CHAPITRE IX
i\etour du "P. Sellier au collège de Montdidier.
Malgré les sages mesures concertées pour assurer la prospérité du collège de Montdidier, on ne tarda pas à ressentir les funestes résultats de l'absence des Pères, et de celle du P. Sellier en particulier. On ne vit plus parmi les élèves le même élan pour le travail, le même entrain pour la piété. Le mal augmenta
la seconde année, et pour prévenir des suites plus fâcheuses encore, le sous-préfet conçut le projet de faire rappeler le P. Sellier. Il s'adressa donc au grand maître de l'Université par l'intermédiaire du chancelier, Mg'' de Villaret, ancien évêque d'Amiens, et alors évêque de Casai. Celui-ci entra sans peine dans les vues de M. Lendormy, et obtint que le P. Sellier pût venir reprendre la direction du collège.
Ce fut le premier lundi de carême !20 février 1809 que le P. Sellier' quitta Plainval. Le mercredi précédent, avant la distribution des cendres, il annonça cette triste nouvelle à ses paroissiens. Les larmes coulèrent de tous les yeux. On n'entendait de toute part dans l'église que des soupirs et des sanglots, et le pasteur mêlait ses larmes à celles de son troupeau.
Ce bon peuple ne pouvait se consoler de ce qu'il regardait comme un malheur irréparable. Pour s'épargner des adieux trop déchirants, le P. Sellier sorlit de Plainval dès six heures du matin, accompagné de ses élèves qu'il reconduisait a^ec lui ta Montdidier, et alla célébrer la sainte messe à la chapelle de Gannes, où , comme nous l'avons vu, il avait coutume de faire un pèlerinage tous les mois. Le but de celui-ci était de placer sous la protection de Marie son retour au poste où la Providence l'appelait de nouveau.
Si les habitants de Plainval pleurèrent amèrement le départ de leur pasteur, le retour du P. Sellier causa la joie la plus vive aux élèves du collège et à leurs parents. Ce retour fut comme une espèce de triomphe.
Avec lui reparurent la ferveur et l'émulation.
Il nous serait difficile de raconter tout le bien qui s'opéra dans cette maison pendant les quatre années qu'il la dirigea, grâce surtout à la haute opinion qu'on avait conçue de sa vertu, et au zèle actif qu'il ne cessa de déployer. Et en effet la vie du P. Sellier était celle d'un saint. Il se levait toujours de deux heures et demie à trois heures du malin, usage que nous lui verrons conserver jusque dans la plus extrême vieillesse. Lui-même sonnait le lever, et allait éveiller quelquesuns des maîtres qui prévenaient l'heure de la communauté. Ensuite, même au cœur de l'hiver, il faisait son oraison dans le cloître, qui n'était pas fermé, et se tenait toujours à genoux. Il n'entrait à la chapelle que vers quatre heures et demie ou cinq heures, au moment où la communauté y arrivait; et encore se tenaitnl au milieu du chœur ou de la nef, jamais dans les bancs, pour éviter de s'appuyer. Supérieur, professeur, ministre^ procureur, confesseur, prédicateur, il suffisait à tout; et cependant il prenait si peu de nourriture, que sa vie pouvait être regardée comme un jeûne presque continuel. S'il était trop fatigué, surtout le matin, le seul soulagement qu'il s'accordât, c'était de prendre un peu de lait. Les jours maigres il ne mangeait jamais de poisson, il se contentait d'œufs et de légumes. Quand il avait quelque retraite à donner, ou quelque œuvre extraordinaire sur laquelle il désirait appeler les bénédictions du Ciel, il jeûnait rigoureusement, et pratiquait encore d'autres mortifications. Un jour qu'il avait conduit à seize kilomètres environ de Montdidier cinq jeunes
gens pour leur faire donner la tonsure cléricale, il était parti à jeun. Rentré vers une heure après midi, il se trouva tellement épuisé, qu'il s'assit dans le cloître, et pria un frère , celui-là même qui nous a transmis ces détails, de lui apporter un peu devin en attendant le dîner. Mais, se reprochant bientôt ce qu'il regardait comme un acte de sensualité, il le refusa quand on le lui présenta, et ne prit qu'un verre d'eau , quoiqu'il parût sur le point de tomber en faiblesse. Cette vie si austère, si mortifiée, n'exerçait néanmoins aucune influence sur l'extérieurdusainthomme. On le trouvait toujours gai, affable, prévenant comme le sont les âmes entièrement mortes à elles-mêmes et intimementuniesàDieu. «Quand j'entrai, en 1811, au collège deMontdidier, à l'âge de onze ans, écrit un de ses disciples entré depuis dans la Compagnie de Jésus (1), le P. Sellier était supérieur de cette maison, et il occupait en mùme temps les chaires de rhétorique et de philosophie, de deux en deux ans alternativement; ce qu'il avait fait aussi les années précédentes. Je ne saurais dire combien je fus frappé de l'air de sainteté qui reluisait en sa personne ; et tous mes condisciples partageaient cette impression (2).
(1) Le P. Pierre Cotel, natif du Quesnel en Santerre, aujourd'hui maître des novices à Issenheim en Alsace.
(2) Voici un autre témoignage qui se rapporte à une époque postérieure, 1820, et qui prouve également l'impression d'estime et de respect qu'inspirait la seule vue de l'homme de Dieu: <f Mon grand désir en arrivant à Saint- Acheul , écrit un de ses enfants spirituels, était de voir le P. Sellier. Je devais dîner à la seconde table. J'étais dans le vestibule du réfectoire
On le révérait , on l'aimait comme un saint : car c'était un saint plein d'amabilité et de bonté. Chaque fois qu'il paraissait en récréation au milieu de nous , on s'attroupait avec empressement autour de lui, pour écouter sa parole si douce, si bienveillante et si pieuse; c'était même assez pour nous de le voir de près, et de jouir de ce parfum de vertu qu'il exhalait. Rien en particulier n'était si doux que son regard, auquel se joignait un air mortifié et recueilli qui commandait la vénération.
« Sous sa direction le collège de Montdidier fut un asile où fleurirent, avec les bonnes études, la simplicité, la ferveur, et toutes les vertus qui font l'ornement de la jeunesse. »
Parmi les ecclésiastiques qui secondèrent plus efficacement le P. Sellier dans l'exercice de son zèle auprès des élèves du collège de Montdidier, nous signalerons entre tous les autres le P. Louis Leleu , et un jeune homme nommé Louis Debussi (1), qui venait de terminer avec les plus brillants succès son cours de littérature et de philosophie. 11 entra depuis dans la Compagnie de Jésus, où sa mort prématurée, mais précieuse devant Dieu, a excité d'immenses regrets.
avant que les Pères en fussent sortis. Je les passai en revue avec la curiosité d'un futur novice de dix-sept ans ans et demi. Celui qui me frappa le plus, et que je reconnus sans Tavoir vu, ce fut ce Père au visage enflammé, au regard céleste. »
(l) Nous avons raconté dans la Vie du P. J. Varia , p. 395. commentle P. Debussi fut amené à se fixer au collège de Montdidier,
Pendant les trois années qu'il passa au collège de Montdidier, l'abbé Debussi fut un des principaux et des plus actifs instruments du P. Sellier. Il l'aida à introduire parmi les élèves différentes pratiques de piété qui furent comme des sources de grâces pour cette maison, et y produisirentles plus heureux fruits.
La première fut la dévotion du premier vendredi du mois en l'honneur du sacré Cœur de Jésus. Cette dévotion était à peu près inconnue dans le pays. Le P. Sellier s'appliqua à la faire connaître. Il en exposa la nature, l'excellence, la solidité, les avantages, dans des instructions familières adressées aux élèves réunis à la chapelle. Quelques personnes de la ville s'y rendaient, et les instructions étaient suivies d'un salut solennel du saint Sacrement, dont la pompe contribuait à ranimer la piété.
Une autre pratique qui n'eut pas moins d'efficacité, fut celle du mois de Marie. Elle avait été apportée d'Italie en France par les cardinaux exilés. Les élèves du collège de Montdidier l'embrassèrent avec une sorte d'enthousiasme; et dès 1810 elle y était en honneur parmi ces pieux jeunes gens. Chaque jour ils portaient aux pieds de iMarie le tribut de leurs louanges, et l'offrande des sacrifices qu'ils s'étaient imposés pour lui plaire; et ces sacrifices avaient ordinairement pour objet les victoires qui exigeaient le plus d'efforts de leur part.
C'était encore dans ce collège un usage auquel les élèves les plus fervents, et ils étaient très-nombreux, ne manquaient pas de se conformer : tous les matins
ils donnaient quelques instants à la méditation des vérités saintes. Alln que ce temps n'enlevât rien à celui consacré aux études, on les éveillait un quart d'heure avant le reste de leurs condisciples : ils se rendaient dans une salle commune, où un des maîtres leur suggérait les réflexions qui devaient faire la matière de leur entretien avec Dieu. Ils se réunissaient ensuite aux autres pour faire avec eux la prière du matin. Ces dilTérentes pratiques, on n'en peut douter, ont attiré sur le collège d'abondantes bénédictions.
Les retraites que le P. Sellier donnait chaque année étaient aussi un moyen efficace pour entretenir la ferveur. Comme un certain nombre d'étrangers étaient autorisés à prendre part à plusieurs de ces exercices, il était rare qu'ils n'eussent pas pour résultat des conversions remarquables. Le sous-préfet, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler, était un homme de bien dont les principes et la foi n'avaient jamais varié; mais depuis quelques années il avait négligé la pratique des devoirs religieux. Pressé par les remords de sa conscience, il sollicita la faveur de pouvoir suivre les exercices. Dès les premiers jours, il se sentit tellement touché de la grâce, qu'il se prépara à faire une confession générale. A la lin de la retraite, il approcha de la sainte table avec un recueillement et une piété qui édifièrent tous les assistants. Depuis cette époque, il ne cessi de remplir exactement toutes les obligations du chrétien, bravant courageusement les attaques du respect humain,
lorsqu'il s'agissait d'obéir à la loi de Dieu. Entre plusieurs autres pratiques de piété qui lui étaient familières, nous nommerons le chapelet, qu'il récitait tous les jours en l'honneur de la sainte Vierge : d'abord il le faisait en secret, loin des regards des personnes étrangères, et même de ses enfants. Cependant il n'avait pas de chapelet, et il éprouvait une certaine répugnance à en demander un. Pour y suppléer, il se servait de noyaux de fruits déposés sur sa cheminée, et qu'il déplaçait successivement à chaque Are Maria. Bientôt il rougit de celte faiblesse, reçut un chapelet des mains du P. Sellier, et déclara hautement qu'il était tîdèle à cette pratique. La conversion de M. Lendormy en détermina bien d'autres; et les progrès du fervent sous-préfet dans la vertu furent si notables, que peu de temps après il demanda et obtint d'être admis à communier tous les huit jours. Nous n'avons pas besoin de dire combien, dans un temps surtout où la piété était si peu en honneur, de pareils exemples devaient avoir d'efficacité, lorsqu'ils étaient donnés par un magistrat d'une probité reconnue, d'une sagesse incontestable et d'une droiture à laquelle tous se plaisaient à rendre hommage.
Le zèle du P. Sellier ne se renferma pas dans l'enceinte du collège. Il n'omit rien pour entretenir et consolider le bien qu'il avait fait à Plainval. De plus, il prêchait souvent à Montdidier et dans les environs; et comme l'opinion de sa sainteté était répandue dans toute la contrée, et que d'un autre côté celle de son talent pour la chaire n'était pas moindre, il suffisait
qu'on annonçât quelque part un sermon du P. Sellier, par exemple une première communion , une plantation de croix, pour que le concours fût immense.
Sa foi et sa charité étendirent leur action sur bien d'autres objets. Il y avait alors en France d'augustes infortunes. Les cardinaux dispersés dans différentes villes de France; le saint pape Pie VII détenu à Fontainebleau, excitaient au plus haut point l'intérêt des bons catholiques. Le P. Sellier ne pouvait demeurer indifférent à des souffrances si dignes de vénération. Il organisa une quête à Montdidier, et il recueillit jusqu'à mille francs, qu'il fit passer au Souverain Pontife.
Ce trait de charité dévouée est d'autant plus digne d'éloges, que depuis un certain temps le collège se trouvait obéré. Pendant l'absence du P. Sellier, l'administration temporelle mal dirigée avait laissé beaucoup à désirer. Des dépenses trop peu réfléchies avaient épuisé les ressources, et les dettes s'élevaient jusqu'à la somme de vingt mille francs.
Durant le cours des années 1810 et 1811, on rétablit l'ordre dans la gestion; mais le déficit ne diminua pas non plus, au moins d'une manière sensible. Ce ne fut qu'en 1812 que, sans ressources extraordinaires, et comme par une espèce de prodige, à force d'ordre et de surveillance, on parvint à éteindre toutes les dettes, et même à mettre de côté quelques avances.