout à coup renverser de si belles espérances, et répandre la douleur et la consternation dans le cœur des maîtres et des élèves. La dissolution fut prononcée le l*^'^ novembre; et le 4 du même mois, jour de saint Charles, fête patronale du P. Leblanc, il rapporta de Paris cette triste nouvelle; les réjouissances de ce jour de fête n'étaient pas même terminées au moment où il entra dans la cour du collège. On ne se laissa néanmoins ni abattre ni décourager. La première pensée fut d'aviser au moyen de pourvoir au moins en partie à la conservation de ce bel établissement. Les agents du pouvoir donnèrent eux-mêmes les mains à ce projet en accordant un mois de délai, au lieu du terme de douze jours qui d'abord avait été fixé. De plus ils n'intimèrent l'ordre de quitter la maison qu'aux seuls Pères de la Foi. D'après les observations et sur les instances du sous-préfet, ils consentirent à laisser subsister le pensionnat, pourvu que la direction n'en fût pas confiée aux Pères. Le sous -préfet prit cette expression à la lettre ; une circulaire fut adressée par lui aux familles pour leur annoncer le changement de direction, et pour les engager à accorder aux nouveaux directeurs la même confiance qu'ils avaient donnée à leurs prédécesseurs. Deux des anciens maîtres qui n'étaient pas encore prêtres, le F. Leleu avec un de ses confrères, restèrent dans la maison.
(1) Vie du P. J. Varin, de la Compagnie de Jésus, chap. 18, p. 101.
Les PP. Leblanc, Sellier, et quelques autres sortirent du collège. Le P. Leblanc se retira d'abord à Paris , laissant au P. Sellier le soin de régler toutes choses , et de déterminer ce qu'il convenait de faire dans ces circonstances critiques. Celui-ci hésita pendant quelque temps sur le choix des personnes entre les mains desquelles il remettrait le dépôt précieux qui lui avait été confié par la sollicitude des parents. Cependant, après s'être concerté avec le sous-préfet, il crut ne pouvoir rien faire de mieux que d'appeler de Beauvais deux ecclésiastiques vertueux et instruits, MM. Delamarche et Guénard. Ces messieurs s'appliquèrent à diriger le collège d'après les principes et dans l'esprit qui y avaient régné jusque-là, et se conduisirent eux-mêmes d'après les avis du P. Sellier.