CHAPITRE X
Nouvelle persécution contre le collège de Montdidier. — Le P. Sellier, obligé de le quitter, est nommé curé de Louvrechy et de Thory.
A la fin de cette année 1812, tout prospérait donc au collège de Montdidier, piété, éludes, finances. Il comptait plus de cent cinquante pensionnaires accourus de toutes les parties de la France, et même des pays étrangers. Déjà dans le peu d'années de son existence, beaucoup de sujets distingués y avaient puisé dans une éducation chrétienne la vocation ecclésiastique, et étaient entrés soit au séminaire d'Amiens, soit dans d'autres séminaires. Déjà un nombre assez considérable de jeunes Belges étaient retournés dans leur patrie, où ils devaient quelques années plus tard remplir les emplois les plus importants. Plusieurs avaient formé le dessein d'entrer dans la Société de la Foi, dès qu'elle pourrait se rétablir, ou dans la Compagnie de Jésus, que l'on espérait toujours voir sortir du fond de la Russie pour se répandre de nouveau dans le reste du monde.
En un mot, tout semblait faire présager un avenir brillant et plus prospère encore que par le passé. Après les vacances, on avait repris le cours des classes avec une nouvelle ardeur j mais ce collège avait trop
-sodé célébrité, et était trop utile à la religion et aux familles chrétiennes, pour ne pas attirer la haine des méchants. On aurait voulu obtenir que le P. Sellier s'agrégeât à l'Université impériale.
Alarmé des tendances de ce corps et de l'esprit qui l'animait, il avait toujours refusé de recevoir le diplôme. Ce fut le prétexte dont s'armèrent auprès du gouvernement des hommes intéressés à la destruction de ce précieux établissement. Tout à coup, au commencement du mois de décembre 1812, les agents du pouvoir vinrent signifier au P. Sellier et à ses compagnons l'ordre de quitter le collège, et la défense de s'immiscer désormais dans l'enseignement. Ni l'intervention du sous-préfet, ni les prières des principaux habitants de la ville, ni les instances du P. Sellier lui-même pour obtenir au moins un sursis, rien ne put empêcher que l'ordre ne fût exécuté dès le G décembre dans toute sa rigueur.
Jamais scène plus attendrissante que celle donnée par cette jeunesse désolée, à laquelle on arrachait ses maîtres et ses Pères vénérés. Bien des larmes coulèrent de part et d'autre, lorsque le pieux supérieur déclara à ses enfants bien-aimés la dure nécessité de se séparer et de prendre aussitôt la route de la maison paternelle. La douleur fut cependant un peu tempérée, quand il leur lit entrevoir des jours plus heureux, en leur annonçant que, pour ne pas les laisser tout à fait orphelins, on allait confier ceux qui restaient à M. Corbie, qui, dix ans auparavant, avait formé avec le P. Sellier l'école secondaire de
l'Oratoire. Le collège en effet passa sous la direction de M. Corbie. Mais, malgré le zèle de ce vertueux laïque, la charge était au-dessus de ses forces. Le collège perdit beaucoup de sa réputation , et l'invasion de 1814 obligea de le fermer jusqu'au moment où il devint la propriété des Prêtres de la Mission , entre les mains desquels il fleurit aujourd'hui.
Au milieu de ces douloureuses catastrophes, le P. Sellier ne désespéra pas de l'avenir; et pour y préparer les jeunes professeurs qui s'étaient attachés à lui, il les envoya au séminaire d'Amiens, où, tout en suivant les cours de théologie, ils devaient se conserver dans l'esprit de leur vocation, et se tenir unis par le lien d'une spirituelle fraternité. Leur pieux supérieur leur avait donné de sages avis pour les diriger dans cette nouvelle position. L'abbé Louis Uebussi (1) fut comme l'ange gardien de cette petite colonie transplantée, qui remplit le séminaire delà bonne odeur de ses vertus, et fournit, deux ans plus (ard , le plus grand nombre des professeurs du petit séminaire de Saint-Acheul.
Pour le P. Sellier, il eut l'adresse courageuse de conserver secrètement une dizaine d'élèves de choix, dont plusieurs étaient Belges, et qui, cachés d'abord dans quelques chambres isolées du collège, puis dans une maison fort retirée de la ville, purent ainsi continuer leurs études sous l'influence du saint homme, et à l'aide de l'un des professeurs. Rien de plus curieux
(1) Vie duP. J. Varin, Notice sur le P. Louis Debussi, p. 398.
que cette mystérieuse existence de quelques mois, soit dans le collège même, soit dans cette autre maison, dont la cour se perdait inaperçue dans les débris des remparts de la ville. Il y avait là bien des privations à souffrir, bien des précautions à prendre, bien des sacrifices à s'imposer pour des enfants; mais ils étaient contents d'étudier sous l'aile du P. Sellier, et le bon Père, qui, en sortant du collège, avait pris son logement à l'hôpital de Montdidier, était heureux de les voir par leur conduite répondre si bien à ses soins et à son affection.
3Iais celte vie trop peu active ne suffisait pas à l'ardeur de son zèle. 11 voulut, puisque Dieu lui en donnait le moyen et les forces, faire davantage pour le salut des âmes, et à sa demande M^"" de Mandolx, évêque d'Amiens, lui confia au mois de février 1813 le soin d'une petite paroisse nommée Louvrechy, et d'une autre voisine plus considérable, celle de Thory.
Le premier de ces villages était depuis longtemps privé de prêtre. Aussitôt que le P. Sellier y fut un peu installé, il fit venir ses jeunes élèves de Montdidier, les plaça dans une habitation attenante au presbytère , et dont le vaste enclos les dérobait assez bien aux regards publics.
Tandis que ces jeunes gens étudiaient sous la conduite immédiate de leur régent, et la direction du P. Leleu, le P. Sellier de son côté se livrait à l'exercice du saint ministère. On le vit là tel qu'il s'était montré à Plainval. Visite des paroissiens , exer-
cices pieux, chant des cantiques, prédications fréquentes, exhortations publiques et privées, il mit tout en œuvre pour ranimer la foi et la pratique de la religion dans cette paroisse, et il y réussit. C'est pendant son séjour à Louvrechy que, secondé par un de ses élèves, depuis le P. Alexandre Pourcelet, il commença un recueil de cantiques dont nous aurons occasion de parler dans la suite; et au bout de quelques mois, son zèle de missionnaire plutôt que de curé ne voyant plus rien à faire , il laissa à un autre le soin de consolider son ouvrage, et de recueillir la moisson qu'il avait semée et arrosée de ses sueurs, fait croître et mûrir. On pourvut à son remplacement, et il partit au mois de juin pour la paroisse de Rubempré, où il devait recommencer les mêmes travaux. Son vertueux confrère, le P. Lelcu, qui l'avait aidé à cultiver la paroisse de Thory, le suivit encore, et fut placé dans un poste voisin de Rubempré, la paroisse de Talmas, où sa mémoire est restée en bénédiction.
Quant aux élèves du P. Sellier, ils restèrent à Louvrechy jusqu'au mois d'août, époque où ils retournèrent tous en vacances dans leurs familles. Au mois d'octobre suivant, il les fit passer au village de Taisnil, à seize kilomètres d'Amiens, et les établit dans une petite maison seigneuriale appartenant à un pieux ami, M. de Viefville, et où leur éducation put se faire avec beaucoup plus d'avantages. Ils y furent toutefois moins nombreux. Les Belges étant retournés dans leur pairie, il ne resta que six Fran-
çais (I). Celle maison devint, Tannée suivante, pour la Compagnie de Jésus, comme le berceau de la province de France ; et ce fut là que, par les soins du P. Sellier et du P. Varin, bon nombre de Pères de la P'oi, voulant se donnera la Compagnie, se réunirent à l'appel du P. de Clorivière. C'est là aussi que pendant les Cent- Jours le noviciat établi à Paris fut transféré et trouva un asile.